Le rêve d'Imoteph

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Auteur de romans le jour, j'aime bien, la nuit tombée, m’accoquiner à la littérature courte, cette grande oubliée de l'édition moderne. Je remercie Short Edition d'offrir la possibilité de  [+]

Image de Été 2013
La vie est courte. Chaque moment devrait nous être aussi précieux que celui de nos plus tendres souvenirs. Pourtant nous gaspillons le peu de temps qui nous est imparti avec un abandon qui fait peur. Faut-il attendre d’avoir atteint les sombres portes de l’oubli pour s’apercevoir que nous avons joyeusement laissé filer notre bien le plus irremplaçable comme du sable entre nos doigts ?

Je n’étais pas du genre à me poser ce genre de questions si un étrange concours de circonstances ne m’avait amené à découvrir que le temps, comme la matière, ne se perd ni ne se crée mais se transforme, à la fois immuable et en constante métamorphose. Je ne suis ni votre obscur mathématicien ni votre diplômé en physique quantique, en fait rien de ce que j’avais appris au cours de mes longues études d’Archéologie ne m’avait préparé pour ce qui m’attendait un matin de printemps sur le quai d’une gare de la banlieue d’Oxford.

Je venais de terminer mon Doctorat sur le culte de la mort dans les premières dynasties de Haute Égypte et j’avais économisé suffisamment d’argent pour m’offrir quelques semaines de vacances bien méritées. Je venais de souffler vingt-sept bougies sur le gâteau de mon existence et n’avais pas encore commencé à y goûter. Le précieux parchemin en main, j’avais franchi ce jour-là, et pour la dernière fois, le portail de l’Université d’Oxford, le cœur battant à tout rompre. Mon destin, j’en étais persuadé, n’attendait que cet instant pour m’entraîner dans une vie riche et passionnante. Peut-être allais-je croiser, sur le chemin de la gare, quelque mécène ou chasseur de talent qui, ébloui par l’étendue de mon savoir, ne manquerait pas de m’assaillir de propositions mirobolantes. Bien sûr rien de tout cela ne s’était produit.

Je regardai la salle du fast-food où je m’étais refugié en attendant le train qui devait m’amener à Londres. Angoissé à l’idée que je puisse le rater et me retrouver coincé un jour de plus dans une ville qui appartenait déjà à mon passé, j’étais arrivé avec une bonne heure d’avance. J’avais d’abord attendu sur le quai mais la chaleur précoce m’avait forcé à me replier dans le seul abri climatisé qu’offrait cette petite gare de banlieue. La décoration criarde et les couleurs aveuglantes des sièges en plastique assaillaient mes sens, sans parler de l’odeur aigre de friture, mais au moins il y faisait frais. Je grignotai mon cheeseburger du bout des dents en jetant des regards fréquents à la pendule murale qui n’avançait pas. Peut-être était-elle en panne. Un rapide coup d’œil à ma montre confirma que ce n’était malheureusement pas le cas. J’étais assis depuis moins de trois minutes. Jusqu’à présent, je n’avais jamais eu assez de temps pour tout faire, toujours un cours à réviser, un devoir à rendre. C’était une sensation étrange, à la limite du supportable, de ne savoir que faire. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais m’empêcher de sentir chaque seconde s’écouler avec une lenteur désespérante. Je tirai une petite gorgée de la paille de mon cola, les glaçons frémissant sous mes doigts. Je devais le faire durer encore une bonne cinquantaine de minutes, je ne voulais pas donner l’impression de faire partie de ces êtres désœuvrés qui passent leur journée à glander dans les fast-foods. J’avais, après tout, un Magnum cum Laude en Archéologie Comparée.

Mais tous mes diplômes ne m’avaient pas préparé à ce genre d’épreuve. L’odeur de friture et le regard absent des gens qui m’entouraient me devinrent rapidement insupportables. Le cœur sur les lèvres, j’abandonnai le burger et le cola et quittai les lieux. De retour sur le quai, je consultai ma montre avec l’espoir, rapidement déçu, que ce bref interlude eut consommé mon trop-plein de temps. Peine perdue, l’objet rond et sans âme indiquait encore quarante-cinq minutes à attendre. Il n’y avait d’autre bâtiment alentour que le fast-food nauséabond et le hall de gare où régnait une chaleur suffocante. Il ne me restait guère que le quai brûlant sous le soleil impitoyable.

J’allais me résoudre à risquer l’insolation lorsque mon attention fut attirée par une apparition des plus anachroniques. Une vieille dame remontait lentement la plateforme dans ma direction. Je ne l’avais pas remarquée auparavant malgré son attire d’un autre siècle et son ombrelle blanche parfaitement démodée. Elle était entièrement vêtue de blanc, un choix judicieux dans cette canicule. Même ses mains étaient couvertes de gants de coton. Tout en elle était pâle, presque diaphane, pourtant elle se déplaçait avec une légèreté qui démentait son âge. Lorsqu’elle fut arrivée près de mon mètre quatre-vingt, elle leva vers moi deux yeux en amandes au milieu d’un visage rond et ridé qui faisait penser à une vieille pomme.

— Vous devez attendre le train de treize heures, dit-elle. Il n’y en a pas d’autres à cette heure-ci.

— C’est exact. Je rentre à Londres avant de repartir pour la France.

— Ah ! La France. Un merveilleux pays.

— Vous connaissez ?

— Voilà bien longtemps que je ne voyage plus. Mon dos, vous comprenez. On travaille toute sa vie dans l’espoir d’être libre un jour, d’explorer le monde à sa guise et quand ce jour arrive, il est trop tard. On est cloué par les rhumatismes. L’ironie de la condition humaine. Mais dites-moi, l’omnibus pour Londres ne part que d’ici trois quarts d’heure. Ce n’est pas prudent de rester exposé comme cela. Vous risquez l’insolation ou pire. Un beau jeune homme comme vous, ce serait dommage.

— C'est-à-dire… je ne sais pas trop où aller. J’ai essayé le fast-food mais, vous savez… je préfère le grand air.

— Vous avez du temps à perdre, c’est tout à fait normal à votre âge. Quand vous aurez le mien… Bah, je suppose que vous avez mieux à faire que d’écouter les radotages d’une vieille femme.

— Pas du tout. Si vous ne voyagez pas, vous êtes peut-être venu attendre quelqu’un…

— Les gens croient toujours que les personnes âgées n’ont rien d’autre à faire qu’attendre. J’avoue que je n’ai pas ce problème. En fait, je suis ici pour le travail.

— Le travail ? Je pensais que vous aviez dit…

— Il faut bien arrondir les fins de mois, et comme je ne peux me permettre de quitter cette maudite ville, autant faire quelque chose d’utile.

— Et quel est votre travail, si ce n’est pas indiscret ?

— Pas du tout. Je suis glaneuse de temps. En fait ma spécialité, ce sont les minutes d’attente dans les gares.

C’était bien ma chance, j’étais tombé sur une dingue. J’aurais dû m’en douter en la voyant arriver dans ses habits d’une autre époque. Comment allais-je me dépêtrer d’elle maintenant ? Peut-être simuler une envie pressante, mais connaissant l’état des toilettes de gare, surtout avec cette chaleur, l’idée n’était guère tentante. Après tout, elle n’avait pas l’air bien dangereuse et je n’avais rien d’autre à faire en attendant mon train. Si je faisais semblant de jouer le jeu, elle se lasserait peut-être toute seule.

— Glaneuse de temps ? Je n’avais encore jamais entendu parler de ce genre d’occupation. Ca paie bien ?

— Vous n’imaginez pas ce que les gens seraient prêt à payer pour quelques minutes de vie supplémentaires. Tenez, vous par exemple, je parie que vous aimeriez vous défaire de ces interminables instants qui vous séparent de votre départ. Attendre ainsi sur un quai de gare brûlant, cela n’a rien de folichon. Imaginez pourtant ce que ces minutes représenteraient pour les parents d’un enfant atteint d’un mal incurable ou pour un malade en phase terminale. Vous ne pourriez faire de plus beau cadeau que ce temps qui vous pèse. Et ça ne vous coûterait rien.

— Un peu comme donner son sang, si je comprends bien.

— En quelque sorte. Moins la piqûre.

— Et vous pourriez… comment dire, me prélever ces minutes en trop ?

— Si vous m’y autorisez, assurément.

— Je n’aurais jamais cru que cela fut possible. Vous êtes nombreux à faire ce genre de boulot ?

— Pas assez malheureusement. Vous ne pouvez imaginer la quantité de temps qui se perd sans profiter à personne. Il faut dire que chacune d’entre nous se limite à un type bien particulier. Nous sommes obligées de nous spécialiser, vous comprenez. J’ai une amie qui ne s’occupe que des heures d’insomnie, une autre qui collecte les secondes entre les rêves, une troisième qui ne veut glaner rien d’autre que les minutes interminables à attendre l’être aimé. C’est un peu comme les grands vins, chacun a une saveur particulière même si leur formule chimique est fondamentalement la même. Pourquoi choisissons-nous l’un plutôt que l’autre ? Une affaire d’inclination personnelle, je suppose.

— Et vous, si j’ai bien compris, ce sont les minutes dans les gares.

— Tout à fait. J’ai toujours aimé les voyages, les départs. J’ai bien essayé les arrêts de bus et les stations de métro, mais ce n’est pas la même chose. Les gares des petites villes, c’est tellement plus agréable. Alors, ces minutes, consentiriez-vous à me les céder ?

— Si cela peut vous faire plaisir, j’ai vraiment horreur d’attendre. J’aimerais déjà être parti.

La vieille dame afficha un sourire si doux qu’il en paraissait presque mélancolique.

— Il faut se méfier de ce qu’on souhaite, jeune homme. Mais vous m’êtes sympathique. J’essayerai de ne prendre que ce qui m’est vraiment nécessaire.

Elle prit ma main entre les siennes. Ses gants étaient comme de la peau d’ange.

— Il y a quand même un léger prix à payer.

Nous y voilà. Je me doutais bien qu’il y avait quelque chose de louche dans cette histoire. Si elle cherchait un pigeon, elle aurait pu faire un meilleur choix.

— Je n’ai pas beaucoup d’argent.

— Oh ! Il ne s’agit pas de cela. C’est vous qui me rendez un immense service. Je vais simplement vous demander de fermer les yeux un instant.

J’avais joué le jeu jusque là, je pouvais bien lui accorder cette dernière faveur. Je serrai la poignée de mon sac dans l’éventualité où la vieille ou un de ses complices ne tente de me l’arracher et fermai les yeux. Je ne sentis rien d’abord, puis comme un rapide battement d’ailes près de mon visage, un courant d’air frais dans la canicule printanière. Quelque chose de suave et légèrement humide se posa sur mes lèvres, léger et diaphane comme… la seule image qui me vint à l’esprit fut celle d’une poudre de nuage. Un baiser ? Je fus saisi d’un léger vertige et lorsque j’ouvris les yeux je ne vis rien que des points de lumière dansant devant mes yeux. Petit à petit les points se muèrent en un couple de papillons blancs tournoyant en spirale ascendante dans la lumière. J’avais dû faire un léger malaise, la chaleur sans doute.

La vieille dame avait disparu, et avant que je n’aie eu le temps de chercher où elle était passée, un crissement de freins me fit tourner la tête. Un train venait d’entrer en gare et le quai était soudainement animé d’une agitation fébrile. Une trentaine de voyageurs sortis de nulle part se bousculaient devant les portes pendant que les hauts parleurs crachaient des sons aigus et incompréhensibles. Je levai les yeux vers l’horloge de la gare. Trois minutes avant le départ. Je saisis mon sac et me précipitai à leur suite. J’eus à peine le temps de monter et m’installer dans le compartiment avant que ne retentisse le coup de sifflet du contrôleur. Le train s’ébranla dans un rugissement de métal. Je jetai un dernier regard sur le quai. Il me sembla y voir une silhouette blanche mais je ne pouvais en être sûr. Quelques secondes plus tard, la gare avait disparu et la verte campagne anglaise défilait sagement derrière la fenêtre. Le temps semblait avoir du mal à reprendre son cours habituel et je m’interrogeais encore sur cet étrange évènement lorsque j’arrivai en gare de Paddington. Perdu dans mes pensées, une autre heure s’était écoulée sans que je m’en aperçoive.

Je ne sais pas encore comment je réussis à rejoindre le pavillon de mes parents, perdu dans une morne banlieue de Paris où les gens viennent finir leurs jours. Vautré sur le transat au milieu du minuscule jardin entouré de murs couleur brique, je laissais les heures et les minutes glisser sur moi comme des vagues. Il me fallut plusieurs jours pour retrouver le rythme normal du temps. Je passais par de longues périodes d’absence où les heures pouvaient s’écouler sans que je m’en aperçoive alors que d’autres fois tout me semblait se mouvoir au ralenti. Peut-être avais-je été pris dans une espèce de marée temporelle, une cassure dans la fabrique du temps qui m’avait laissé échoué sur des rivages étranges et inexplorés. J’avais essayé d’en parler autour de moi mais ni mes parents ni mes rares connaissances ne semblaient me comprendre. Pour eux le temps continuait à s’écouler de façon prévisible et mes explications confuses les mettaient mal à l’aise, comme si j’avais abordé un sujet tabou et peu ragoûtant. J’évitais après cela d’en parler à qui que ce soit.

Pourtant je n’étais plus tout à fait le même. J’avais connu l’ivresse d’être emporté dans le flot du temps comme le pêcheur dans la tempête et rien de ce que je pouvais à présent vivre ou ressentir n’était vaguement comparable à cette sensation. Voyageur en perpétuel transit, j’errais dans les couloirs du temps. Le passé, présent et futur n’avaient plus pour moi de mystère, comme une femme qu’on a cessé d’aimer.

J’avais finalement pris un boulot de gardien de nuit dans un musée d’histoire naturelle. J’aurais pu, vu mon bagage académique, aspirer à des tâches plus nobles, mais c’était parmi les vestiges ancestraux d’un passé longtemps révolu que je me sentais véritablement à ma place. J’aimais ces longues veillées solitaires à errer dans les couloirs sombres et silencieux de l’immense bâtisse, parmi les vestiges immuables qui avaient affronté les millénaires, témoins muets de notre histoire. Je partageais avec eux un secret que le commun des mortels ne pouvait comprendre et pouvais sentir leur complicité tacite, cette infime vibration lorsque j’arpentais leurs rangs immobiles, comme s’ils chuchotaient entre eux « Voici un de nôtres qui passe. »

Les enfants également me regardaient d’un air curieux. Je devais, un samedi sur deux, assurer la permanence de jour, ce qui m’obligeait à m’exposer à l’examen impudique des touristes, familles nombreuses et autres groupes d’écoliers qui m’observaient comme une des curiosités en exposition. Je m’arrangeais pour me poster à l’entrée de la galerie de Géologie qui attirait fort peu de visiteurs mais, malgré cela, à un moment ou un autre, je pouvais être sûr de faire l’objet d’un rassemblement d’enfants venus m’observer en silence comme si j’avais appartenu à une des espèces bizarres et merveilleuses du pavillon de Paléontologie. Les plus téméraires s’approchaient assez près pour toucher du bout du doigt les pans de mon uniforme comme s’ils accomplissaient un rite sacré, avant de courir rejoindre leurs camarades admiratifs.

Je crus d’abord qu’il s’agissait d’une chose normale, que le vert céladon de nos uniformes avait un attrait spécial pour eux, mais découvris en prêtant attention aux discussions des autres gardes que c’était loin d’être le cas. Leur seul sujet d’intérêt semblait être le cortège de femmes qui défilaient inlassablement sous l’œil immobile des reptiles géants. Il est vrai que ce musée attirait des femmes d’une surprenante beauté. Ma capacité à voir à travers les couloirs du temps me laissait percevoir d’elles le moment précis de leur existence où elles avaient atteint la perfection. Les jeunes étrangères aux accents exotiques se déplaçant par trois comme une floquée d’oiseaux dans un gazouillis de secrets chuchotés, les félines mystérieuses et lascives remplissant les allées du cliquetis métallique de leur talons aiguilles, les femmes mures que la vie avait façonnées en œuvres d’art, conférant à leurs formes pleines une sensualité troublante, les étudiantes à chaussures plates dissimulant sous leurs lunettes rondes et leurs jupes plissées une passion aussi tellurique que les volcans du Paléozoïque, toutes m’apparaissaient plus belles les unes que les autres dans les petits détails qui les rendaient chacune unique. Aucune pourtant ne m’accordait plus d’attention que si j’avais fait partie des murs. Mon dérèglement temporel avait laissé sur moi une invisible marque que leur intuition féminine pouvait confusément sentir, les forçant à se tenir prudemment à distance. Je ne leur en voulais pas. La magie toujours renouvelée de leur éternelle grâce me touchait bien au-delà de la simple possession d’une chair périssable.

Mon autre plaisir, je le trouvais dans les longues promenades dominicales qui m’amenaient immanquablement sur les quais d’une gare déserte. Je travaillais à l’époque sur le développement de ma thèse de doctorat sous forme d’ouvrage académique, et ces longues ballades m’aidaient à rassembler mes pensées. Pendant que se déroulaient dans ma tête les grandes épopées de l’Égypte Antique, je ne prêtais que peu d’attention au chemin que j’empruntais et toutes les routes semblaient inévitablement déboucher sur une gare inconnue. Peut-être le monde dans lequel je vivais était-il constitué d’une infinité de gares désaffectées reliées entre elles par une infinité de routes secondaires. Toujours est-il que mes escapades se terminaient toujours sur le quai d’une gare isolée, jamais la même. Je n’y restais d’ailleurs pas seul très longtemps. Comme s’ils avaient attendu mon arrivée, les enfants apparaissaient alors.

Je ne sais pas comment ils étaient informés de ma présence en ces lieux, mais il me suffisait de me poser quelques minutes sur le banc d’une gare pour qu’ils viennent s’asseoir en rond à mes pieds, comme attirés par le joueur de flûte de je ne sais plus quelle ville allemande. Ils n’étaient parfois que quatre ou cinq, parfois une douzaine. Les plus jeunes arrivaient toujours les derniers. Quand ils étaient tous là, le silence se faisait et leurs visages innocents se tournaient vers moi dans une attente que je ne connaissais que trop bien. Je leur contais alors les légendes d’une civilisation étrange qui avait régné durant cinq mille ans avant de disparaître complètement, laissant derrière elle d’immenses mausolées où les corps momifiés de leurs divinités attendaient de renaître. Je leur parlais de la merveilleuse Menka Ré dont les cheveux d’or avaient enchaîné le cœur du dernier Pharaon de l’Ancien Empire au point qu’il lui avait légué à sa mort le plus grand royaume de la Terre, en faisant la première femme-pharaon que l’histoire ait connu. De Selk, le roi Scorpion, dont les terribles armées avaient asservi le monde connu, des rives luxuriantes de Nubie jusqu’aux terres arides de Palestine. De Hatchepsout, fille de pharaon, qui régna durant plus de vingt ans en se déguisant en homme, épousa son propre frère et lui donna un fils. De la princesse Néférousobek, dont le nom signifie « beauté » et de qui les hommes les plus nobles et les plus puissants acceptaient de devenir esclave afin de pouvoir ne serait-ce qu’un instant l’approcher.

Puis arrivait le moment de ma légende préférée, celle de la déesse Nout, dont le superbe corps couvert d’étoiles régnait au dessus du monde et dont la parfaite union avec le dieu Terre enfantait chaque jour le dieu Soleil. Jaloux de leur amour, son père, le plus puissant dieu du panthéon égyptien, lui interdit d’enfanter pendant les 360 jours de l’année. Mais la déesse sut user de ses charmes pour entraîner le dieu Temps dans une partie de dés qu’elle remporta. Comme gage, elle réclama cinq jours supplémentaires durant lesquels elle put concevoir cinq enfants qui devinrent les plus grands dieux d’Égypte. C’est grâce à elle que l’année compte désormais cinq jours de plus.

C’était généralement le moment qu’attendaient les enfants pour me demander de leur conter l’histoire de la glaneuse de temps. Je ne sais pas qui leur en avait parlé mais, partout où j’allais, ils semblaient être informés de ce qui m’était arrivé. Je terminais donc par le récit de cette étrange fin de matinée dans la petite gare anglaise, constamment interrompu par leurs commentaires et leurs rires comme si, après avoir poliment écouté mes autres histoires, ils pouvaient enfin laisser libre cours à leur âme d’enfant.

Leurs questions me surprenaient toujours, me forçant à réexaminer les plus petits recoins de mes souvenirs. Ainsi, l’histoire s’enrichissait à chaque récitation de nouveaux détails, d’images et de sensations toujours plus vivaces. Petit à petit, la lumière, les odeurs, les sons emplissaient l’espace et submergeaient mes sens. Alors, pendant un instant, j’étais de retour sur le quai de la gare et pouvais sentir de manière aussi vive que ce jour-là la peau d’ange sur ma main ou la poudre de nuages sur mes lèvres. La différence, c’est que je n’étais plus seul, j’étais entouré de la présence des enfants qui empruntaient à ma suite la porte entrouverte sur les replis du temps. Je connaissais leur secret, tout comme eux le mien. Avant même de savoir parler, ils pouvaient déjà plier le temps à leurs désirs et créer, dans l’espace d’un battement de cil, de vastes royaumes peuplés de créatures superbes, improbables ou terrifiantes dont les aventures s’étendaient sur des siècles. Ils étaient les maîtres incontestés d’un monde sans limites, un monde dont nous les privions chaque jour un peu plus par notre excès de logique et de ponctualité. J’étais la porte qui leur permettait de passer de l’autre côté et j’aimais entendre leurs rires joyeux s’évanouissant au loin comme emportés par une barque invisible.

Lorsque j’ouvrais les yeux après avoir contemplé la danse rapide des papillons dans la lumière du printemps, les enfants avaient disparu. Je reprenais alors le chemin de ma petite maison de banlieue dans les derniers embrasements du soleil couchant.

Cinquante ans, un demi-siècle, se sont écoulés ainsi comme dans un rêve. Je n’ai jamais terminé mon livre sur le culte de la mort dans l’Égypte antique. L’absurdité de cette quête m’amuse à présent. Ces fous s’étaient fait construire des mausolées gigantesques et avaient répandu leurs entrailles aux quatre coins du pays pour essayer de voler aux dieux le secret de l’immortalité. Prisonniers aujourd’hui de dépouilles desséchées et poussiéreuses, objets de curiosité et d’effroi, ils s’étaient condamnés eux-mêmes à contempler sous leurs paupières cousues l’éternité de leur propre malédiction.

Je n’ai jamais revu les glaneuses de temps, pas même dans les secondes perdues entre mes rêves, mais je n’ai pas vieilli d’un jour. Les enfants, en passant la porte, abandonnent derrière eux toute la vie dont j’ai besoin et plus qu’il ne m’en faut. Personne ne les revoit jamais. J’y pense parfois, en voyant les visages défaits de ceux qui les ont connus et si peu compris. L’enfance, leur dis-je, c’est comme le temps. Du sable qui file entre vos doigts.

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Elena Lmr · il y a
J'arrive bien longtemps après, mais c'est une très belle histoire, qui m'a complètement envoûtée...
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Elena. C'est une nouvelle sur l'intemporel, alors.... ;)
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Christophe Lucius · il y a
Lu et approuvé.
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Chantal Peran · il y a
Merci à Marie qui m' a permis de vous découvrir, j' ai voté.
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Corinne Cariou · il y a
glaneuses de temps... très belle histoire!
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Marie Funck · il y a
très belle histoire, remarquable et bien sûr je n'ai pas oubliée de voter.
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Patrice Merelle Auteur · il y a
J'ai lu, j'ai apprécié.
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Véronique Arnaud-rattoni · il y a
merci de m'avoir ouvert les portes du temps.
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Patrick Ferrer auteur · il y a
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