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Le rétrobar

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Clément Paquis

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C'était plus de l'angoisse que de la joie que je ressentais à l'entrée du rétro-bar.
Faut dire que mon pote Boris n'avait pas toujours de bonnes idées. C'était lui qui, par exemple, m'avait traîné à l'un de ces technival à la con où j'avais dû subir de la boue et des drogués pendant des heures, dans le froid et la crasse, abruti par une musique de chimpanzé. Les yeux rivés sur mon téléphone, je consultais négligemment mes emails, j'envoyais des sms, je m'amusais avec des jeux que j'avais téléchargé la veille et que j'aurais oublié le lendemain. Notre sortie de ce soir était le résultat d'une discussion que nous avions eu quelques jours plus tôt et au cours de laquelle j'avais confié à Boris à quel point le monde de l'internet relié à ma poche commençait à me taper sur les nerfs. D'une certaine liberté, nous étions passés à l'obligation de faire acte de présence quant aux nombreuses sollicitations virtuelles que nous nous mangions chaque jour. Des inconnus, qui n'existaient pour moi qu'en ligne de codes, commentaient mes activités, la musique que j'écoutais, les impressions que je diffusais et ils constituaient à force un genre de « public » que je me sentais obligé de nourrir et duquel j'avais la charge.


* * *


Chaque matin au réveil, la première chose que je faisais, c'était consulter mon téléphone. Si dix ans auparavant, je n'aurais eu à y lire que les quelques messages reçus dans la nuit ; la rapide et exponentielle progression de la technologie me faisait passer de longues minutes sur cette énervante petite machine hors de prix, à ouvrir les unes après les autres toutes les applications par lesquelles j'étais susceptible d'avoir été contacté dans la nuit. Élément de paresse suprême, tout rendez-vous, toute soirée était prévue, notée, concertée via cette cabane numérique froide et sans âme enfermée dans un boitier en plastique. Avec ces engins, j'avais la possibilité de rester toute une journée cloîtré chez moi tout en parlant avec des « amis » disposant du même type d'appareil que le mien et mus par une volonté de tromper le même ennui que celui dont j'étais victime.


* * *


Je me suis retrouvé vers 23 heures tout seul planté devant les portes closes du Rétrobar. Je pestais numériquement, c'est à dire que j'envoyais sms sur sms à Boris, lui demandant où il se trouvait, puis pourquoi il ne répondait pas, suivi de plusieurs « allo » ? Dont quatre en majuscule. J'ai arrêté lorsque la porte du bar s'est ouverte et qu'un grand type noir avec des cheveux (choses rares, les noirs de notre époque se rasent presque tous la tête depuis la début des années 90) m'a fait signe d'entrer à l'intérieur. Enfin !
Là où j'ai moins rigolé, c'est lorsqu'il m'a tendu un genre de petit panier en osier, m'expliquant que je devais y mettre mon téléphone après l'avoir éteint.

* * *


«  Se prêter au jeu », c'est une expression dans l'air du temps. On aime tenter tout un tas d'expérience pour le plaisir de « se prêter au jeu ». Refuser de « se prêter au jeu », c'est passer pour un ringard, car « se prêter au jeu » est signe d'ouverture d'esprit.
« ça te dirait que je t'encule ? – Oh oui, je veux bien me prêter au jeu ! »
Puisqu'il ne s'agissait pas d'éprouver mon homophobie potentielle (décelable de nos jours par la répulsion envers la pratique de la sodomie) , j'acceptais donc de me prêter au jeu, et déposais soigneusement mon smartphone aPhone 14 au fond du panier après l'avoir éteint.

* * *

Le plus inconfortable, sans téléphone, c'est qu'on est très vite renvoyé à son inculture. Inculture que l'on a appris à occulter grâce à l'immédiateté de la disponibilité des réponses aux questions qu'on se pose. J'avais finis par oublier que dans le passé, lorsqu'on ne savait pas, on fermait sa gueule. Ou alors, pour les plus malins, on inventait une vérité. Qui n'a jamais fait ça étant jeune ? Avec internet, la vérité n'avait plus besoin d'être inventée. Si on ne savait pas, il y avait Google pour trancher. Alors, on pouvait prétendre tout savoir. A l'arrivée, on était tous cons, mais avec entre les doigts une base de donnée potentiellement consultable. Un savoir potentiel qui faisait de nous des crétins très sûrs d'eux-mêmes.


* * *

Des gens fumaient à l'intérieur du bar. Incroyable ! Si les flics passaient par là, c'était la fermeture assurée ! Avec un paquet de cigarette à 37 euros, ils avaient plutôt intérêt à les savourer, leurs clopes. Tout le monde avait l'air de mèche. Et tant pis pour le cancer, les non-fumeurs baignaient sans avoir l'air gênés au milieu de la fumée toxique des fumeurs. Boris était attablé dans un coin de bar, il tenait entre ses doigts une longue et fine cigarette avec un filtre blanc. Sur la table, il y avait des tranches de saucissons coupées en fines rondelles, et à coté, un verre de ce qui me semblait être du vin blanc.


* * *


A la fin de la première heure, mon téléphone ne me manquait plus. Ce besoin compulsif de le consulter m'avait quitté avec le sentiment de culpabilité qui avait pris l'habitude de m'envahir lorsque je tardais trop à répondre à un interlocuteur virtuel. Mon boulet était détaché de ma cheville et enfermé dans une boîte à chaussure.
Il y avait un type qui jouait du ragtime sur un piano droit collé au mur du café, ça changeait de la musique en streaming et du casque collé à mes oreilles ; et ça avait beau être de la musique maladroite, elle était si... collective.

* * *

Dans le temps, les gens se retrouvaient dans les bistrots parce que c'était là qu'on s'amusait. Facebook, c'était le zinc du café, on ne choisissait pas tous nos amis, ils n'étaient pas toujours très fins, mais on avait les mêmes très longtemps, et on ne décidait pas de ne plus les revoir du jour au lendemain à cause d'un détail qui aurait froissé notre ego. Au centre du bar, il y avait un billard et un babyfoot. Au fond, à l'opposé du piano, un flipper était installé.
J'avais l'impression d'être au beau milieu d'une fête foraine. Des distributeurs de pistaches et de cacahuètes nous ravitaillaient en solide à mesure que nous vidions nos verres. Quand minuit finit par sonner, j'en avais descendu plus d'une dizaine, l'ambiance qui régnait dans le bar rendait impossible tout « mauvais trip ». Mon estomac tenait bon, et je m'étais mis à fumer des cigarettes blondes sortie par le patron de l'établissement d'une grande boîte métallique sur laquelle était dessiné un chameau jaune. Toutes ces saloperies étaient éminemment nuisible à la santé, mais bon sang que c'était bon. Le tabac, je vous l'accorde, ça ne me séduisait pas pour la grandeur du goût, mais plutôt à cause des jeux que cela engendrait chez ceux qui fumaient. On s'était tous mis à tenter de faire des ronds avec la fumée, on avait l'air de poissons sortis de l'eau ; et ça nous faisait rire. Tout ça, l'alcool, le tabac, le jeu, sorti du contexte de l'amitié, ça aurait planté un beau décor pour une dépression. Mais mis ensemble, ça donnait des éclats de rire et des tapes dans le dos.

* * *


Nous étions désormais un groupe de copains qui trinquions ensemble. Boris et moi nous étions vite attablés avec trois types qui n'arrêtaient pas de rire. On se racontait des blagues dont on était obligés de se souvenir avec notre mémoire personnelle, en viande, sans puce et sans wifi. Et puis, grisés par l'alcool, nous avions abordé des filles. Avec toutes ces conneries féministes de culture du viol et autres sermons castrateurs que professent à longueur de temps les gardiens de la nouvelle morale, chapons geignard et transparents, nous n'aurions jamais osé aborder une femme dans la rue. Peur d'une plainte, de voir des flics débarquer, de finir au violon puis lynchés sur Twitter. Ici, entre ces murs, les filles semblaient ne pas avoir peur de nous et nous n'avions plus peur des filles. J'en ai embrassé une sur la bouche, comme ça , d'un coup, sans lui demander la permission, enfreignant toutes les règles de bienséances, oubliant de me dire que « la femme est un être sensible dont les droits doivent être respectés », ne pensant qu'à une chose, la coller contre ma taille en tenant la sienne et lui faire sentir que j'étais un homme.


* * *

L'amour gagne à exister lorsqu'il est spontané. Iil se dégage des femmes une odeur particulière lorsque l'on obtient d'elles sans négocier le moment de leur reddition. On fait ça à l'aventure, à la débrouille, on le tente et si on l'obtient ; c'est bien. Elle sentait le tabac, mais moi aussi. J'avais d'ailleurs très certainement du gras de saucisson entre les dents, mais l'alcool grisait notre soirée et adoucissait nos mœurs. J'ai pensé à ce moment là, qu'une société en bonne santé ne pourrait jamais se passer d'alcool. Nous avions besoin de ce truc pour nous aider à être moins lâches. La quête du plaisir passe par quelques coups de pouce, et après tout les grecs ne vénéraient-ils pas le vin, boisson des dieux offerte aux hommes pour les délester de leur soucis ?


* * *

On ne louait pas de chambres au Rétrobar. Ça n'était pas un hôtel de passe, juste un bon vieux café. Je suis allé demander au bar que l'on me passe un stylo. J'ai noté mon numéro sur le poignet de mon amoureuse qui me malaxait l'entre-jambes à mesure que j'écrivais. Il était 6h du matin lorsque nous sommes sortis. Dehors, il faisait froid. De la buée sortait de nos bouches accompagnant notre souffle. Alors que nous nous éloignons vers nos voitures, le grand type noir nous appela depuis la porte mi-close du bar. « Vous oubliez vos breloques ! »
Chacun son tour, comme de petits esclaves, nous avons piocher dans le panier d'osier nos téléphones respectifs et nous les avons allumés, nous reconnectant ainsi au monde d'aujourd'hui.
Le mien affichait 32 appels en absence, 67 sms, plus d'une centaine de notifications facebook et Twitter et autant de cris d'agacements et d'inquiétudes de ces amis esclaves que j'avais abandonné dans l'univers numérique en fermant la porte du Rétrobar derrière moi et qui piaffaient de mon indélicatesse d'avoir osé oublier leur existence. La fille que j'avais enlacé semblait en avoir reçu autant, sinon plus. Lorsque ses yeux se levèrent enfin de l'écran de son téléphone ; elle me lança un regard dépité qui semblait vouloir dire « c'est comme ça, on échappe pas au progrès ».
Le progrès.
Sous ma semelle, il y avait du gravier qui crissait à chaque rotation de mes talons. Sous mes talons, il y avait le progrès. À mon bras, une femme avec qui j'allais sûrement vivre longtemps, rencontré dans un endroit en chair et en alcool, en fumée et en ivresse, bien à l'abri du progrès.
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Volsi · il y a
Comment résister, après un pareil texte, au plaisir de faire naître, par ce commentaire, une notification ? Ah le goût du paradoxe !
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Clément Paquis · il y a
Il va vraiment falloir que je sache à quoi tu ressembles ! ^^
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SCOTTY · il y a
Ambiance retro formidable, merci l'auteur, on s'oublierai presque.
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Ghost Buster · il y a
Il y a ici un bar avec un brouilleur. L'ambiance y est démente, la bière excellente et les filles à tomber.....
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Mirgar · il y a
L'alcool oui, le virtuel, non!décidément, la liberté est une valeur impossible à vivre...
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Esyram · il y a
Un arriere gout de SF...et pourtant c´estdu present
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Bisaigue12 · il y a
Très réjouissant (jubilatoire est déjà pris) la vraie vie !
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Christian Pluche · il y a
Jubilatoire ! Comment un tel texte n'est-il pas en compét'? Abstinence volontaire de l'auteur ou bien le comité n'a pas aimé cette révolte antitechnologique (impossible de lire sur SE sans smartphone !). Bravo !
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Sauvagere · il y a
Le comité ferait bien d'aller faire une cure au retrobar !
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Clément Paquis · il y a
Il n'a pas passé le comité de lecture ! Certains des textes que je propose et que je trouve juste passables sont sélectionnés tandis que d'autres que je préfère ne le sont pas. Les goûts et les couleurs ...
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Christian Pluche · il y a
Le comité peut se tromper : la preuve ! Je viens de le relire ce texte qui est un hymne au "laissez tomber les smartphone vive la vraie vie" et... je pense aux bouquins de Foenkinnos et d'un autre, un anglo-saxon, ils ont écrit sur une bibliothèque des textes refusés, le tien y a sa place et une bonne place ! (je jubile encore !)
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Clément Paquis · il y a
Ah j'ai encore rien lu de Foenkinos.
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Pingouin · il y a
Enfin un qui ose oublier son portable !
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JPM · il y a
Putain t'as écrasé ton phone mec !
Ca c'est du buzz !
Mais c'est con tu pourras pas le voir ...
Quel dommage ...

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Fée du logis · il y a
j'aime partir dans votre univers ....
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