Le rêve d'Aimé

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Ce soir-là je m’étais couché plus tôt que d’habitude. Après un tête-à-tête soporifique avec mon assiette de soupe au potiron, je décidai finalement de brosser mes dents pour filer me glisser sous mes couvertures. Cela afin de tuer le temps et m’arracher de cette journée pluvieuse interminable que j’avais passé à trier des dossiers plus ennuyeux les uns que les autres. Embrassant Morphée à pleine bouche, mes paupières s’effondrèrent. Mais sans les réouvrir, je me retrouvai au volant d’une Aston Martin flambant neuve, poursuivi par un énorme hippopotame en robe de mariée dentelée, à qui je semblais avoir causé du tort. Je précise tout de même que je suis expert-comptable dans une petite entreprise, et que je n’ai pas le permis de conduire. Maîtrisant tant bien que mal ce véhicule beaucoup trop puissant pour moi, je constatai dans le rétroviseur que l’énorme animal qui me poursuivait était beaucoup trop loin pour me rattraper. Soulagé, je commençai à ralentir.

Mais c’était compter sans mon vieux chat Edgar, qui, couché sur la banquette arrière sans que je ne m’en aperçoive se mit à esclaffer : « Ah ah ! Tu l’as bien eu l’gros ! J’devrais v’nir plus souvent dans tes rêves ! Et maintenant on fait quoi ? ». Je le regardai à travers le rétroviseur complètement ébahi. Donc mon chat savait parler. Très bien. Il est vrai que je me trouvais dans un rêve. Rien ne pouvait paraître bien étonnant. Rien n’avait de sens. Tout était possible. Mais j’avoue que voir mon animal de compagnie ouvrir la gueule pour parler, ça je ne m’y attendais pas. Agacé par mon silence il réitéra la question : « oooh oh on fait quoi alors ????? Tu vas rester à m’regarder comme ça jusqu’à ton réveil ??? Pourquoi on va pas chez la p’tite Violette, depuis l’temps qu’tu veux la mettre dans ton lit ? Tu attends quoi ? ». Je me décidai finalement à lui répondre : « Que...quoi ? Pourquoi tu me parles de Violette ? Comment connais-tu Violette ? On ne va pas chez Violette. Lui bredouillai-je.

Et pourquoi ? Si tu n’as pas l’courage d’aller lui avouer tes sentiments dans la réalité, fais-le ici ! Au moins ça t’mettrait d’bonne humeur demain matin...

On ne va pas chez Violette. Fin de la discussion.

T’es vraiment un trouillard ! De toute façon depuis l’temps que j’te connais t’as toujours été un trouillard. T’es bon qu’à faire tes p’tits calculs sur ta p’tite machine du matin au soir pour finalement rentrer, m’donner ma pâté, qui soit dit en passant a un goût parfois très douteux, et aller t’coucher jusqu’au lendemain. C’est donc ça ta vie ? J’avais pas signé pour ça moi. Y’a des maîtres beaucoup plus fun sur cette planète, et il a fallu que j’tombe sur toi... Même le chat d’Susan Boyle doit avoir une vie plus amusante que la mienne... C’est à ça qu’j’en suis réduit ? Moi, un félin aussi racé, avec un poil aussi doux qu’le cachemire, des griffes aussi aiguisées qu’un couteau à pointe et un ronronnement comparable à celui d’une Ferrari Monza SP2. J’ai toujours aimé les belles voitures, mais là n’est pas l’sujet... ».

Et il continua son monologue durant une bonne vingtaine de minutes. Mon chat était si présomptueux et égocentrique. On dit souvent que les rêves sont des messages. En l’occurrence si je devais déduire un message de ce que j’avais entendu, ce serait « va faire immédiatement piquer cette sale bête ». Mais heureusement pour lui je ne suis pas superstitieux. Et puis, il n’avait peut-être pas tout à fait tort. Si je pouvais toucher ses lèvres ne serait-ce qu’une fois, même en rêve... Violette... Je l’ai rencontré il y a quatre ans. Lorsqu’elle a aménagé la porte à côté de chez moi. Je rentrais lorsqu’elle fit tomber ce carton plus gros qu’elle à mes pieds. A ce moment là j’étais déjà vaincue. Ses yeux brillants débordaient de candeur. Elle me présenta ses excuses, m’expliquant qu’elle emménageait et qu’elle était débordée. Mais elle avait arraché mon cœur, c’était bien plus grave que la chute de ce fichu carton, qui se trouvait d’ailleurs rempli de tutus et jupons de danse en tout genre. Elle m’expliqua sans que je ne lui demande et avec plein d’enthousiasme qu’elle aspirait à devenir danseuse et qu’elle était venue à Paris pour tenter sa chance. Elle est... Aucun mot n’est assez noble pour la décrire. Violette est tout ce que je ne suis pas. Je l’aime. Mais ma lâcheté garde cet amour secret. La croiser dans le hall d’entrée me met le cœur en bandoulière. A travers le mur ténu qui sépare nos deux appartements, je l’entends souvent chanter, souvent faux et trop fort, mais je ne m’en lasse jamais. Parfois, je la vois en rêve. Mais même mes songes finissent par s’imprégner un peu trop de ma réalité. Je la vois danser au loin, sans ne jamais pouvoir l’approcher. Elle m’est donc inaccessible, en rêve comme en réalité. Mais pas cette nuit. Cette nuit tout serait possible. Cette fleur délicate, qui parfumait mon coeur flétri depuis tant d’années m’aimerait enfin.

Ma décision prise, j’arrêtai la voiture. Il était hors de question que je perde encore ne serait-ce qu’une minute de mon rêve. Mon freinage inopiné réveilla Edgar qui avait certainement dû s’épuiser à déblatérer à mon sujet. Il me questionna en baillant :

« Où on va ? Passe le permis bon Dieu ! Les balades en voiture c’est l’pied pour faire des siestes. 
Je vais retrouver Juliette.
Aaaah tu t’es enfin décidé ??? Là c’est cool ! Là tu deviens intéressant ! Et où tu veux la retrouver ?

Sans même y avoir réfléchi, je levai la tête. Et c’est ici, tout près du claire de lune ensommeillé, que je la vis sur ce nuage de sucre bleu. Elle dansait sur un air de Debussy. Je ne m’étais jamais intéressé à la danse classique avant Violette. Avant Violette mon monde était en noir et blanc. Lorsque je l’ai rencontrée, quelque chose avait changé. En apparence pas grand chose me direz-vous, puisque je n’avais jamais osé lui avouer ce qu’elle me faisait ressentir. Mais en moi, tout était différent. Comme si mon âme livide s’était faite arc-en-ciel. Je ne saurais vous en expliquer davantage avec des mots.

Je la voyais se mouvoir sur ce nuage, dans ses chaussons de pointe et sa robe à volants immaculée, comme elle le faisait sur la chair de mon cœur depuis tant d’années. Envoûté par la grâce, je décidai de la rejoindre. Je sortis de ma petite mallette de comptable un tapis aux couleurs un peu ternies, mais parfaitement enroulé. Je l’étalai sur le sol avant de m’y accroupir pour me cramponner. Le tapis se mit à s’élever et me fit flotter dans les airs jusqu’à elle. Je sais ce que vous vous dites. J’aurais pu tout simplement voler. Mais j’ai toujours été fasciné par les histoires des Mille et une nuits. Et puis je n’ai jamais aimé la simplicité. Et puis après tout c’est mon rêve, donc je fais ce que je veux. Sans trop de scrupules, j’abandonnai ainsi Edgar sur la banquette arrière où il s’était d’ailleurs rendormi sans même attendre ma réponse.

Lorsqu’elle m’aperçut, Violette cessa de danser et me sourit. J’avais en tête de l’enlever de son nuage en la déposant délicatement jusqu’au tapis. Mais en y réfléchissant, elle n’était pas le genre de fille à se laisser porter.

Non Violette était cette fleur indomptable pleine d’audace. Elle avait toujours préféré le risque au regret. Une vraie passionnée qui se laissait toujours dicter par son cœur et ses instincts. Mais parfois cela lui jouait des tours. Comme avec Billy, cet anglo-saxon pompeux venu passer quelques mois en France pour un stage de cuisine. Elle y croyait dur comme fer. Tous les soirs elle passait des heures au téléphone à en parler à son amie Olga. Je l’entendais s’imaginer dans ses bras, devenir son épouse, acheter une petite maison à New Castle, la ville natale de ce petit esprit, et élever ses enfants Betty et Dawson. Ses longs discours à la louange de ce salopard étaient un vrai supplice. Je savais qu’il lui briserait le cœur et je ne pourrais même pas le réparer. Les sentiments que je lui portais n’auraient de toute façon jamais pu me permettre une once d’objectivité à propos de ses rencontres amoureuses. Mais encore une fois je ne m’étais pas trompée. Après l’avoir leurrée durant des mois, il disparut sans un mot. Elle resta prostrée chez elle durant des jours. Ses larmes avaient creusé un vide immense dans son appartement d’ordinaire rempli de joie. Une rivière de chagrin s’y était nichée, où je m’y noyais avec elle sans qu’elle ne le sache...

Mais revenons à mon songe...

En réalité, lorsque le tapis approcha du nuage, Violette prit de l’élan et bondit sur le tapis. Elle atterrit dans mes bras. « Mon Aimé... » glissa t-elle au creux de mon oreille. C’étaient les seuls mots qui sortirent de sa bouche. Mais c’était les seuls que j’attendais. Tous les autres auraient été superflus. Le tapis, flottant délicatement dans les airs, s’était stabilisé. Nous nous allongeâmes sur le tapis pour observer le spectacle interstellaire que nous offrait la voie lactée. Nos corps étaient figés.

Seuls nos regards se mélangeaient et exploraient l’âme de l’autre. Lorsque le désir commença à exhaler au travers de nos peaux, une étreinte passionnée nous réunit, comme si le corps voulait sceller la promesse de l’âme. Nos cœurs faisaient corps, comme pour ne faire qu’un. Un concert de battements se jouait dans nos poitrines au rythme de nos hanches, avec pour seul chef d’orchestre, l’Amour. Explorer ce corps que j’avais dessiné des centaines de fois dans mon esprit était un véritable voyage des sens. La pulpe de ses lèvres avait un goût de groseille gorgée de sucre faisant frémir mes papilles gourmandes. Les mèches de sa chevelure ébène qui s’entrelaçaient autour de mes doigts n’étaient autres que fils de soie. Dans le souffle chaud de ses soupirs se narrait la fusion intense de nos deux corps. Sa peau était un labyrinthe de velours où mon désir s’égarait avec ferveur. Des effluves de fleur de violette s’y répandaient. Leur sillage m’indiquait le chemin à emprunter.




Quant elle atteignit son paroxysme, mon exploration du paradis pris sa fin dans l’explosion d’un feu d’artifice aux mille couleurs, dont l’étoffe étoilé se pâmait de volupté avant de retomber au néant.

Après l’apothéose, lorsque nos chairs eurent fini d’exulter, je m’assoupis sous les douces caresses de ma bien aimée, enivré de l’odeur suave de sa peau encore imprégnée de la chaleur de nos ébats...

Ce cher Edgar et sa grande délicatesse réapparurent soudain à travers un miaulement strident qui assaillit mes oreilles. Je percevais toujours ce ton réprobateur dans sa voix comme quand il me parlait. Il semblait continuer ses doléances, mais dans un autre langage.

Et avant même de réaliser que j’avais perdu le contrôle de mon rêve, avant même d’avoir pu dire au revoir à Violette, mes yeux encore à moitié clos furent brutalement aveuglés par la lumière du jour. Le bruit de mon réveil avait certainement été étouffé par les crépitements du feu d’artifice... Mon chat, hâté par la faim, s’était donc relayé pour me ramener à ma triste réalité. Mon tapis n’était plus qu’une couche désanimée sur laquelle Edgar avait remplacé Violette à mes côtés. Il attendait comme tous les matins que je m’arrache de ce lit froid pour lui donner sa ration de croquettes journalière, avant d’aller enfiler mon costume de comptable et jouer le figurant de ma propre vie. Ce que je fis tel un automate, comme si rien n’avait changé. Comme si rien ne s’était passé cette nuit-là.

Je restais ainsi orphelin de ce doux rêves conscient. Abandonné à la laideur du normal. Sans Violette. Sans couleur. Mais mon songe m’avait paré d’un habit de lumière qui me protégeait encore quelques précieux instants de la grisaille de mon quotidien. Mon esprit demeurait ainsi barricadé dans le souvenir de cette douce nuit, loin du reste du monde. Mon corps montait dans ce bus, validait son ticket et allait prendre sa place habituelle. Mais il n’entendait pas les palabres des passagers autour de moi. Le paysage à travers la vitre était flou. Mes sens se refusaient à cette réalité dépourvue de saveur. Ils s’étaient fait prisonniers de Violette et sa peau de velours... Comment pourrai-je me résoudre à retourner aussi loin d’elle après cette nuit, où je fus son plus proche bien Aimé...

« Terminus ! » s’écria le chauffeur de sa voix lasse et enrouée. Je me retrouvai seul dans le bus et j’avais raté l’arrêt de ma descente habituelle. En face de la gare s’érigeait un panneau publicitaire sur lequel s’affichait une jeune femme blonde fardée d’un sourire charmeur à la dentition outrageusement éclatante. Et je restais là, fixé devant le slogan de cette publicité pour dentifrice : « FAIS DE TES REVES UNE REALITE ».
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