Le réveil des isolés

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En compétition

Je m’appelle Reiko. Mon nom ne vous dit peut-être rien, pourtant nous nous connaissons.

Les médias ont pris le soin de se charger du jeu des présentations et à mon grand dam souvent avec dédain. Je suis une hikikomori et depuis cinq ans, je n’ai pas quitté mon appartement.

Vous seriez bien singulier si la question du pourquoi ne se manifestait pas à votre esprit, et difficile de vous en vouloir ! Cet isolement n’a rien d’un choix. Comme beaucoup d’autres jeunes Japonais, j’ai été victime du « Mal du Printemps ».

Pour faire court, nous pensons le plus dur accompli à la sortie de l’université, avant d’être parachuté sans plus de sommation dans le monde du travail. Ce fameux saut laisse derrière lui une trainée de cadavres.

Pour ma part, il faut rester honnête, je n’ai pas vécu cette arrivée comme un enfer et j’étais même une infirmière performante.

Comme élément déclencheur, les chercheurs évoquent la pression quotidienne, virus insidieux au pouvoir érosif insoupçonné. De mon côté je n’en sais rien, mais tenir mon poste devint un calvaire où chaque minute prenait l’apparence d’un voyage au purgatoire, le tout sans réelle raison apparente.

Au début, je pensais subir un contrecoup logique dû à mes heures d’études acharnées. En conséquence, je me suis débrouillé pour avoir un arrêt maladie. Rien d’exagéré, seulement deux petits jours. Croyez-moi, je n’eus pas besoin de jouer la comédie, le soi-disant spécialiste fut effaré par ma mine affreuse et me conseilla une semaine de repos.

Ce manège devint de plus en plus fréquent et résultat, un an après mes grands débuts, je me retrouvai dans ma chambre, seule, sans-emploi et vers la voie de l’asocialité. Mon existence avait quitté la sécurité d’une route banalisée pour s’enfoncer tambour battant dans un ravin bien glissant : la communauté des hikikomoris.

Avec le temps, j’ai appris à survivre dans ce nouvel environnement et, même si nous sommes vus comme des parias, à trouver du réconfort parmi mes semblables. Ce miracle serait toutefois impossible sans notre paradis personnel : Internet.

Le 16 mars 2020, notre microcosme subit l’effet d’un véritable séisme. Pour la première fois, la population mondiale allait se terrer à double tour chez elle, sans distinction quelconque entre nantis et citoyens dans le besoin.

Inutile de revenir sur la cause de ce phénomène. À moins de venir d’une autre planète, vos oreilles doivent être bien lasses d’entendre vibrer le mot COVID 19 et sa simple lecture doit vous hérisser les poils de frustration.

La société pouvait être à feu et à sang, nous autres hikikomoris n’avions pas trouvé nécessaire de chambouler nos habitudes. Cela parait un peu égoïste et ça l’était surement, mais pour nous le risque de contamination frôlait l’infinitésimal. Nos contacts avec l’extérieur brillaient par leur inexistence, rappelez-vous… Le rôle de simple spectateur se suffisait à lui-même.

Par curiosité, je continuais à suivre les réseaux sociaux, ruche grouillante alimentée par un flot de messages incessants. Regarder mes semblables s’agiter dans tous les sens calmait un ennui latent qui, malgré moi, me faisait défiler ces chaines de deux cent quatre-vingts caractères par paquet de cinq. Distraite, je faillis louper cet appel de détresse typique du vingt-et-unième siècle :

— [@Miko_Obu] Salut tout le monde. Je suis étudiante à Tokyo et victime d’un problème : depuis le confinement tous les Lavomatics sont fermés. Impossible d’acheter une machine pour le moment… Quelqu’un aurait-il une idée ?

Le message avait beau dater d’une heure déjà, personne n’avait encore apporté la moindre réponse. Rien de plus simple pourtant, je m’étais débarrassée de cette sordide corvée depuis longtemps.

Cela sonne comme un paradoxe, mais les hikikomoris sont très débrouillards. À force de vivre reclus, nous nous sommes échangé une infinité d’astuces pour supporter l’existence.

Saisie d’une pulsion soudaine, je commençai à rédiger un petit guide destiné à affranchir Miko de cette besogne :

— [@Shibo – Pseudo Reiko] Voilà comment faire : il va te falloir du lierre ou de la cendre.

Ma main s’était arrêtée net. Par habitude, je ne parle pas aux étrangers. D’un autre côté, l’ensemble des dogmes sociaux était actuellement remis en question et la vie telle que nous l’avions connue n’avait plus cours.
Lui apporter un peu d’aide n’allait pas me couter grand-chose, à part du temps, et ça j’en avais à revendre. Et puis, si elle me répondait ensuite, rien ne m’obligeait à poursuivre la discussion. C’est la magie d’Internet : un simple clic, une croix rouge et cette courte rencontre s’évaporerait dans les limbes.
J’avais pris ma décision. C’était un geste probablement déraisonnable néanmoins je choisis de terminer ma suggestion pour la soumettre au jugement impitoyable du monde extérieur.

Les enjeux étaient de taille. Ce message était le fruit d’un effort surhumain et le moindre commentaire négatif pouvait me précipiter dans un gouffre à la profondeur inconnue.

Sitôt envoyé, je ne fus plus en mesure de penser à autre chose. J’eus beau tenter de terminer mon roman, écouter mon album préféré ou même me relaxer, rien ne marchait. Le plus sage était encore de se réfugier dans un sommeil artificiel. Une pilule et rideau !

Le lendemain, je m’étais réveillée aux aurores, ou du moins à ma définition personnelle de l’aurore. Pour une personne chez qui les cycles solaires n’avaient plus sens, ouvrir les yeux à quinze heures relevait du miracle.
À peine consciente, je voulus saisir mon portable et me ruer sur l’échange de la veille.

Au prix d’un sursaut de volonté, je décidai d’abord de nourrir mes poissons, puis de me soumettre à ma séance de Yoga quotidienne. Et à un brin de toilette tant qu’à faire.

En temps normal, ma salle de bain à la propreté clinique faisait ma fierté. Ce jour-là, mon départ la laissa dans une ambiance de champ de ruines.

À dix-sept heures, n’y tenant plus, j’allumai enfin cet appareil diabolique et fonçai sur la fameuse discussion. Je m’attendais déjà à un torrent de haine pour mon remède de grand-mère… Mais il n’en fut rien ! Mon message avait été commenté plus de deux mille fois !

Tremblante, je me mis à les lire un par un :
— [@KagomeBlame] Hé mais c’est génial, merci pour cette astuce. Étant positive au virus, je ne voulais pas aller chez mes parents pour laver mon linge, de peur de les contaminer.
— [@SakaeKKB] Tu me sauves la vie, notre pile de vêtements sales dépassait la taille de ma copine.
— [@Tetsu] Je viens d’économiser l’achat d’une machine, tu es la meilleure !

Avais-je réellement aidé toutes ces personnes ?! Incapable de traiter une telle marée d’informations, je jetai mon téléphone loin de moi, brûlée par son pouvoir hypnotique.

À retardement, une vague de chaleur me traversa le corps et intensifia les coups de boutoir infligés à mon cerveau. Tout ça, c’était trop pour moi. Si j’avais mis les pieds dehors, j’aurais parié avoir été contaminée mais impossible, c’était bien ma seule certitude restante.

En boule sur le sol, j’avais besoin de retrouver un peu de paix intérieure, et pour moi cela rimait à me tourner vers les hikikomoris.

— [Reiko Pseudo Shibo] Les amis, vous n’allez pas me croire…
— [Ekael] Ça y est, tu as enfin terminé Dark Souls ? Après trois ans de jeu, il serait temps.
— [Guts] Si ça concerne le dernier tome de Berserk, tu as mon attention sinon je m’en fiche probablement.
(Trois autres personnes sont en train d’écrire.)
— [Reiko, Pseudo Shibo] Non sérieusement, c’est important.
(Plus personne n’écrit.)
— [Shibo] Ne me demandez pas pourquoi, mais hier j’ai répondu à une question en dehors du forum. J’ai eu plusieurs milliers de réponses et je crois avoir aidé pas mal de personnes ?!
— [Ekael] Wow.
— [Tolomeo] Tu es plus courageuse que moi, je ne pourrai jamais faire ça !
— [Guts] Attention avec les réseaux sociaux. Pour l’instant, ils te remercient, mais il suffirait qu’un de tes conseils soit mal appliqué, qu’ils rencontrent un problème inattendu, pour qu’ils te lynchent. Tu as eu de la chance, c’est tout.
— [Shibo] Je ne sais pas trop. Dans un sens, ça me fait peur, mais je crois que j’ai envie de retenter l’expérience.
— [Ekael] Elle n’a pas tort. Mine de rien, on connaît beaucoup de combines. Les gens changeraient peut-être leur opinion sur les hikikomoris si on leur prêtait assistance.
— [Shibo] Il a raison. On a toujours eu honte d’être des rebuts dans cette société codifiée au possible que l’on ne comprend pas. On a l’opportunité d’utiliser notre pathologie pour œuvrer au bien commun, le jeu en vaut la chandelle non ?
— [Tolomeo] Ça se tente.
— [Fumi] J’en suis aussi.
— [Ekael] Alors entendu. Je vais poster un message général afin de mettre la communauté au courant !
— [Shibo] J’y retourne, je vous donne des nouvelles dans la soirée.
Shibo est déconnectée.

Pour une fois, les médias nous firent une jolie fleur. Bloqués par le confinement et en quête d’histoires sensationnelles, ces féroces limiers passaient leur temps à renifler les moindres recoins de la toile.

Par hasard, plusieurs chroniqueurs tombèrent sur nos tentatives d’assistance et contre toute attente, notre sortie fit grand bruit. Nous pensions à peine faire souffler une brise d’empathie suave sur la société et nous nous retrouvâmes au milieu d’une tempête médiatique.

Une bande de dépressifs au grand cœur, c’était du pain béni pour eux. Les unes s’écrivaient toutes seules et s’enchaînaient les unes aux autres :

« Face au péril invisible, les hikikomoris vous dévoilent les secrets d’un ermitage réussi ! »
« L’Armée cachée du Japon, ou le miracle hikikomoris. »
« Sauvés par les exilés : Notre reportage exclusif. »

Pour des gens habitués à la discrétion, le feu des projecteurs brûle d’une bien étrange façon. D’un côté, nous étions tous transcendés par notre quête, transportés par le sentiment de compter à nouveau pour les Japonais. De l’autre, vieilles taupes rabougries par la solitude, nous étions aveuglées par tout ce tumulte.

Malgré tout, je me laissais porter par les événements, car ces derniers succès avaient fait renaître une fleur desséchée en moi : l’espoir.

Poussée par ce nouvel élan, je ne quittais plus mon portable, occupée à disséminer la bonne parole. Après un hiver émotionnel comme le mien, la moindre notification était un prétexte pour m’exposer à la chaleur sociale. L’une d’entre elles me fit l’effet d’une douche froide :

— [Guts] Je ne sais pas si tu es au courant, mais Tolomeo est mort. Saleté de réseaux sociaux : trois critiques négatives et hop ! Pris d’un accès de désespoir, il a fui son domicile, direction l’île des suicides. Ça ne m’étonne pas, il m’avait déjà fait part de sa fascination pour cet endroit…

Un tsunami n’aurait pas pu me frapper plus fort. Tous les progrès accomplis ces derniers temps furent vaporisés à une vitesse proche de la lumière.

Toutes mes excuses pour la suite des événements, mais mes souvenirs à partir de ce moment deviennent assez confus. D’une excitation intense, j’étais passée à l’apoplexie totale. Je n’arrive même pas à me rappeler si c’est l’appétit ou le sommeil qui me quitta en premier.

Un régime de ce type, en plus de me transformer en cadavre ambulant, rappela à mon esprit de vieilles connaissances, peu fréquentables.

Bien sûr, je n’avais pas attendu cet accident pour penser au suicide. Rien de plus normal. Au Japon ce geste revêt une connotation différente, il n’est pas du tout considéré comme un déshonneur, au contraire.

— Serait-ce le jour fatidique ? Et pourquoi pas, m’interrogeais-je...

En parallèle, mon piteux état avait déteint sur mon environnement. De coutume si bien tenu, mon appartement n’était plus que l’ombre de lui-même et la poussière jouait avec ironie le rôle de cache-misère.

À la dérive, mon regard se posa sur ma table de chevet. Point de revolvers, couteaux acérés ou autres katanas. Mon cœur était beaucoup trop tendre pour ce genre de spectacle.

Non, j’avais déjà bien étudié la question et voici ma conclusion : un dosage précis de plusieurs produits achetés, sur ma caverne d’Ali-Baba personnelle : Internet. Ce mélange me promettait un voyage sans douleur et surtout de ne pas louper mon départ.

Inutile de s’inquiéter pour ma famille, ma disparition ne ferait pas de vague. Mes « proches » m’avaient reniée il y a plusieurs années déjà, trop honteux de compter un pareil échec parmi les leurs. En dehors des hikikomoris, je n’avais pas d’amis, pas de partenaire et comble du fatalisme, mes poissons étaient partis en éclaireurs, dommage collatéral de la quarantaine imposée.

Incapable de me défaire de cette idée sans pour autant trouver le courage de passer à l’action, je restai là, enlisée, à fixer mon pastiche de ciel étoilé.
Une heure, un jour ou une semaine plus tard, je fus sortie de ma torpeur par un bruit synonyme d’anxiété : la sonnette de ma porte d’entrée.

— Shibo, tu es là ? C’est moi Ekael.

Ekael ?! Par tous les Yokais, m’exclamais-je en mon for intérieur, par quel mystère se trouvait-il devant ma porte et surtout, où avait-il eu vent de mon adresse ?! Je ne l’avais jamais communiquée en ligne.

— Comment m’as-tu retrouvée ?!
— Pour une personne aussi asociale, ça a été plutôt facile…
Il ne manquait pas d’air ! Venir devant chez moi, comme ça, et me faire des reproches en plus ! Une bouffée de colère m’envahit et j’eus presque envie de le remercier, car pendant un instant mon désespoir s’était envolé. Bien remontée, je bondis de mon lit et me précipitai en criant vers l’entrée, parcourue de spasmes :
— Tu m’espionnes et c’est moi la fautive ?! Je vois que tu n’es pas qu’un affreux vantard sur Internet, mais aussi dans la vie réelle… Si je n’avais pas cette satanée phobie, crois-moi, je défoncerais cette porte et t’ouvrirais la tête avec…
— Utiliser Snapshot, c’est s’exposer à ce genre de problème… Je te l’ai répété au moins un million de fois déjà, me coupa-t-il sans ménagement.

Touchée. Contre toute attente, mes chimères à base de complot et d’espionnage venaient de s’évaporer devant mes yeux.

— Bon, ok tu n’es peut-être pas tout le temps un effroyable être humain… Seulement quand tu prends plaisir à m’embêter ! Écoute, ne le prends pas mal, mais je ne te fais pas rentrer. C’est une règle d’or chez moi, mon appartement doit rester mon seul sanctuaire.
— Pas de soucis, je comprends. Quelques semaines auparavant, j’aurais réagi de la même façon. Mais je ne t’ai pas vue en ligne depuis plusieurs jours et ça m’a pas mal inquiété…

Trop obnubilée par mes pensées, je n’avais même pas pris la réelle mesure de la situation. Un hikikomori hors de sa chambre ! La vie n’avait vraiment plus de sens.

— Depuis quand tu mets le nez dehors toi ?! Il y a une semaine, passer devant une fenêtre te donnait des sueurs froides et maintenant tu te balades en plein centre-ville comme ça…
— Plus tard ! N’en profite pas pour changer de sujet ! Alors que se passe-t-il ? Je ne tiens pas à perdre un deuxième ami en l’espace d’un mois. Il y a déjà assez de disparitions comme ça avec le virus…

Silence. Pris de malaise, il enchaîna :

— Je m’en doutais, ça a bien un rapport avec Tolomeo. Je n’ai même jamais su son prénom, tu sais…
— Évidemment que ça a en un, hurlai-je, la voix chevrotante. Comment veux-tu que je passe à côté de ça ? Je suis une petite sotte avec ma propagande, à vous demander de prêcher la bonne parole. Et où ça, s’il te plait ?! Sur Internet, le puits de haine le plus profond jamais créé. Mais oui Reiko, quelle excellente idée ! Surtout pour une population dépressive, fragile et à fleur de peau comme la nôtre. Ma propre naïveté me dégoute, terminai-je la voix à peine audible.
— Je suis d’accord avec toi, c’était sans doute une folie.
— Ah bah bravo ! Monsieur a toujours autant d’empathie. Tu sais si c’était pour me dire ça, je crois que tu aurais pu rester chez toi.
— Tu t’appelles Reiko alors. Moi c’est Ichi, enchanté.

Il marqua une pause avant de reprendre :

— Écoute Reiko, ne dis pas ça, tu nous as laissé le choix. Personne n’a été forcé de participer à cette entreprise. Nous l’avons tous fait en connaissance de cause, conscients des risques existants. Alors d’accord, ce qui est arrivé à Tolomeo est une tragédie. Mais ne passe pas les côtés positifs sous silence ! Avec nos conseils, on a aidé une multitude de personnes, ça n’est pas anodin. Rien qu’avec nos patrons de masques, un tas de décès a été évité. Regarde, même moi, ma vie s’en est trouvée transformée ! J’ai recommencé à mettre le nez dehors près de huit ans après m’être retranché dans ma chambre. Grâce à toi, j’ai repris espoir et je pense à nouveau pouvoir me confronter à ce monde imparfait.
— Tu… tu penses vraiment ce que tu viens de dire ?
— Oui. Du plus profond de moi-même.
— Laisse-moi le temps d’accuser le coup, je n’ai pas reçu un tel condensé d’amour depuis l’enfance.
— J’ai affronté mille dangers pour venir soulager la princesse en détresse, dont le métro ! Un enragé je te dis !

À ma grande surprise, je laissai échapper un petit rire. Un mécanisme à la fois si simple et pourtant si efficace. Enivrée par son effet, une grande part de la tension accumulée depuis le suicide de Tolomeo se dissipa.

— Ah oui, on est passé de l’introverti incapable d’enchainer deux mots, à un véritable Don Juan ! Dis-moi, la transformation est spectaculaire.
— Héhé, j’ai fait des progrès remarquables, je le reconnais.

Deux minutes et la conversation s’essoufflait déjà, remplacée par un malaise palpable. Nous n’étions pas des hikikomoris pour rien.

— Bon, écoute je ne veux pas t’importuner plus longtemps, et à force de discutailler dans le couloir, tes voisins vont finir par prendre peur et appeler la police ! En tout cas, si jamais tu as besoin de mon aide, je suis prêt à te l’apporter, d’accord ?
— Compris ! J’aimerais te dire que tout va rentrer dans l’ordre, mais ça n’est pas aussi simple. Je ne peux pas tourner la page avec autant de facilité. Par contre, je vais tâcher de réfléchir à tout ça, histoire de trouver la meilleure piste à prendre dans tout ce brouillard… On se tient au courant comme d’habitude, entendu ?
— Marché conclu ! Attention, gare à toi si tu disparais hein ! Je sais où tu habites maintenant et ça n’est pas une porte aussi mince qui va m’empêcher de t’ouvrir les boyaux ma chère.
— Arrête, ils vont vraiment finir par appeler la police, espèce de psychopathe !
— Je vous souhaite une belle journée aussi Reiko.

Ces mots flottaient encore dans l’air quand ses talons se mirent à marteler notre ancien escalier. Prise de vertige, je sentis une vague de fatigue m’assaillir. L’idée de s’allonger sur mon canapé et de m’adonner au repos résonna, après toutes ces péripéties et questionnements existentiels, comme une promesse pleine d’espoir. Le monde sera toujours là demain hein ? Ou peut-être pas, à la vitesse où ça allait…

Dans un film, j’aurais été de nouveau sur pieds en quelques jours. En réalité, ça a pris presque un mois… Mais j’y suis arrivée. On ne s’extrait pas de son cercueil en un tour de main, désolée.

Sans surprise, Ichi et notre communauté m’ont aidée tout du long avec une multitude de messages, bourrés d’amour et d’attention. Grâce à eux, j’étais de retour aux affaires, prête à montrer au Japon l’art et la manière de survivre dans nos prisons contemporaines.

Quelle naïveté ! On ne m’avait pas attendue pour ça ! Les hikikomoris avaient continué leur formidable croisade et nous étions devenus de véritables références en ligne, pour ne pas dire des stars.

Pour autant, je n’avais pas oublié Tolomeo. En sa mémoire, je m’évertuais à prendre du recul sur notre popularité croissante et à rester lucide. Jouer à la roulette russe avec ma santé mentale, pas plus d’une fois par an merci.

Pendant ce temps, l’épidémie atteignait un pic à Tokyo et les morts s’accumulaient. Partout, on entendait des personnes fragiles se retrouver isolées de leur famille, incapable de subvenir à leurs besoins. Dans ce contexte délétère, une bouteille à la mer s’échoua sur mon petit îlot virtuel :

— Ma compagne est décédée du COVID cette semaine à l’âge de soixante-trois ans, deux mois avant sa retraite. Médecin de formation, elle prolongeait son métier le soir pour m’administrer ma piqure quotidienne, étant diabétique atteint d’hémiplégie. Si jamais vous travaillez dans le domaine médical et habitez près de cette adresse : 1-4-25 Kajino-cho, Koganei, Tokyo, s’il vous plait tendez-moi la main. Je paierai s’il le faut, ma santé passe avant tout !

1-4-25 Kajino-cho, Koganei, Tokyo, c’était quoi, à cinq cents mètres de chez moi ? Certes, je n’avais pas exercé depuis longtemps, mais une piqure, c’était dans mes cordes, pas de doute là-dessus.

Une petite minute… Ce genre d’opération ne peut pas être réalisée à distance et sortir dehors, comment dire, je ne pouvais même pas le concevoir ! En plus, il avait été en contact avec une victime du virus et qui sait, il était peut-être lui-même atteint, prêt à nous transmettre à son tour le mal silencieux ?

Bah, inutile de bouger, une autre personne allait s’en charger. La capitale du Japon était une des villes les plus peuplées du monde. Avec une telle densité, une cohorte entière d’employés du système médical devait habiter dans les environs.

Je me sentis rassurée par ma volonté d’inaction. Et révulsée. Où étaient passées toutes mes belles paroles, pleines d’entraide et d’amour gentillet ? Je réagissais comme tous les autres. Au moment précis où on devrait passer à l’action, sortir de notre confort et monter au front, on se dégonflait. Je n’étais peut-être pas responsable de la mort de mon ami, mais si demain cet homme passait de vie à trépas, mes mains s’en trouveraient salies par son sang.

Je devais me faire violence. Ichi y était arrivé, il avait à nouveau vu la lumière du jour alors je pouvais en faire autant. Plus question de reculer, j’allais intervenir oui, mais selon mes conditions.

D’abord, pas question de se déplacer en plein jour où la probabilité de rencontrer d’autres hominidés était beaucoup trop élevée. J’irai de nuit, à une heure où même les chouettes tombent de sommeil. Ensuite, pour éviter les caméras, un foulard et un chapeau feraient l’affaire. Vous pouvez trouver ça fou, mais je n’étais pas encore prête à annoncer mon grand retour à notre système de surveillance. Psychotique à tendance asociale et paranoïaque, je cumulais toutes les qualités.

Une fois le plan établi, je pris le temps de contacter notre récent veuf et sa réponse arriva sans attendre. Il est difficile d’en donner une traduction fidèle tant l’amoncellement de symboles de gratitude m’a donné l’impression d’avoir accompli un miracle. Il accepta toutes mes requêtes sans discuter et m’attendait cette nuit même. Personne d’autre n’avait répondu.

À trois heures du matin, j’étais prête. Là où vous mettez dix minutes pour faire cinq cents mètres, je m’étais laissé une heure et demie. Un escargot ferait sans doute mieux… Toutefois, doucement avec les railleries, je sortais de cinq ans de mitard, rappelez-vous.

La main sur la porte, j’adressai un dernier regard nostalgique à mon appartement, toujours aussi étriqué et déplaisant. De toute évidence, il avait été une prison, bien loin d’un douillet cocon, mais ce fut ma prison.

La traversée du couloir fut une promenade de santé. Celle du rez-de-chaussée, une autre paire de manches. Le cœur noué, je restai plantée dans le hall d’entrée, perdue dans cet aquarium s’ouvrant sur le vaste monde.

Tout mon être me criait de lâcher cette poignée de malheur, et de me réfugier à nouveau dans mon terrier. La tension devint si forte, je ne pus empêcher la montée d’un violent rejet gastrique qui atterrit tout droit dans un porte-parapluie, à priori pas dans un jour de chance.

Débarrassée d’un poids, les yeux fermés pour me donner du courage, j’actionnai enfin les charnières et m’expulsai vers l’inconnu.

La profondeur du ciel me donna le vertige. Pour une personne habituée à son plafond, la différence était frappante. Railleurs, les astres me toisaient du mont Olympe. Face à tant de démesure, une vague de sérénité m’atteignit. Nous étions si insignifiants à l’échelle du cosmos et pourtant si pleins de vanité et d’égoïsme. Ces pensées positives, à la frontière de la niaiserie, m’apportèrent une force insoupçonnée et à ma grande surprise, mon escapade fila bon train.

À la manière d’un visiteur venu des étoiles, je découvrais à nouveau notre monde. Une douce brise caressait mon visage, des hululements lointains atteignaient mes oreilles, les fleurs de cerisier venaient chatouiller mes narines. L’intégralité de mes cinq sens se délectait de ce festin oublié, et me guidait avec mansuétude vers la renaissance.

Bien avant la fin de mon estimation délirante, mes pieds m’arrêtèrent devant la funeste destination. J’avais surmonté la colline, il me restait à gravir la montagne : interagir avec un autre être humain, possible porteur du virus qui plus est.

Sonner à son adresse, gravir les escaliers, cela n’avait rien d’insurmontable après la jungle urbaine tokyoïte. En revanche, je faisais déjà moins la fière à l’embrasure de sa porte.

À quoi allait-il ressembler ? Et si c’était un piège ? Ça ne serait pas la première fois qu’une jeune fille un peu naïve disparaissait des radars, pauvre jouet d’un maniaque en liberté.

Trop tard pour avoir des regrets, j’entendais une masse informe se déplacer vers moi. Recroquevillée dans l’ombre, je tentais de me faire aussi petite que possible, prise d’un réflexe de défense pavlovien. Une clé tourna deux fois et un fin rayon de lumière s’échappa de l’entrebâillement.

Une cloison à peine ouverte, c’était louche. En plus de ne pas bouger d’un pouce, je bloquai ma respiration, prête à déguerpir au moindre signe de danger.

— Reiko, c’est vous ? Pouvez-vous m’aider à ouvrir cette porte ? J’ai toujours un mal de chien à la manœuvrer…

La bienveillance contenue dans sa voix fit fondre toutes mes appréhensions d’un coup. Les fous à lier ne doivent pas courir les rues en fait.

Incapable de prononcer le moindre mot, je hochai la tête, tout en essayant de faire pivoter l’imposante paroi alourdie par ses vingt centimètres d’épaisseur. Dites-moi : je n’étais pas la seule à pécher par excès de prudence…

Je pus enfin découvrir mon mystérieux interlocuteur. Bien sûr, il dégaina le premier :

— Enchanté, je suis Giovanni.
Un non-japonais ! Mes fantasmes et délires n’auraient pas pu être plus éloignés de la réalité. Son attente d’une réponse me laissa le loisir de l’étudier.

Devant moi se trouvait un frêle amas de chair humaine, emmitouflé dans une couverture, d’où seul un visage malingre dépassait. Tassé dans son fauteuil roulant, j’aurais pu le confondre avec un enfant.

Déçu par mon absence de réaction, il enchaîna :
— Si vous savez comme je suis content de vous voir ! Mille merci encore ! Désolé de vous presser, mais pouvons-nous faire l’injection tout de suite ? Nous parlerons après. Je ne l’ai pas eue depuis le départ de mon épouse et je ne suis pas loin d’aller la rejoindre.

Sur ces mots, il pivota avec adresse et s’enfonça avec le poids de l’habitude dans son territoire. Interdite, je suivis avec docilité.

— Pardonnez-moi pour le désordre, ces derniers temps furent compliqués, enchaina-t-il une fois arrivé au séjour.
— Euh, et bien…
— Est-ce vraiment repoussant au point d’en perdre la parole ahah ? Je ne m’attendais pas à rencontrer une sourde-muette, il est vrai !

Au prix d’un effort surhumain, mes lèvres parvinrent enfin à émettre un son intelligible, loin de mes derniers grognements. J’en eus les larmes aux yeux.

— Monsieur Giovanni, vous êtes la première personne à qui je parle depuis cinq ans.

Ce fut à son tour de rester mutique. D’un commun accord, le langage oral se substitua à un dialecte bien plus ancien.

Sa vision tout d’abord, s’illumina d’une étrange lumière. Entouré d’une aura mystique, il plongea ses yeux, transformés en puissants projecteurs, dans mes pauvres iris. Si mon âme avait été sondée par la plume de Maât, je ne me serais pas sentie autrement. Satisfait par sa découverte, il décocha enfin un sourire.

Incapable de soutenir une telle inspection, je ne pus que baisser le regard et reportai ma concentration sur le matériel médical posé sur la table. Il comprit mon intention et me laissa procéder au traitement sans plus de cérémonie.

Même sans avoir vu le bout d’un bistouri en cinq ans, l’opération se déroula sans aucun problème. Une fois la seringue retirée, je pus le voir esquisser une grimace de soulagement et plus incroyable encore, entamer de ses mains une danse de la joie, animée par une musique inaudible à mes oreilles. Chacun de ses gestes irradiait d’une reconnaissance non feinte.

Réceptive, mon cœur se gonfla d’allégresse et d’espoir. J’avais réussi, je lui étais venu en aide !

— Vous savez, nous avons un vrai point commun Mademoiselle. Je crois que nous le partageons même avec le reste du monde. Chez certaines personnes, c’est vrai, il sait se faire plus discret, moins visible, sans disparaître pour autant. Il peut être vil, sans pitié et tenace ! Mais il n’est pas éternel. Je suis intimement convaincu que nos faiblesses ne sont pas dépourvues de remèdes et que ce précieux sérum, clé de notre salut, se récolte dans la force des autres. Ce soir, Reiko, vous avez été mon antidote.

Ses derniers mots avaient été prononcés dans un sanglot. Sans pouvoir se retenir, le vieil homme se mit à pleurer sous mon nez et croyez-moi, je ne fus pas longue à le rejoindre.

Spectacle nocturne insolite que ce couple disparate, enlacé avec tendresse, uni face aux embuches de l’existence.

C’est en tout cas l’image que je conserve de notre première rencontre.

Première rencontre qui fut d’ailleurs suivie de nombreuses autres. Aider Mr Giovanni devint une nouvelle routine et me remit le pied à l’étrier.

Semaine après semaine, ma confiance et mes forces s’agrandissaient tout comme ma liste de patients.

Le 11 mai 2020, jour du déconfinement général, j’étais prête à me donner une seconde chance dans cette société.

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Constance Delange · il y a
presque un conte avec une belle morale
bravo

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Dom · il y a
joli texte pour une belle histoire
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Michèle Dross · il y a
Un très beau texte. Merci.
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Skimo · il y a
Superbe histoire, originale. Le confinement volontaire, je n'en avais pas entendu parler et pourtant je suis en communication régulière avec mon fils au japon.
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Nana · il y a
C'est un texte magnifique plein d'espoir et d'humanité.
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gab · il y a
Très prenant, on y est !
Beaucoup de plaisir
Trop court 😂

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Esther Lohore · il y a
Franchement vous avez une belle plume. Juste une ligne et je suis scotchee j'ai du finir . bravo
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François Sfalcin · il y a
Merci, votre commentaire me fait plaisir !
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Esther Lohore · il y a
Oui sur le réveil des Isolés. J'ai vraiment aimé et j'ai reconnu ma fille pendant le confinement 2mois sans sortir de la maison même pas dans les escaliers.
Votre texte ressemble à du vécu et c'est très digest. 👋👋👋👋👋

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Serge David · il y a
Une belle façon de nous faire réfléchir, et l'humour discret présent dans ce texte stimule l'envie de suivre jusqu'au bout le parcours mentalvetvphysiquecde nitre héroïne
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Gari Gari · il y a
A l'heure du thé, votre nouvelle bien construite laisse un goût de bon petit gâteau !
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François Sfalcin · il y a
Merci pour votre message plein de bonté et qui m'a ouvert l'appétit ma foi !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une réflexion philosophique à méditer .
Un univers particulier qui pourtant trouve son exutoire au contact des humains . La guérison vient aussi des êtres humains.
Un récit atypique qui interpelle.

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François Sfalcin · il y a
Merci beaucoup pour votre message bienveillant, cela fait plaisir !

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