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Le rêve de sa vie

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Sophie Loiseau

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Lili et Mon Jean vivent heureux. Lili est la tendre abréviation de Line qui tout le temps lit. Mon Jean est Mon Jean parce qu’il est depuis toujours le grand amour de Lili.
Lili est toute petite, à peine plus haute qu’une poupée, fluette, l’esprit vif et d’une autorité que de grands hommes pourraient lui envier. D’un claquement de doigts, elle a fait taire de nombreux bavards à l’Opéra. Plus efficace qu’un vigile, mais tellement gentille. Lili a été directrice d’école. Par capillarité, tous ses petits voisins, comme elle les appelle, ont franchi grâce à elle avec succès tous les examens jalonnant leur scolarité. Elle donne des cours aux illettrés, rédige des livres pour les classes de CP. Cuisinière hors pair, elle confectionne des plats inédits joliment présentés. Pionnière du quinoa et des kumquats, la famille se régale de ses recettes innovantes, sans toujours avouer qu’elles sont quelques fois déconcertantes.

Mon Jean, curieux et observateur, relate souvent des histoires insolites. Deux yeux pétillants font étinceler ses discrètes lunettes, tandis que deux jolies fossettes lui dessinent un éternel sourire malicieux.

Depuis trois ans, Lili et Mon Jean ont pris leur retraite, et se sont transformés en hyper actifs. Maintenant, ils ont du temps, mais s’esclaffent en expliquant qu’ils en manquent cruellement. Ils se consacrent tant qu’ils le peuvent à ceux et celles qui justement n’en peuvent plus, ou se sentent perdus. Les escapades qu’ils s’octroient leur permettent de préserver leur amour, l’attiser plus encore chaque jour. Ce sont de grands enfants, ils s’extasient ensemble de toutes les merveilles de la nature et de la nature des hommes.

Depuis quelque temps, ils échangent sur Dieu, serait-il devenu borgne, les tenant ainsi éloignés de sa bienveillance ? Eux qui ont donné tant de bonté, recueillent maintenant beaucoup de malheurs. Ceux et celles qu’ils n’ont cessé longuement de soutenir et d’aider les ont rapidement oubliés. Cette désertion les a attristés profondément. Les coups du destin se sont tant acharnés sur eux, qu’ils en sont presque devenus superstitieux. Depuis que la maladie a choisi de s’installer chez eux.

Lili souffre d’une grave affection, qu’elle dompte comme les bavards de l’Opéra. Du haut de son mètre cinquante, et de toute l’autorité qui la caractérise, elle combat la maladie avec poigne. Plus qu’exceptionnelle, elle réconforte sa famille, ses rares amis, désolée d’être devenue un sujet d’inquiétude.

Depuis que Lili est malade, Mon Jean plus réservé, s’exprime peu, mais fait beaucoup. Un vieux rosier gâchait la vue de Lili dans le jardin derrière la cuisine. Le vieux rosier ne produisant plus assez de fleurs, ou de fleurs assez belles pour Lili, Mon Jean dès le printemps l’a arraché. Dieu ayant encore tourné la tête du mauvais côté, il s’est ouvert la main. Sa plaie a été nettoyée, ses chairs suturées, mais l’infection s’est installée.

Lili et Mon Jean vont de scanners en examens, de laboratoires en IRM ou en radiographies. Ils n’ont plus d’autres fréquentations que les hôpitaux.

Ils ont réparti les médecins en deux catégories. La première et la plus nombreuse heureusement est formée d’hommes émérites, humains et pédagogues. La seconde regroupe les charlatans. Ils les décèlent dès qu’ils ouvrent la bouche. Ceux-là obséquieux, les noient en un flot de termes mystérieux, éludent leurs questions en levant avec un mépris prétentieux les yeux au ciel. Leur incompétence justifiant l’hypertrophie de leurs honoraires. Pour ces guérisseurs, Lili et Mon Jean sont trop sots, ne méritant pas de comprendre le mal dont ils souffrent ni la nature du traitement qu’on va leur administrer. Ils sont malades, c’est déjà bien assez. Ces médecins-usuriers ne perdent leur temps qu’avec les bien-portants. Ils soignent leur portefeuille de prospects. Les malades n’ont pas d’autre choix que d’être là, la clientèle leur est acquise, irrémédiablement fidélisée, inutile de la dorloter.

Après avoir prescrit une liste de médicaments dont les trois quarts ne sont plus produits, l’imposteur a reconduit sans façon Mon Jean et Lili. Ils sont partis le cœur lourd, leur porte-monnaie allégé, las de tous ces médecins, plus appliqués à soigner leurs revenus que les patients qui les consultent. En plus, ils supportent les visites de l’infirmière. Elle vient tous les matins, obligeant Lili à se lever tôt pour l’accueillir, douchée et élégamment habillée. Lili a été directrice d’école primaire, prônant l’exemplarité, exacerbant en chacun des enfants un aspect merveilleux, important à ses yeux. Elle leur a appris le respect des autres, et à se faire respecter d’autrui. Mais cette infirmière, ancienne élève de Lili, a oublié les leçons et maintenant se croyant chez elle, s’introduit tous les matins sans plus sonner, se contentant de claironner :
— C’est l’infirmière !

Même le facteur délivrant chaque jour le courrier depuis plus de trente ans n’oserait pas ce genre de familiarité. Au prétexte que l’infirmière connaît les veines de Lili, bras droit, bras gauche et la pique avec doigté, elle en a oublié toute civilité, et laisse dans sa voiture son humanité.

Une douce semaine néanmoins s’annonce. Les épines de rosier flanquées dans la main de Mon Jean sont endormies, et Lili contient sa méchante maladie. Sept jours sans les médecins, les analyses, les radios et la cavalière infirmière. Cinq jours enfin, sans l’odeur du chlore ou de l’éther. Des vacances méritées, pas trop loin à la Baule, mais prodigieusement iodées.

Mon Jean ordonne les bagages dans le véhicule et prend le volant pour cette épopée, ce bain de main de mer, ces bouffées salées. Ils évoquent en voyage l’immensité de l’océan, leur amour, leurs angoisses et le vin blanc. Mon Jean est aux anges, Lili est radieuse, ils dégustent en connaisseurs la réminiscence de leurs vingt ans, leurs instants d’éternel bonheur. Mon Jean exprime un souhait.

— Lili, tu ne le sais peut-être pas, mais j’en rêve. Je voudrais m’offrir un baptême en hélicoptère. Tu es d’accord ? C’est un rêve d’enfant.
— Mon Jean, c’est bien la première fois depuis longtemps que nous avons du temps pour nous. En rentrant, nous aurons beaucoup de contraintes, plus ou moins difficiles. Je serais tellement heureuse que tu réalises ton rêve. On s’en occupe dès qu’on arrive la Baule.

La semaine s’écoule tendrement. Le ronronnement du vent, le flip-flop des vagues, les plages désertées emportent le rêve de Mon Jean, remplacé par celui de garder la main de Lili dans la sienne serrée pour l’éternité.

Ils ont passé un délicieux séjour, une belle éclaircie. Lili a mis entre parenthèses sa maladie, Mon Jean a oublié sa main blessée. La voiture est aussi chargée que leurs cœurs, ils s’apprêtent à rejoindre leur malheur, les hôpitaux, les diagnostics, les pronostics, les laboratoires.

Lili et Mon Jean rentrent chez eux, dégustant sans tarir cette belle semaine. Ils parlent de leur petite fille, de leur rayon de soleil, indifférente à leur maladie, toujours heureuse de les retrouver. Elle les voit comme elle les aime, tels qu’ils sont, pas à la lumière d’un scanner. Des larmes noient les yeux de Lili, « le trop-plein d’amour pour ma petite » s’excuse-t-elle. Soudain, Mon Jean se sent de moins en moins bien, mais tait sa douleur pour ne pas inquiéter Lili. Sa poitrine l’étreint, il peine à respirer, et transpire à grosses gouttes. Il feint d’aller bien. Lili du coin de l’œil observe le teint de son mari verdi, son front détrempé de sueur, et son rictus de douleur. Ses fossettes sont devenues l’expression des maux de son cœur, de ses muscles cardiaques tendus jusqu’à se briser. Lili fait montre de toute son autorité, tant Mon Jean ne peut se dérober à la douleur.

— Maintenant Jean laisse-moi le volant !

Mon Jean a immédiatement compris, au ton de Lili, qu’il n’aurait pas d’autre choix que de lui céder le volant. Chaque fois que Lili enlève la particule possessive qui précède son prénom, dès que le « Mon » disparaît de Jean, il se soumet immédiatement à ses injonctions. Lili a basculé en mode impératif, directif et inébranlable. Elle a peur.

Lili a conduit Mon Jean directement aux urgences. Il a aussitôt été pris en charge. Anxieuse à l’extrême, elle a attendu le diagnostic du médecin. Les minutes n’ont pas duré des heures, les minutes se sont réduites à quelques secondes. Le médecin est venu à sa rencontre d’un pas vif, l’air inquiet.

— C’est très grave, nous le transférons vers le CHU.
— Je peux l’accompagner dans l’ambulance ?
— Non, c’est impossible,
— Je peux le suivre en voiture alors ?
— Non, Madame, il y a urgence, nous le transférons en hélicoptère.

Lili a été frappée de plein fouet par la réalité du cauchemar, son cœur a hurlé de peur et de douleur alors que son esprit terrassé ne cessait de lui demander « Quand toute cette horreur s’arrêtera-t-elle enfin ? » Le chariot de Mon Jean a été rapidement emporté sur le toit de l’hôpital. Deux brancardiers l’ont hissé à bord de l’hélicoptère qui assurerait son transfert vers le CHU.
Fermement calé, encadré par deux médecins, un petit rictus a accentué ses jolies fossettes. Le plus âgé des deux médecins s’en est inquiété.

— Ça ne va pas Monsieur ?
— Moi qui rêvais d’un baptême en hélico...

Et il s’est évanoui.

PRIX

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Claude Vermot · il y a
C'est un texte doux, tendre et triste : un vrai moment d'émotion
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Sophie Loiseau · il y a
Merci. Un petit moment de vie...
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Philshycat · il y a
La fin du rêve ...
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Bruno Teyrac · il y a
Un texte tragique, terriblement triste, mais vraiment beau à lire.
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Sophie Loiseau · il y a
Merci de votre commentaire, ravie d'avoir partagé un bon moment.
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Ruff · il y a
Triste et Superbe !!!
Belle écriture...
Bises

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Sophie Loiseau · il y a
Merci Ruff ! et grosse bise
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Leygue · il y a
JeanMichel : avec tout mon soutien JML
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Sophie Loiseau · il y a
Merci et belle journée.
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Iris · il y a
Bonne chance aussi ! C'est une belle aventure !
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Félix Trunfio · il y a
A quoi bon accabler votre texte de superlatifs ? Il est juste parfait. Bravo !
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Sophie Loiseau · il y a
Bonsoir,
Merci de vos votes. Lilly et Mon Jean vous remercient, ils rentrent d'une escapade merveilleuse à Arcachon. Ce sont d'incorrigibles bienfaiteurs, depuis qu'ils vont bien, les autres aussi ! Grâce à vous, la fiction est réalité. Merci pour eux, (je leur transmets vos commentaires en douce). Belle soirée.

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Marianne Arnaud · il y a
merci pour cette histoire et bonne chance!
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Marianne Arnaud · il y a
Toujours aussi altruiste Sophie! Cette histoire est celle de beaucoup de personnes âgées
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