Le rêve de Roger Planchin

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Vendredi soir. Dix huit heures. Roger Planchin quitte le bureau de poste dans lequel il travaille depuis dix-huit ans. Il a un pardessus gris assorti au ciel de ce vendredi soir. Un chat traverse la route en évitant de justesse le roue d’une moto. « Bon week-end », assène son collègue en s’éloignant d’un pas rapide. Il répond machinalement alors que l’autre est déjà trop loin pour l’entendre. Lui, il s’éloigne lentement comme s’il ne pénétrait qu’avec réticence dans ce bon long week-end tout gris qui l’attend. Demain, comme chaque samedi, il ira avec sa femme au supermarché. Ils achèteront six bouteilles d’eau minérale, six bouteilles de lait, cinq croissants mous dans leur boîte en plastique pour le petit déjeuner du dimanche. Il en mangera trois, elle en mangera deux. Ils seront légèrement caoutchouteux. Puis elle essuiera les miettes dispersées sur la nappe cirée à fleurs jaunes qui semble avoir été posée de toute éternité sur la table de la salle à manger. Et elle cuisinera le rôti acheté la veille au supermarché. Elle lui demandera ce qu’il veut comme légume, il répondra : « Des pommes de terre sautées ». Alors elle dira : « C’est trop gras les pommes de terre sautées, il vaudrait mieux manger des haricots verts ». Il capitulera très vite : « Fais ce que tu veux mais alors ce n’est pas la peine de me demander mon avis ». Et il mangera des haricots verts. Puis viendra l’ennui du dimanche après-midi qui s’étirera lentement, très lentement vers le lundi. Et lundi, il sera là, face à cette même porte à laquelle, ce soir, il tourne le dos. Il enfonce les mains dans les poches de son pardessus et se dirige vers la station de RER. Il commence à pleuvoir. Doucement. Même la pluie semble engourdie.
Heure de pointe. Quais bondés. Bruit familier du train qui approche. Mouvement de foule. Une place libre. Il s’assoit. Il ne se dit même pas que c’est une aubaine, cette place assise. Il lui est indifférent de rester debout. Assise en face de lui, une femme lit un magazine féminin. « Dix trucs simples pour savoir s’il vous aime comme au premier jour », « Soyez bronzée avant l’été ». Il regarde la femme. Sa peau est chocolat, elle doit être martiniquaise ou guadeloupéenne. Elle a dans les quarante ans. Il se dit qu’elle a l’air d’une fleur tropicale flétrie par la grisaille ambiante. Voilà qu’il devient poète. Quand elle lève vers lui un œil las et indifférent, il détourne aussitôt son regard qu’il perd avec application dans le vague.

Vingt heures. Un petit hall sans âme avec une rangée de boites à lettres. L’ascenseur qui sent le tabac. Puis une porte marron avec son nom dessus.
— Qui pourrait croire qu’on est à la fin du mois d’avril ? lâche sa femme en guise de bonsoir quand il arrive dans le trois pièces cuisine qu’ils occupent depuis vingt ans. Quel sale temps ! Figure-toi que j’ai été obligée de rallumer le chauffage, si c’est pas malheureux à cette époque. Dépêche toi ça va refroidir.
Il enlève son pardessus, s’assied et mange. Il n’a pas encore parlé. La vague déprime qui l’a envahi en sortant du bureau de poste est toujours là. L’idée du gris rôde toujours dans sa tête et semble absorber toutes les autres couleurs : gris, cet appartement pas cher réservé aux agents des PTT (une aubaine dans la région parisienne), grise, la soupe dans son assiette, grise aussi, cette femme bavarde assise en face de lui.
— Tu as posé tes congés pour le mois de juillet ?
— Non pas encore.
— Il va falloir t’en préoccuper. Tu sais bien que Maman aime être prévenue à l’avance.
Il lève les yeux et regarde sa femme.
— Et si cette année on faisait autre chose ?
La cuillerée de soupe qu'elle s’apprêtait à porter à ses lèvres reste un instant suspendue dans l’air. Lui-même n’en revient pas d’avoir osé dire ça.
— Qu’est-ce que ça veut dire « si on faisait autre chose » ?
Elle le regarde comme s’il était devenu fou. Il pense déjà qu’il aurait mieux fait de se taire. Il insiste pourtant :
— On pourrait peut-être, juste pour cette année, aller ailleurs.
— Ailleurs ? Où ça ailleurs ?
— Je ne sais pas. Ailleurs qu’à l’hôtel Beaurivage. Pourquoi pas sur une île ? Aux Baléares par exemple ?
— Une île ? Avec ce que tu gagnes ! Pourquoi pas Tahiti tant que tu y es ! Et le crédit de la voiture, c’est en allant aux Baléares tu crois qu’on va le payer ? Et les deux mille euros que le dentiste t’a mis dans la bouche ? Monsieur veut aller sur une île ! Qu’est-ce que tu as tout d’un coup contre l’hôtel Beaurivage ? Maman nous héberge gratuitement, on n’est pas loin de la mer, qu’est-ce que tu veux de plus ?
Un hôtel qui soit plus proche de la mer que de l’autoroute, un hôtel qui ne s’appelle pas Beaurivage, un hôtel qu’il n’ait pas vu tous les étés depuis vingt ans, un hôtel qui ne soit pas tenu par sa belle mère qui va lui demander une cinquantaine de menus services en échange de la chambre gratuite qu’il occupera pendant quinze jours. Un horizon nouveau après vingt ans de bons et loyaux services rendus à l’hôtel Beaurivage de Palavas-les-Flots. Il pourrait dire tout cela mais il se tait. Elle porte la cuillerée de soupe à sa bouche sans quitter son mari des yeux.
— Et puis ça fendrait le cœur de Maman ! Je la vois à peine deux fois par an et tu trouves que ça fait encore trop !
— N’en parlons plus, c’était juste une idée comme ça
— C’est ça, n’en parlons plus. Bon, aide moi à débarrasser, mon émission va commencer. On mangera le dessert devant la télé. J’ai fait des petits flans à la vanille. C’est Mme Alonso qui en a fait l’autre jour pour le goûter et c’était tellement bon que je lui ai dit de me donner la recette.

Samedi, 14 heures. Roger Planchin pousse son caddie dans le supermarché. Il est chargé de prendre les bouteilles de lait et d’eau minérale dans les gondoles. Parce que c’est lourd et que sa femme a mal au dos. Ensuite il a une bonne demi-heure de quartier libre pendant qu’elle achète la viande et les légumes. L'opération prend un certain temps car elle choisit le moindre haricot vert avec discernement. Alors lui, il va au rayon « bricolage », il ne bricole jamais mais il aime bien toucher tous ces petits objets, c’est un peu comme des jouets. Alors qu’il traverse le rayon « vaisselle » un animateur déguisé en kangourou lui tend un prospectus coloré. Il regarde vaguement la feuille tout en cherchant déjà la poubelle des yeux. « Participez au grand tirage de printemps : 1er prix : une voiture / 2eme prix : une cuisine intégrée / 3e prix : un séjour au soleil pour deux personnes. » Sans doute est-ce à cause de ce dernier prix qu’il remplit le bulletin et le glisse dans l’urne.

Et le dimanche passe dans l’odeur du rôti, rythmé par les séries télévisées et le bruit de la pluie qui n’a cessé de tombe. Et le lundi matin c’est presque avec soulagement qu’il prend le RER pour retrouver son agence postale. Le train est bondé. Il est debout. Un peu plus loin dans le wagon, il aperçoit la femme à la peau chocolat en face de qui il était assis vendredi soir. Elle a le même air las que la dernière fois et pourtant il éprouve un plaisir inattendu à la contempler. Ses cheveux noirs, très épais, sont retenus par un nœud en velours vert assorti à la couleur de son tailleur. Elle porte autour du cou une petite chaîne avec un pendentif dont il n’arrive pas à discerner le forme exacte. Il s’étonne d’éprouver une sorte de regret quand il arrive à son arrêt. À la poste, il trie le courrier. Comme toujours il s’attarde sur les cartes postales, regarde les paysages et lit les textes stéréotypés : « Un bonjour d’Antibes où nous passons d’excellentes vacances », « Un petit mot pour vous dire qu’il fait très beau sur la Costa Del Sol et que nous pensons bien à vous. » Ses rêves d’exotisme sont modestes : ils s’arrêtent à la côte espagnole et au Portugal, c’est tout juste si parfois, ils osent dériver jusqu’aux Baléares ou aux Canaries. Mais il revoit l’hôtel Beaurivage avec sa façade verte chaque année un peu plus écaillée et ses habitués chaque année un peu plus vieux et un peu moins nombreux. Sa belle mère, le chignon haut et la bouche pincée, ignorant ou feignant d’ignorer la décrépitude de son royaume. Les lavabos bouchés, les fuites d’eau, les tuiles cassées. Et lui, en plombier ou en maçon. Et le rire de sa femme affirmant que ça le change de son bureau. Le soir, il reprend le RER, l’inconnue n’est pas là.

Les jours passent. Il la voit parfois, le matin ou le soir. Il aime bien la regarder. Il commence à connaître sa garde-robe, ses magazines favoris. Il a remarqué que la couleur et la forme de ses barrettes changeaient en fonction de ses vêtements mais ses cheveux sont toujours attachés. Jamais il ne cherche à l’approcher, encore moins à lui parler. Roger Planchin n’est pas de ces hommes qui abordent les femmes. Il en a épousée une, il y longtemps, il ne sait plus très bien pourquoi, mais c’est pour la vie. Il se contente discrètement de la contempler. Comme les couchers de soleil sur les cartes postales. Elle lui jette parfois un regard dénué d’expression.

Son portable sonne quand il franchit la porte de son bureau. Il regarde l’appareil avec méfiance, il est rare que quelqu’un l’appelle.
— Allô ?
— Monsieur Planchin ? Béatrice Lesonnier, chargée de clientèle des établissements Carresforts. J’ai la joie de vous annoncer que vous faites partie des heureux gagnants du grand tirage de printemps.
Soudain son cœur se met à battre très fort, il n’ose même pas demander ce qu’il a gagné, qu’elle le lui dise, bon dieu, qu’elle le lui dise sans qu’il ait besoin de l’interroger ! Pas la cuisine intégrée ! pitié : pas la cuisine intégrée !
— Vous avez gagné... un séjour d’une semaine au soleil !
Roger Planchin a envie de donner un grand coup dans la pile de lettres entassée sur la table, envie de crier, de chanter, de serrer dans ses bras cette voix qui tout à coup donne un grand coup de balai dans sa vie poussiéreuse.
— Vous m’avez entendue ? s’inquiète la voix
— Oui ! c’est juste la surprise, vous comprenez, je m’attendais si peu...
— Bien sûr monsieur, ça n’arrive pas tous les jours, n’est-ce pas ? Vous recevrez d’ici quinze jours un courrier avec un descriptif exact du séjour que vous venez de gagner ! Je reprendrai contact avec vous dès que vous aurez reçu le courrier afin que nous puissions étudier ensemble quelques détails, nous vous proposerons différents lieux et différentes dates Je vous adresse encore mes félicitations. Bonne journée.

Quand il raccroche Roger Planchin est tétanisé. Il a donné non son adresse mais celle de l’agence pour recevoir le courrier. Il s’étonne du hasard qui va lui permettre de se libérer de vingt ans de vacances forcées au même endroit. Et il s’étonne encore, une heure plus tard, dans le RER, d’oser saluer d’un sourire l’inconnue à la peau de chocolat. Plus étonnant encore : elle lui sourit aussi. C’est comme si tout à coup un nouveau Roger Planchin était en train de naître, un Roger Planchin tout en couleurs prêt à remplacer le triste pantin gris qu’il a été jusque là.

Mais à quatre heures du matin, le nouveau Roger Planchin ne parvient pas à trouver le sommeil. Il est allongé immobile dans son lit. À côté de lui, il entend le souffle régulier de sa femme. Il ne lui a rien dit. Hier, il a mangé son steak haché et ses petits pois en silence, comme au soir d’une journée banale. Elle lui a longuement parlé du scrabble qu’elle a fait avec madame Alonso, la voisine. Elle a marqué cinquante points grâce au mot « vacance » au singulier, il lui aurait suffi d’ajouter un « s » pour lui parler du grand événement de la journée mais il a continué à mâcher son steak haché avec application.

Quand il monte dans le RER, Roger Planchin se dit que le hasard est parfois bon camarade : elle est là, et la personne assise en face d’elle se lève comme pour lui laisser la place. Il s’assoit, elle lui sourit. Il va parler. Il passe un doigt dans le col de sa chemise qui le serre soudain plus que de raison. Il doit parler mais sa pomme d’Adam est coincée dans le col de cette fichue chemise. Et puis pour parler, encore faut-il trouver quelque chose à dire. Il cherche désespérément mais il y a comme un énorme brouillard dans sa tête.
— On dirait qu’on fait souvent le même trajet, vous et moi.
C’est elle qui a dit ça, d’une voix douce et naturelle comme s’il allait de soi qu’ils entament enfin un dialogue.
Et Roger Planchin lui aussi se met à parler. Étonnamment, les mots viennent tout seuls, même s’il ne s’agit que de banalités sur le temps et l’état du métro. Il est là qui parle avec l’inconnue à la peau de chocolat. Il laisse passer son arrêt, oublie le bureau de poste où l’attend la pile habituelle de courrier. C’est seulement quand elle lui annonce qu’elle est arrivée qu’il revient sur terre.

Mais ce soir-là, pour la première fois en vingt ans, il quitte la poste plus tôt que d’habitude. Parce qu’ils ont convenu de se retrouver dans un café. Elle, c’est Roselyne. Quarante-cinq ans. Divorcée. Sans enfant. Nostalgique de sa Guadeloupe natale qu’elle a quittée pour travailler dans une banque à Paris. Lui, c’est Roger Planchin, cinquante-trois ans, marié, sans enfant, petit employé tout gris qui vient soudain de prendre des couleurs à cause d’un jeu organisé par un supermarché. C’est drôle comme ces deux êtres là ont des choses à se dire. Des petits riens sur la vie qu’ils égrènent en toute confiance, encore médusés d’avoir trouvé chez l’autre cette oreille attentive et ce regard complice. Ils n’en reviennent pas de ce qui leur arrive, de ce bien-être que chacun tire de la proximité de l’autre.

Dés lors, ils prennent l’habitude de se rencontrer. Ils boivent un café ou font quelques pas dans un jardin public. Il lui parle du voyage qu’il a gagné. Elle dit en riant que ce serait bien qu’il parte en Guadeloupe. C’est si beau, la Guadeloupe ! Il sourit timidement, un peu effrayé, c’est si loin la Guadeloupe. Mais elle lui parle de l’île et soudain les horizons si lointains semblent se rapprocher de lui parce qu’elle se tient à ses côtés. Un jour, à côté d’un massif d’hortensia, il effleure gauchement ses lèvres. Elles sont douces et sucrées. Un peu comme le flan à la vanille de Mme Alonso.

Ce soir-là, le même Roger Planchin qui, dix jours plus tôt, n’osait pas dire qu’il ne voulait pas aller chez sa belle mère, annonce à sa femme qu’il la quitte. Elle le regarde, aussi éberluée que si la pendule du salon avait décrété qu’elle déménageait pour l’appartement voisin. Il prend sa valise, la même qui ne quitte habituellement le haut de l’armoire que pour aller à l’hôtel Beaurivage, l’emplit des vêtements qu’il juge les moins tristes, se promet au passage de renouveler sa garde-robe, dit à sa femme qu’il lui téléphonera et puis s’en va. Sitôt qu’il a franchi la porte il l’oublie comme si elle n’avait jamais existé. Il part s’installer chez Roselyne et d’une main tremblante, libère l’épaisse chevelure retenue ce jour-là par une barrette dorée en forme de soleil. Il étale ses cheveux sur ses épaules, un peu comme on arrange des fleurs dans un vase et la contemple longuement. Il s’étonne encore que tout se soit passé avec une telle simplicité. Ils font des projets pour l’été et attendent avec impatience de recevoir le courrier grâce auquel ils vont pouvoir choisir enfin le lieu de leurs premières vacances. Roselyne voudrait tant que ce soit Guadeloupe. Roger Planchin y croit : le hasard n’a-t-il pas été son meilleur copain ses derniers temps, alors pourquoi pas un dernier coup de pouce ?

Au bureau, il est rêveur. Ses collègues l’ont bien remarqué mais ils n’osent rien dire tant le nouveau Roger Planchin leur est étranger. Il trie le courrier, les yeux perdus dans le vague, il ne s’intéresse plus aux paysages figés des cartes postales car il est lui même ailleurs. Roselyne lui a tellement parlé des plages de sable blanc, des palmiers que si penchent vers la mer translucide, des marchés colorés où ils achèteront des bananes, des vraies bananes au goût de banane qu’il est déjà parti.

Un jour, arrive enfin une lettre à son nom, Roger Planchin ne l’ouvre pas. Il la glisse dans sa poche. Ne rien savoir avant Roselyne. Découvrir ensemble le lieu de leur premier séjour en amoureux. La journée lui semble interminable, il trie le courrier et surveille du coin de l’œil la pendule accrochée au mur du bureau de poste. Enfin il est cinq heures. Dès qu’il pénètre dans l’appartement, il tend la lettre à Roselyne :
— C’est toi qui ouvres, dit-il, ça nous portera bonheur.
Elle s’exécute, un peu fébrile. Il la regarde, amusé et confiant. Le directeur du magasin le félicite longuement et se réjouit de le compter parmi ses clients. Plusieurs dates sont ensuite proposées mais un seul lieu :
« L’hôtel Beaurivage à Palavas-les-Flots : un accueil chaleureux dans une ambiance familiale ! »

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