Le Revers Des Songes

il y a
6 min
70
lectures
16
Je me suis couché en chien de fusil. Je l’ai armé, prêt à rêver. J’adore ce moment où l’on glisse entre les draps frais, qu’on frotte un peu ses pieds pour les réchauffer et qu’un léger frisson de bien-être vous remonte tout le long du corps jusqu’à faire trépider vos épaules. Toujours, ma joue cherche la douceur de l’oreiller pendant que je cale ma tête au mieux. C’est alors que je ferme le robinet de mes pensées afin d’obtenir un timide filet de cogitation. Juste un goutte à goutte de réflexion.

Ceci fait, je peux enfin me laisser aller...

Mes membres ne s’agitent presque plus et mon esprit plonge dans un état de semi-conscience. Tout juste réceptif aux stimuli extérieurs, j’accède à l’immobilité, tombe dans un sommeil profond alors que le rythme de mon cœur bat la mesure d’une paix qui m’est étrangère. Ma respiration se fait plus calme. Sommeil paradoxal, me voilà ! Offre-moi ce rêve que je suis en droit d’espérer après toute cette agressivité qui a saturé la moindre de mes secondes, toute la journée durant. Donne-moi ce songe salutaire et berce-moi de mensonges, que j’oublie un peu les angles saillants sur lesquels se blesse ma vie. Voilà, j’y suis !

- Mon Dieu, je vole ! Et dire que je n’ai jamais appris ! Mes parents n’ont jamais eu le temps de me montrer comment on se laisse porter par le vent, les bras comme les ailes d’un oiseau...

Le ciel est bleu comme la glace de l’antarctique et j’évolue dedans avec la grâce d’une sterne couronnée. Aussi libre que l’air qui gonfle mes poumons. Aussi libre que l’art quand on n’emprisonne pas les poètes. Je vole et je sens le picotement des rayons chauds du soleil sur ma peau. Je suis nu. Sans vêtements et sans bijoux. Sans tous les apparats qui font de l’Existence une cérémonie de dupe. Ici, les parures sont des excédents de poids, les habits des prisons de tissus. Je suis nu et j’emmerde la pudeur car je n’ai plus à rien à cacher, à taire ou à redouter. Je suis comme j’étais avant la corruption sociétale et la perversité publicitaire. Je suis comme je me sens au plus profond de moi et comme je n’ai jamais été...

Il n’est plus de guerre ou de famine en mon âme comme en ce monde. Plus de priorités, d’horaires et de lois à respecter. Plus de castes ni de ronds de jambes. Plus de différences, de couleurs ou de religions. Toutes ces choses que l’on dresse les unes contre les autres au nom de libertés et de vérités qui n’en sont pas. Il n’est plus d’asservissement monétaire ou quelque dépendance que ce soit. Pas le moindre billet vert pour cacher ma verge qui se rit des troubles de l’érection dans cet univers idéal où je me fiche du quart comme du reste et qui de l’œuf ou de la poule...

Je vole jusqu’à toi aussi belle que dans un rêve et pour cause...Tu te prélasses ailleurs, où l’herbe a toujours été plus verte. Désormais, c’est moi qui trace la ligne d’horizon et qui dessine l’arc-en-ciel que la réalité ne nous a jamais permis d’atteindre. Dorénavant, il n’y a plus de frontières et il en est terminé de compartimenter les choses et les gens comme les aliments qu’on sépare dans une assiette pour éviter qu’ils ne se touchent. Je gomme les lignes artificielles. Les méridiens et les parallèles n’ont plus de raison d’être car chez nous c’est partout et que nous ne sommes plus perdus...

Toi aussi tu es nue et je sais que je vais te faire l'amour car l’incertitude n’existe pas non plus. Le hasard n’a pas sa place dans ce paradis d’évidence.

Tes cheveux ont l’odeur du plus beau des printemps. Tes yeux sont le ruisseau clair dans lequel je plonge à loisir et ta peau possède la douceur d’un soir et le parfum de la fleur d’oranger.

Voilà que je suis en toi ! C’est ainsi que j’aurais pu dire avant le rêve mais à présent, je suis toi et tu es moi. Nous sommes bien au-delà de l’harmonie ! C’est une unité parfaite ! Et que ferons-nous après l’amour si ce n’est l’amour encore ?

L’amour toujours ?

Non...

Que se passe-t-il, soudain ? Tout bouge et les ténèbres de la réalité noircissent la pureté de mon rêve. Un peu comme si on venait de renverser dessus un flacon d’encre de Chine.

Des forces inconnues m’arrachent à la chaleur de ton sexe, à ton image si nette, il y a peu encore et qui désormais se perd derrière de mystérieux voiles de brumes.

Par bribes, je me rappelle de conversations creuses et de palabres en tous genres. Je me souviens de la voie rapide, des embouteillages et de l’agence pour l’emploi. Je me remémore les feuilles de salaire, les notes de gaz, d’électricité, puis les numéros en 08 aux tarifications particulières...

Mince ! Surtout chasser les pensées intrusives ! Il faut que je reprenne le fil du rêve. Il le faut absolument ! Retrouver le miel de tes lèvres, la volupté de tes caresses, l’extase de nos baisers...

Mais, l’obscurité gagne sur la lumière et grignote cette lucidité à laquelle je croyais ne jamais pouvoir accéder.

Devant mes yeux passent de longs corbillards et volent de lugubres corbeaux. La réalité a des airs de petite mort. Elle est pareille aux tumeurs malignes d’un cancer qui se propagent à tout mon corps.

Le papier-peint se fait la malle dans le couloir et je n’ai pas encore posé mes congés payés.

Il faut que je m’habille au plus vite ! Que je couvre mon sexe d’une feuille de vigne !

Je me tourne et me retourne. Les yeux remplis de sommeil, je cherche en vain la porte dérobée qui mène à toi. A nous. Mais, tout me revient...

La gauche ! La droite ! Les mouvements politiques comme des reflux gastriques. L’assurance maladie et la prime à la casse.

Le fil ! Rattraper le fil coûte que coûte, pour ne plus te faire l’amour en cachette...

Je l’ai ! Je le tiens ! Surtout ne pas le perdre et le suivre pour revenir jusqu’à toi. A toi, allongée sur cette herbe si verte. Loin de la pollution, de la fumée des usines et des nappes de pétrole. A toi, aux antipodes du non-sens et de l’incongruité générale.

Là ! Enfin, tu me récupères dans tes bras et nous reprenons le cours de notre fougueuse étreinte. Tout de suite, saisir ta taille ! Embrasser tes seins !

Que la félicité éponge l’encre noire à la manière d’un buvard. Qu’elle absorbe tout de la maladie, des douleurs et des tares génétiques.

Que l’euphorie efface le moindre souvenir de ces cons qui poussent comme le chiendent et la plus petite trace de cet esclavagisme moderne que l’on nomme : Progrès !

Que l’allégresse nous libère du fléau informatique, vaste écran de fumée tactile qui nous refile ses puces. Je ne veux plus être le chien de personne et mendier mon os !

Là, je peux enfin te dire « Je t’aime ! » sans peur d’être blessé ni craindre l’abandon.

« Je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime ! »

Je suis au comble de l’excitation sexuelle. Au summum de tous les plaisirs. A l’apogée de tous les bonheurs. Là ! Maintenant ! Si tel était notre désir, nous pourrions vivre seulement de jouissance et d’orgasmes. Des éjaculats qui n’en finiraient pas de se répéter. Des geysers de sperme bouillant et des flots de cyprine cristalline.

Mais...

L’encre de Chine ! Toutes ces taches noirâtres qui grossissent sur le papier vélin de mon rêve. De gros pâtés immondes sur les couleurs de l’arc-en-ciel. De petites saletés dans l’air si pur de mon fantasme. Et là encore, à côté du soleil, l’empreinte grossière d’un majeur qui me propose au quotidien, un savant toucher rectal.

Offres Internet et ventes privées. A nouveau, je perds mon identité à la faveur d’un profil numérique.

Tu lâches ma main, toujours au meilleur moment. Lorsqu’il n’y a plus de mots pour dire comme nous sommes biens.

J’émerge tout doucement dans ce monde terroriste, dans cette jungle urbaine où les perspectives sont plus que minces.

Ça gondole ! Ça enfle ! C’est bouffi comme un visage au réveil ! Non ! Assurément, cela ne peut pas être cela, l’Existence ! Une société dans laquelle le ver se nourrit du cadavre et où le sourire à peine esquissé se doit de mourir dans l’instant...

J’apparais par-dessus la couette tandis que les impuretés gagnent du terrain.

Je ressens la souillure matérielle, la sujétion ennuyeuse au produit national brut, l’oppression de l’offre et de la demande...

La vraie richesse est celle de l’imagination...

Homme de peu de foi, je marche au ralenti. Dans cette vase infâme qui freine mes envies. Dans cette boue épaisse. Dans la fange du marais...

L’éveil, c’est un retour pénible dans un sombre pays.

Ici, je ne vole plus. Ici, je ne sais plus. Tout de plomb, je reste cloué au sol et regarde comme mes semblables, les avions s’écraser dans l’étroite fenêtre de mon téléviseur acheté à crédit.

La planète est malade puisque aucun d’entre nous n’est bien.

Je me souviens que dans la boîte à gants, se trouve l’ordonnance du médecin. Ordonnance sur laquelle sont notés les noms de tous les médicaments génériques de fin. Non ! Vraiment ! Cela ne peut pas être cela, l’Existence ! La vraie vie est de l’autre côté... La réalité se joue dans les draps de nos lits alors que nous cauchemardons les yeux grands ouverts. C’est la seule explication qui soit ! L’unique et plausible raisonnement que je conçois ! Nous sommes TOUS sous le coup d’une hallucination collective...

Oui, la vie est de l’autre côté ! J’en suis persuadé ! Nous allons TOUS nous réveiller pour pouvoir enfin rêver...

Pour l’heure, je dois rattraper le fil pour te faire l’amour une fois de plus.

Ici ou là, sur l’herbe verte comme nulle part ailleurs.

Sous ce ciel bleu comme la glace de l’antarctique.

« Je t’aime ! »

Pourtant, j’allume la lumière et j’éteins mon rêve à l’instar de mon sourire.

Mais qu’est-ce donc ? A cet endroit, c’est un peu plus froid. C’est une sensation désagréable.

Mes draps sont mouillés ! Il y a un cercle humide. J’ai un peu honte mais à présent, je sais...

Oui, je sais que je n’ai pas rêvé !

Quelque part hors du temps...

Par-delà les dimensions...

Derrière le rideau de nos paupières...

Libérés des peurs, des codes et des statuts...

Dans un éden intangible et secret, seulement connu de nous...

Nous avons fait l’amour !
16
16

Un petit mot pour l'auteur ? 28 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
J'ai beaucoup apprécié votre style d'écriture et ce rêve m'a perturbée ;- ) Belle continuation !
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
À nouveau un grand merci à vous, Françoise ^^
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant... Vous connaissez la suite. Très bien écrite cette nouvelle étrange comme le sont les rêves...
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Un grand merci, Camille :-)
Image de Vrac
Vrac · il y a
Selon Le Baleinié (qui est le dictionnaire des tracas), émerger d’un rêve sans savoir la fin et tenter d’y retourner pour connaître la suite se dit "jubjoter". D'autres disent "retrêver"
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Merci beaucoup de votre passage dans ce songe, Vrac ^^
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Le rêve a plusieurs étapes comme l'amour. Le réveil peut être cruel ! Un très bon texte Fredo.
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Merci beaucoup, Daniel ! J'ai écrit ce texte il y a quelques années avant d'en entreprendre la réécriture il y a peu. Aussi, c'est avec plaisir que je reçois ton commentaire ^^
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Nuit câline, nuit de Chine, nuit d' ♫♫♪♪♫♪♥♫♫♪
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Un grand merci, M. Iraje ^^
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
belle description du combat entre la réalité et le rêve. Paupières ouvertes, paupières fermées. Et ce bien être que l'on ressent. Merci pour cet agréable moment de lecture.
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Merci d'être venue entre rêve et réalité pour découvrir ce texte, Albane ^^
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Une petite tisane "nuit tranquille" et hop au lit... (ce serait tellement sympa si ça marchait comme ça... argh faut cogiter et cogiter des heures c'est plus marrant...) Heureusement les rêves arrivent de temps en temps (faut acheter une couette avec des herbes vertes ça marche mieux ? ;)
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Merci pour ce sympathique commentaire, Marie ! ^^
Image de France Passy
France Passy · il y a
Mais le pauvre homme est un roseau trop pensant.
J’aime beaucoup moi aussi la phase de l’endormissement.

Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Merci beaucoup de votre venue, France ^^
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Un voyage onirique qui m'interpelle, car j'attache une énorme importance aux rêves. Je les considère comme des moments réellement vécus. Le peuple Sénoi organise sa vie dans le rêve. Ils créent une société parallèle dans le rêve. Un bon très texte, une histoire de rêve ! Voilà un lien sur ce peuple et ses traditions oniriques : https://www.youtube.com/watch?v=67VzZeLf2M8
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Un grand merci pour ce commentaire instructif, Felix. Comme pour le rêve, je vais rattraper le lien pour en apprendre davantage sur le peuple Sénoi. ^^
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Le rêve est le meilleur moyen de vivre. J'aime beaucoup votre entrée en matière pour dire l'endormissement.
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Merci beaucoup de votre venue, Atoutva ^^

Vous aimerez aussi !