Le rêve prémonitoire

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J'aime écrire. Ça me permet de toucher la conscience de mes contemporains.

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— Maître ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l'ont fait tous les autres, mais je ne vous appellerai pas maître. 

Je n'avais pas fini de parler quand soudain, un éclair zébra le ciel, suivi par un coup de tonnerre. Le ciel se couvrit tout à coup d'épais nuages. Dans ce manoir en ruine et abandonné sans toit, nous avions une vue sur tout ce qui se passait au-dehors.

— « S'il vous plaît mon Empereur, faites ce qu'il vous ordonne. Ici, c'est lui qui fait la loi. Vous voyez bien. », me supplia mon compagnon d'armes et colonel de mon armée, Charlotin Marcadieu.

 Franchement Charlotin ! Criai-je. Je n'en reviens pas que vous m'ayez demandé de me soumettre à ce colon, à cet ennemi de la liberté. Auriez-vous perdu la mémoire ? Vous oubliez déjà tous les sacrifices que j'ai consentis pour vous donner la liberté ? Ne voyez-vous pas comment ils nous ont ligotés ? 

— Silence. Dit le soi-disant maître des lieux. C'était un étrange personnage, vêtu d'un habit-veste garni d'épaulettes. Il était blond, avec de beaux yeux et une belle figure. On dirait un colonel de chasseur à cheval de la garde impériale. Ces coups sont pour vous apprendre à bien vous comporter dans le monde des morts bienheureux, enchaînait-il. Mais vous vous croyez où ? Sur la « terre de la liberté » ?  

— Je doute fort que vous sachiez à qui vous parlez. Répondis-je, la tête altière et haut le front. Je suis Jean-Jacques Dessalines, Empereur d'Haïti. Je ne suis soumis à aucun supérieur, au contraire, j'ai des blancs sous mes ordres. Je dis à l'un : va ! Et il va ; et à l'autre : viens ! Et il vient. Si je n'étais pas ligoté, je vous aurais fait sentir sous peu, la vigueur de mon bras.

 Hahahahaha ! Très drôle ! Très très drôle ! J'avoue que pour un mort, vous avez beaucoup de culture. Dit le maître sur un ton moqueur.

— Mort ? Vous osez m'appeler, Mort ? Moi, Dessalines. 

  « Mon Empereur, s'il vous plaît, ne lui répondez pas sur ce ton. Vous ne faites qu'empirer les choses.» , retentit de nouveau la voix désespérée de Charlotin Marcadieu.

Charlotin Marcadieu était pourtant un homme brave. Je l'ai vu de mes propres yeux secourir, au péril de sa vie, des soldats à terre lors de la bataille de la Crête à Pierrot. Où était donc passée sa bravoure ?  J'allais lui répondre quand brusquement, deux acolytes du soi-disant maître firent irruption dans la pièce où nous étions. Je m'étais tu.

— Vous avez raison Dessalines. Dit le maître. Ce serait politiquement injustifiable et moralement injuste de parler de votre mort. Mais à votre place, je suivrais le conseil de votre compagnon d'armes. Il s'est d'ailleurs battu comme un lion pour que vous ne vous retrouviez pas ici en ce moment. Si vous l'aviez écouté d'abord, je ne vous aurais pas frappé. Vous êtes quelqu'un que j'admire beaucoup pour votre manière de conduire à l'indépendance l'île d'Haïti. 

— D'où est-ce que vous me connaissez colon de l'enfer ? Rétorquai-je, la mine sévère. Vous aussi feriez mieux de nous relâcher Charlotin et moi, et tous ceux-là dehors que vous retenez en esclavage ici depuis longtemps. Je suis Jean-Jacques Dessalines, et là où je pose les pieds, il ne peut pas y avoir d'exploitation de nègres par le blanc, ni d'exploitation de nègres par le nègre pour le blanc. Christophe, le chef suprême des forces indigènes du Nord, a déjà probablement mis un prix sur votre tête, car au cas où vous ne le sauriez pas, sur la « terre de la liberté », les bruits courent aussi vite que le guépard. À l'heure qu'il est, le grand nord est déjà au courant de mon enlèvement. Vous comptez sur vos gardes costauds déguisés en démons, mais je vous jure que vous feriez mieux de commencer à préparer votre évasion.

Le maître ne paraissait ni intimidé ni quoi que ce soit de ce genre. Au contraire, il se tenait fier, comme Artaban.

— Je vous connais parfaitement bien Dessalines et non, je ne suis pas un colon de l'enfer. Ce colon que vous voyez debout en face de vous est né de l'accumulation de vos frustrations. Car je suis un loa et les loa n'ont pas de chair. Nous prenons l'apparence des peurs les plus secrètes des mortels, c'est l'une de nos plus grandes spécialités. N'est-ce pas que vous avez peur que les forces françaises reviennent s'accaparer de la terre de la liberté ? Voyons si vous avez toujours votre mémoire. Vous rappelez-vous du jour où vous étiez venu consulter le diable dans le monde des ténèbres pour la liberté que vous chérissiez ? Eh bien, j'étais parmi les 21 loa présents ce jour-là. Je suis Baron Samedi, le loa de la mort. J'avais entendu toute votre conversation avec le diable et je sais exactement quelle a été votre requête. Vous cherchiez les derniers degrés pour aspirer toute l'énergie des forces françaises de Napoléon. Hélas, au prix du sang et des larmes, le diable tout rusé qu'il est, ne vous aurait jamais accordé cela sans conditions. Mais à ce que je vois la liberté vous a coûté très cher ! Car je ne m'attendais vraiment pas à vous revoir aussi tôt. En tout cas, bienvenue au séjour des morts, Dessalines.

 Je ne lui ai pas répondu cette fois. Même s'il n'était pas vraiment un loa, me disais-je, il détenait forcément des pouvoirs surnaturels pour avoir conscience de mon affaire avec le diable. C'était plutôt évident, non ? Il décrivit exactement ce qui s'était passé lors de mon dernier voyage spirituel avant la bataille de libération de Vertières. Mais ce « Bienvenue au séjour des morts » , était-ce pour m'effrayer ? En tout cas, je ne l'étais pas. Mais je l'avoue, j'étais intrigué. Mon esprit aussi s'embrumait par des pensées parasites et envahissantes. Mais que pouvais-je les bras ligotés derrière le dos et les chevilles enchaînées ? Seul Christophe pourrait nous sortir de ce pétrin, pensai-je.

— Christophe ne volera pas à votre secours mon cher Dessalines. Me lança tout de go le soi-disant maître du monde des morts bienheureux, comme s'il lisait dans mes pensées. Il est occupé à défendre les intérêts du royaume du Nord. On dirait que les bruits ne courent pas aussi vite comme vous pouvez le penser Empereur ! Le pays est déjà divisé en deux parties, comment est-ce possible que vous ne le sachiez pas ? Eh oui ! C'est le résultat de la discorde entre les forces indigènes du Nord dirigées par Christophe et celles de l'Ouest dirigées par Pétion. Ces deux-là avaient pris part à une haute conjuration contre vous, mais n'arrivaient pas à s'entendre sur celui qui prendrait la tête du pays. Vous n'aviez même pas eu droit à des funérailles nationales. Mais ne vous inquiétez pas. Je vois vos descendants chanter vos louanges 44 ans plus tard et des prêtres vaudous chanter vos funérailles 206 ans plus tard.

Je restai environ deux minutes encore plongé dans un profond silence. Quel est celui, me demandais-je, pour qui même notre futur était le passé ? Et puis, étais-je un si mauvais Empereur que ça pour que deux hauts gradés de mon armée prennent part à une conjuration pour me renverser ? Christophe était un ami. Pétion, que je connais, n'avait en rien l'air de quelqu'un d'hostile à l'Empire. Donner des terres aux pauvres serait donc si grave aux yeux de mes généraux ? Je ne comprenais plus rien.

 — Les colons reviendront, mon cher Dessalines. Reprit le maître.

— Les colons !?

— Pas ceux que vous aviez chassés de l'île, bien sûr ! Ceux-là étaient dignes de ce nom. C'étaient des planteurs. Ces colons avaient une vision, un but. Ils avaient un objectif à atteindre. Loin de moi l'idée d'encourager la colonisation. Bas la colonisation sous toutes ses formes ! Mais sous le règne des premiers colons, la terre de la liberté était la plus belle colonie du monde d'alors. Malheureusement, les colons que je vois arriver posséderont toutes les richesses du pays. Ils habiteront les plus beaux lieux du pays et contrôleront toutes ses institutions. Le peuple vivra dans la crasse et le pays deviendra difficilement dirigeable. Tout président qui tentera de faire d'Haïti le maître de son territoire, sera renversé ou mourra assassiné. Mais il s'élèvera un vaillant président, qui dominera avec une grande puissance, et chassera pour toujours de l'île, le cèdre, le faucon, l'aigle et le coq.

— Vous mentez comme vous respirez, lançai-je cette fois. C'était juste pour lui montrer que je n'étais pas du tout effrayé.

— Vous savez ? Dit-il d'un air miséricordieux, comme s'il allait nous relâcher Charlotin et Moi. C'est vrai qu'être méchant avec les morts ça m'excite. Quand je tape sur un mort, ça m'amuse de le voir hurler. C'est d'ailleurs clairement écrit dans la description de tâche de mon petit contrat avec le diable : « tourmenter les morts avec plaisir ». Mais comme je vous l'ai dit tantôt, j'estime beaucoup la personne que vous êtes, parce que vous avez combattu le bon combat. Vous vous êtes battu pour une cause noble. Je n'avais donc pas l'intention de vous torturer, même si la torture je m'y connais. C'est le domaine même que j'ai étudié. Je sais que vous ne me croyez pas. Car vous ignorez si c'est du royaume des ténèbres que la plupart des civilisations du monde ont été inspirées. Malheureusement je n'ai pas une preuve palpable attestant mes études. Il me manque deux cours pour décrocher mon diplôme. J'ai coulé la psychologie de la terreur et l'histoire de la torture. Il ne m'est pas permis d'opérer sans diplôme dans le monde des mortels. Voilà pourquoi je ne suis pas descendu vous chercher en personne après votre assassinat.

— Votre quoi ?

— Je suis vraiment désolé Empereur si vous allez passer le reste de votre vie de mort ici, mais sachez que vous n'avez pas été enlevé. J'ai le grand regret de vous annoncer que vous avez été assassiné. 

 Assassiné ? Moi ? Mais... Mais de quoi vous...

 Un coup de vent glacial balaya la pièce et la pluie se mit à tomber. Le maître disparut en me lançant un regard qui était le serment d'une mort certaine. La cloche sonna l'attaque de mon domicile, je m'étais réveillé en sursaut, la nuit où je fus livré. Aucun de mes gardes n'ont riposté, sinon Charlotin Marcadieu. Mais ce ne fût toujours pas ce qui me bouleversa.

Le désastre s'est produit 43 ans plus tard, quand j'ai appris que j'ai été assassiné au pont larnage, le 17 octobre 1806. Je l'ai su en lisant la version de Thomas Madiou.

Comment serait Haïti, si je n'étais pas lâchement abattu cette nuit-là dans mon domicile ?


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La « terre de la liberté » fait référence à Haïti.

 

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Conscience Collective  Commentaire de l'auteur · il y a
À mes très chers lecteurs et lectrices,

ENFIN! Voilà, le Prix des jeunes écritures est terminé.
Je tenais d'abord à féliciter toute l'équipe de Short Édition, en particulier l'équipe éditoriale, pour le thème exceptionnel qu'elle avait choisi cette année pour le concours. Merci pour cette convivialité inouïe dont vous avez fait preuve en répondant aux mails que nous vous avons envoyés pendant le concours et tous les jours.

Je suis aussi particulièrement fier de vous, cher public de Short Édition, car dès les premières heures de sa mise en ligne, vous aviez reconnu que mon texte méritait sa place en finale. Merci infiniment pour vos précieux commentaires. J'ai un package rempli de petits mots qui me font à la fois plaisir, sourir, rougir… et surtout qui m’encouragent à mettre toujours plus d’énergie, d'entrain dans mon travail.
Mes petits doigts sont plus que jamais motivés, alliés à ma fougue et ma détermination, ils ont pris la décision de s'accorder avec ma plume pour me porter encore plus haut, encore plus loin. Et à très vite pour fêter ça!

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Felix Culpa · il y a
Je suis fier de vous ! Vous avez mes 5 voix ! Bonne finale Ralph !!!
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Gina Astou SY · il y a
J'ai beaucoup aimé. Bravo Ralf
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Armelle Fakirian · il y a
Je suis arrivée un peu tard hélas ce qui ne m’empêche pas d’apprécier hautement votre texte très bien construit et écrit. Tous mes encouragements pour la suite. Je m’abonne avec plaisir à votre page.
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Sizelande JEAN-BAPTISTE · il y a
Mes félicitations cher !
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Stanley Kervens Arisma · il y a
Bon travail !
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Fleurentin Herby · il y a
Allez mon frère!
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Fernandez · il y a
Chapeau frère!
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Conscience Collective · il y a
Merci Fernandez.
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JL DRANEM · il y a
Il faut toujours se battre pour la liberté !
que mes voix vous accompagnent pour cette finale !

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Conscience Collective · il y a
Merci JL.
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Corinne Val · il y a
Bonne chance Ralf
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Conscience Collective · il y a
Merci Corinne.
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Daisy Reuse · il y a
Le genre fantastique pour évoquer cet évènement convient parfaitement à l'histoire ! Mes voix
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Conscience Collective · il y a
Merci pour vos encouragements Daisy.