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Le réveil de Cendrillon

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Cécilia

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Pelotonnée sous la couette, encore engourdie par la chaleur du lit et de la nuit, Lucie s’extrait péniblement de son cocon protecteur. Elle s’arrache aux bras de Lucas qui l’étreignent dans un geste habituel, et ce dernier grogne légèrement au moment où le vide vient occuper l’espace de son étreinte. Depuis plus d’une heure, elle résiste au besoin de se lever pour satisfaire le besoin naturel qui l’expulse chaque matin de l’engourdissement rassurant du sommeil. Elle redoute et recule le moment où elle devra poser le pied à terre, sentir le contact du parquet refroidi par la nuit sur sa peau encore chaude.
Après le passage obligé dans la petite pièce qui fait face à la chambre conjugale et dont la proximité rend obscène et vulgaire sa présence face à la chambre conjugale (les architectes ne sont décidément pas des gens amoureux...), l’épouse éveillée se dirige vers le salon.
Contigu à la porte de communication qui sépare le coin nuit du coin jour, le lieu ouvert de la famille du lieu secret et fermé du couple, placé au centre même de la maison dont il constitue le pilier principal, le poêle trône, sombre, imposant Au cœur du foyer, une bûche, presqu’entièrement consumée, rougeoie derrière la vitre ternie par les flammes, au milieu d’un amas de cendre. Lucie pose sa main sur la surface vitrée. Elle est déjà froide. Aucune tiédeur perceptible. Le feu a dû s’éteindre depuis déjà un moment. Il est sept heures, samedi matin. Personne ne se lèvera avant une bonne heure et Lucie voudrait que la maison retrouve un peu de chaleur avant que mari et enfants n’atteignent la cuisine pour le premier petit déjeuner du week-end. Un coup d’œil sur le thermomètre du salon : 18°C... Repoussant la porte de communication pour préserver le sommeil de Lucas – les enfants sont en haut, protégés par la distance de l’étage – elle s’accroupit et très délicatement, d’un geste subtil et maîtrisé, elle ouvre la porte du poêle. Le grincement habituel, amorti par le geste sûr de Lucie, libère un nuage de cendre. Le tapis est épais ; les bûches se sont empilées et se sont consumées depuis presque vingt- quatre heures. Il faudrait tout vider, tout nettoyer à fond, retirer cet amas de poudre grise, étouffante et déprimante. Mais un tel remue-ménage ruinerait le sommeil de la maisonnée et le bienfait retiré en vaut-il bien la flambée ?
Peut-être qu’avec un peu de petit bois elle pourra réactiver une flamme sans avoir à refaire dans l’intégralité toute l’opération habituelle : vider le surplus de cendre, dégager l’arrivée d’air en tirant sur la tirette en métal qui produit un vacarme infernal, placer un petit tas de bois en équilibre et glisser savamment l’allume-feu miracle en-dessous, attendre que les premières flammes s’emparent de la première petite bûche et que, enfin suffisamment réchauffées, les parois sombres abritent et protègent un feu triomphant et rassurant. Les grands changements sont toujours alléchants mais ne promettent pas toujours le mieux tant espéré. Lucie soupire.
Accroupie, saisissant le tisonnier, elle soulève avec habileté la bûche à moitié dévorée. En-dessous, le creux forme une grotte incandescente qui abrite une braise certes lointaine mais intense. Pendant un instant, Lucie s’oublie à contempler cette lueur qui la fascine ; on dirait les étoiles d’une galaxie lointaine qui brillent à des années-lumière de chez elle. Comme le souvenir d’une flamme oubliée qui vient la réveiller en ce petit matin d’hiver. Avec délicatesse elle commence à souffler vers la surface craquelée qui rougeoie davantage à chaque soupir pour diminuer à nouveau au moment où son souffle s’épuise... Lucie s’y reprend à plusieurs fois. Sa position est inconfortable : accroupie, en équilibre sur ses orteils, de la main gauche elle tient ouverte la lourde porte, et de la main droite elle maintient avec le tisonnier la bûche mourante vers le haut. Son bras est presqu’à l’intérieur du foyer et repose sur l’encadrement. Une flamme ravivée apparaît soudainement, triomphante et inattendue. Il faut en profiter, ne pas risquer de la voir mourir à nouveau. Avec son genou gauche elle retient la porte qui menace de se refermer et d’étouffer le feu renaissant. Elle attrape quelques morceaux de bois d’allumage qui traînent encore dans le petit panier et les place délicatement dans la grotte incandescente. La flamme hésite un instant puis s’empare de ce nouvel aliment. En quelques secondes, tout s’embrase. Lucie sourit, satisfaite. C’est bien elle la maîtresse du feu et du foyer, la vestale des temps modernes ! Il reste quelques bûches généreuses à côté du poêle. Elle s’en empare et lorsqu’elle a fini d’en placer une puis deux au sommet du feu ravivé, elle sent déjà la chaleur l’envahir. Avec précaution, elle referme la porte en limitant au maximum le grincement de la fonte et se relève avec grâce, heureuse et satisfaite de son opération de sauvetage.
La maison reste encore froide malgré cette petite victoire. Et sombre également. Lucie déteste la lumière électrique, crue et agressive, qui vient se déverser dans la cuisine quand Lucas se lève le matin. Elle préfère de loin les appliques murales, indirectes et discrètes qui diffusent une clarté modérée et indulgente sur les trais fatigués du matin. Elle est encore seule à cette heure matinale et elle compte bien profiter de cette solitude tranquille et tamisée. Elle actionne l’interrupteur du volet roulant de la cuisine. L’aube est encore timide mais le halo qu’elle diffuse en haut des montagnes promet un ciel limpide pour le reste de la matinée. Elle peut en profiter égoïstement et savoure l’instant. Les gestes mécaniques s’enchaînent : l’eau versée dans la bouilloire électrique, le doux chuchotement puis le bouillonnement chaleureux comme le ronronnement d’un gros chat. La tasse est chaude entre ses doigts. Assise sur sa chaise habituelle, celle qui lui permet de contempler la fenêtre d’un côté, le poêle de l’autre – Lucas avait prévu une paroi entre le salon et la cuisine mais l’ouverture avait fini par séduire tout le monde – l’extérieur, l’intérieur, comme deux forces contraires qui circonscrivent son existence, ses désirs, ses angoisses parfois. Lucie balaie du regard son univers : tout est impeccable. Elle a réussi à tout ranger avant de se coucher hier et s’en félicite ce matin. Rien ne la met plus en rogne que de se lever dans une maison en bazar. Sur le sol pourtant, elle distingue une tache sombre, sans doute une chaussette en boule, près du canapé. Impossible dans la pénombre de deviner l’identité du coupable. Elle fronce les sourcils et hésite. Cette chose la dérange mais se lever la dérange plus encore. Elle préfère détourner le regard. La table du salon, bien que correctement rangée, laisse deviner des cahiers empilés, des feuilles de dessin et des boîtes de crayons de couleurs. Sur le côté, le linge étendu a fini de sécher durant la nuit. Lucie soupire... Elle connaît par cœur les activités de la journée : devoirs des enfants, linge à plier, courses à faire... Sa gorge se noue tout à coup. Ce n’est pas qu’elle est découragée. La famille a l’habitude de ce rythme faussement calme du weekend. Ce n’est pas le travail qui est moindre, ce sont les activités qui changent. Lucie gèrera les devoirs pendant que Lucas pliera le linge, celui-ci fera les courses tandis que Lucie fera la cuisine. Même la petite promenade de l’après-midi, s’il fait suffisamment beau bien sûr, se fera, comme d’habitude. De quoi se plaint-elle ? Beaucoup de femmes adoreraient avoir sa vie : une belle maison, des enfants en bonne santé, ni plus sages ni plus pénibles que d’autres, un mari gentil et impliqué dans la vie familiale. Alors pourquoi cette lourdeur ce matin ?
Les radios martèlent que le mois de janvier est le plus long à supporter, le premier mois de l’hiver dépourvu du charme des fêtes de fin d’année, gris, froid, humide, sans saveur. Peut-être est-elle tout simplement comme tout le monde ? Sensible aux mauvaises ondes de ce mois meurtrier, de ce Blue Monday qui durerait indéfiniment.
Sa réflexion est tout à coup perturbée par les bruits à l’étage. Florian et Aurélie se sont réveillés. Ils ne descendront pas tout de suite. Samedi, chacun aime rester dans sa chambre. Pépiement lointain d’oiseaux. Lucie sourit calmement. Dieu sait quel nouveau jeu est en train de se tramer là-haut. Avec les années, son oreille experte a su déceler les intonations, les inflexions de la voix au-delà des mots. Elle sait qu’elle en a pour un moment : le ton promet une entente durable. Pas de dispute à l’horizon. Pas dans l’immédiat en tout cas. Les mains blotties sur le mug où fume un thé chaleureux, elle sait que la matinée commence dans la douceur.
Plus lointain, un léger bruissement se fait entendre dans la chambre parentale ; c’est le réveil de l’ours. Lucas sort de l’antre conjugal. Lucie détourne les oreilles et fixe son attention sur la radio qu’elle a mis en marche discrètement pour ne pas déranger la maisonnée. Elle fuit tous les sons du quotidien qui la ramènent aux contingences du corps qu’elle juge toujours trop agressives au saut du lit. Curieux ce mélange de tendresse, d’affection, d’habitude et d’agacement qui teintent le couple au fil des années, et plus curieux encore les raisons qui accentuent certaines nuances plutôt que d’autres en fonction des journées. Lucie a pris l’habitude de refermer sur elle-même les perceptions un peu trop rugueuses de la réalité de l’autre qui vit à ses côté depuis maintenant quinze ans. Mais ce matin, est-ce le froid qui pèse sur ses épaules, la pâleur du petit matin qui diffuse sa clarté floue dans la cuisine encore endormie, le pépiement des enfants à l’étage qui sonne comme une routine à la fois rassurante et entêtante ? Lucie se sent tout à coup fatiguée et un peu vide aussi, comme une coquille creuse, évidée par la routine et les obligations du quotidien.
Plongée dans ses pensées, elle n’entend pas tout de suite la porte de communication s’ouvrir et Lucas fait irruption dans la cuisine avec ce geste que Lucie déteste entre tous : il actionne l’interrupteur du plafonnier qui jette d’un coup un éclairage violent dans la pièce. Cet éclair est tout de suite suivi par l’obscurité. Lucas connaît son épouse. Il avait juste oublié, dans un mouvement instinctif, cette différence de sensibilité. En une fraction de seconde, son esprit pourtant embrumé par un réveil toujours difficile (Lucie s’est toujours dit que si elle avait rencontré Lucas un matin au saut du lit, elle n’aurait jamais pu en tomber amoureuse) s’est rappelé à l’autre, cette autre qui ne pense pas comme lui et avec laquelle il doit pourtant composer tous les jours. Parce que Lucie et Lucas forment un couple qui tient à la stabilité de son foyer en dépit ou peut-être même grâce à l’engourdissement du quotidien. Le petit sourire au coin des lèvres du mari désolé atténue encore le premier choc. Il attendra qu’elle quitte les lieux pour disposer à son tour d’un espace à son goût et à ses couleurs.
Un sourire, un regard, un baiser léger (celui du matin, délicat et peu appuyé, légèrement distrait, ou distant, conventionnel peut-être). Lucie abandonne l’espace de la cuisine, cède la place et s’empare de la salle de bain qui devient maintenant son domaine. Elle passe devant le poêle où une nouvelle bûche, ajoutée par Lucas quelques instants auparavant, flamboie triomphalement. La chaleur qui commence à irradier parcourt son corps. Alors qu’elle s’apprête à fermer la porte de la salle de bains, elle réalise tout à coup que la manche de sa robe de chambre est tâchée. Une trace sombre, une trace de cendre. Elle fronce les sourcils. Elle a dû se salir en s’appuyant tout à l’heure contre l’encadrement de la porte du poêle. Elle lâche la poignée et contemple cette ombre terne qui semble soudainement envahir tout son champ de vision. D’un geste décidé et soudain elle dénoue sa ceinture et retire sa robe de chambre. Elle la bourre dans le panier qui déborde déjà du linge de la semaine. Oubliant la porte entrebâillée laissée derrière elle, elle commence à se déshabiller. Le pyjama, vêtement d’hiver austère mais indispensable, finit à ses pieds. Elle attrape une pince à cheveux et commence à relever ses cheveux dans un chignon négligé. Les bras levés, face au miroir, un éclair vient se glisser sous son aisselle tandis qu’elle reste figée, les bras levés. La courbe de ses hanches, le creux de sa taille, le galbe de ses seins, elle n’est pas la seule à contempler le tableau qui se dessine de manière inattendue dans le miroir de la salle de bains ce matin... Un regard appuyé a profité de sa négligence et s’est glissé dans l’entrebâillement indiscret.
Il n’a rien dit. La porte a fini de s’ouvrir. Ses bras se sont refermés sur elle tandis qu’elle frissonnait de froid et de plaisir. Un éclat de rire a accompagné cet élan inattendu. C’était sans aucun doute le début d’une belle journée.
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Baluol · il y a
Comment prolonger cette oeillade ? Face à son miroir, Lucie choisira t'elle un atour, une coquetterie particulière pour cette journée ? Le poêle, lui, commence tout doucement à irradier et à réchauffer la maisonnée..
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