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Le retour de l´Espagnol

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Ciruja

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Il revenait dans son quartier natal, au Mirail, après cinq ans d’absence, les grands en avaient fait leurs gorges chaudes du retour de l’enfant prodigue après tant d’absence. Un de ses potes, Mokhtar, m’avait glissé un soir, après le foot :
« Tu vas voir, quand l’Espagnol va revenir, tout va redevenir comme avant, finis les petits merdeux qui te braquent pour un rien, finies les descentes de police parce que des jeunes du quartier ont déconné au centre-ville, il va les remettre dans le rang, ces merdeux ! Je ne te raconte pas, quand on était ensemble, on formait une bande de dix mecs, on se connaissait depuis la maternelle, depuis la maternelle ! Et on ne s’est jamais embrouillé, jamais. Dans le business, il n’y avait pas meilleur que lui pour organiser le territoire. Un vrai capitaine. Il aimait les cours d’histoire, c’était les seuls qu’il suivait au collège, il admirait les grands, les Napoléon, les César et je t’en passe. »
Pauvre Mokhtar, il n’avait pas bossé depuis quatre ans, quatre putains de longues années, et depuis le départ de son meilleur ami, n’avait jamais pu remettre la main sur un bon trafic juteux. Il s’était fait mettre à l’amende et s’était rangé chez sa mère, avec son RMI pour s’acheter les clopes et le journal. On le voyait, depuis la fuite de son ami, traîner sa misère dans le square, la cigarette au bec, il regardait souvent au loin, sûrement vers son passé, sa gloire d’antan.
L’Espagnol était sa bouée de secours, ce fut Luigi qui cracha le morceau, le dernier à l’avoir vu, à Malaga, sur la Costa del Sol. Oui, la Costa en or, la seule dans notre imaginaire. Il avait réussi chez les « kings ». Luigi en avait rajouté, on l’appelait d’ailleurs le Marseillais pour sa faconde proverbiale. À ses dires, il était avec les Russes, les Colombiens, les Dominicains et il traitait d’égal à égal avec eux. Comme Scarface !
Je pensais le voir arriver dans une grosse bagnole allemande, toute noire ou toute blanche, enfin classe ! Je ne lui avais jamais parlé, peut-être allait-il me rembarrer, après tout !
Mokhtar me rassura en me disant que c’était un mec réglo et éduqué : « Je ne l’ai jamais vu jeter un mec sauf s'il l’avait cherché avant. Jamais vu taper sur un plus faible que lui, toujours à aider les vieux et les gamins. »
Luigi reçut un coup de fil le soir, peu avant minuit, c’était lui, l’Espagnol alias Franck Ramirez. Il arriverait demain dans la matinée et il irait faire la tournée des popotes, histoire de revoir les vieux amis et deviser sur l’avenir du quartier.
Une voiture inconnue de tous s’arrêta devant ma barre vers onze heures du matin, un homme de grande taille en sortit, il n’avait plus un seul cheveu sur le caillou, il portait des lunettes noires de marque, un T-shirt noir, un jean large et une chaîne en or. Son allure était féline et en sortant de sa grosse berline, une nette impression de puissance fauve et animale se dégageait. Il prit son portable et passa un appel, moins d’une minute plus tard, Mokhtar arriva avec son survêtement de l’équipe nationale algérienne, il ne s’était même pas rasé pour l’occasion ! En le voyant, il arbora un immense sourire et me fit signe de descendre.
Il me présenta de la manière la plus simple : « Gamin, je te présente l’Espagnol. » Je lui tendis la main, il me la serra en me regardant droit dans les yeux puis il dit à Mokhtar : « C’est ton pote ? Il a l’air sûr. Tu t’appelles comment ? » Je répondis en avalant ma salive :
— Magyd.
— Tu es du même bled que ce « roloto » ?
— Non, je viens du Maroc.
— Je connais bien ton pays, il en pousse du bon. Tu en as sur toi ?
Trop pressé de contenter le caïd, je fouillai dans une de mes poches et lui tendis mon bout, il le prit, me remercia puis tendit son sac à Mokhtar qui alla le porter chez sa mère : « Tu es toujours chez ta mère ? »
Mokhtar était un peu gêné : «  Comme tu le vois, ça n’a pas rigolé pour moi depuis ton départ. »
— Tu aurais dû partir avec moi quand les condés ont reniflé mes affaires de trop près. En Espagne, c’est le pied, je te prie de me croire et les flics... disons que tant que tu craches au bassinet, ils ne te baratinent pas.
— Eh Magyd ! » Cria Mokhtar devant l’escalier : « Tu viens prendre le couscous chez moi ? Franck sera content de t’avoir parmi nous. »
— Bien sûr que je viens. A condition que cela ne vous dérange pas.
— Ne te fais pas de soucis, mi casa es tu casa. » Ils partirent chez la mère de Mokhtar, bras dessus, bras dessous.
En rentrant chez moi, j’étais fier comme un paon, je remis ma bonne vieille veste à trois bandes et je fis ainsi mon numéro dans la rue. Il y avait la bande du « Nerveux », leur chef n’était pas là alors j’osai les toiser du regard, ils m’en lancèrent un de famille mais ils étaient bloqués, j’étais le pote de l’Espagnol, ils ne pouvaient plus me toucher ou me prendre pour une buse. Et ça sans rien faire de mal, comme quoi, les apparences peuvent parfois vous servir.
Le couscous paraissait excellent à vue d’œil, il y avait de tout : de la viande de mouton, des carottes, des navets, de la courgette, des merguez, des raisins secs, de la harissa, du bouillon. Il y en avait pour une semaine, la mère à Mokhtar s’était démenée comme une damnée.
Elle n’était d’ailleurs pas dans le salon mais dans la cuisine à régler les moindres détails. Dans le salon trônait Mohktar et l’Espagnol. Ce dernier semblait s’y connaître en cuisine du Maghreb : « Tu pourras remercier ta mère, Il est vraiment excellent, même à Tanger et Tétouan, je n’en ai pas mangé de meilleur. »
— Tanger ? Tétouan ? Je croyais que tu étais sur la Costa del Sol ? s’interrogea l’hôte.
— Tu n’as jamais rien suivi à l’école, mon bon ami. Tu sais bien que de l’autre côté du détroit, il y a le Maroc, pas plus de 20 kilomètres en bateau, ce n’est rien alors j’étais souvent du côté africain, et je te rappelle que les Espagnols ont deux villes à eux chez les « Camaros ». Ceuta et melilla. Deux bons points pour le business.
— Tu en as vu du pays, mon ami. » dit Mokhtar qui se battait avec un os de viande et un bout de gras élastique.
— Tu aurais dû venir quand c’était l’heure pour moi. Je ne pouvais pas t’attendre, rappelle toi, ce commissaire... comment il s’appelait déjà ?
— Dubois. Je m’en souviens comme si c’était hier. Une vraie teigne. Tu ne sais pas la meilleure ?
— Non.
— Ils l’ont muté en région parisienne parce qu’il faisait trop de ramdam par ici, un vrai cow-boy. Six mois après ton départ, il était lui aussi dans les cartons et les valises. Et j’ai entendu dire qu’il avait de gros problèmes avec les ripoux de son secteur, ils l’ont placé dans un « comiko » de lascars ! Les condés, ils sont pires que les loulous de la cité, il y a des gus qui étaient dans le passé des voyous et qui sont passés de l’autre côté pour la sécurité de l’emploi.
— Tu le sais de radio cité ? S’étonna Franck qui prit une bonne boule de semoule avant de la mettre tout entière dans sa bouche.
— Non, d’un cousin qui vit à Saint-Denis.
— Écoute, tu n’as rien fait depuis cinq ans ?
— Tu le vois bien. Rien, pas un bon plan, et les minots, je ne te raconte pas, ils n’ont peur de rien, tu peux avoir le double de leur âge, ils veulent quand même te marcher dessus, il y en a même qui ont des armes. Je te jure, de ton temps, les choses étaient meilleures.
— De mon temps... de mon temps. Arrête de parler comme si tu avais 50 ans, la vie n’est pas finie pour toi. Je pensais que tu avais un petit trafic bien comme il faut, avec ta prudence et ta science des chiffres. Je ne sais pas quoi dire.
— Je comprends que tu soies déçu mais ce n’est pas de ma faute. » Il baissa la tête, c’était la première fois que je le voyais ainsi, il n’avait pas plus de trente ans mais on sentait que sa vie était achevée, il n’avait plus la force, Franck me fit signe de venir, j’obéis sur l’instant et il me dit à l’oreille : «  Il faut que tu nous laisses, on a une discussion d’adultes, tiens, prends ce billet pour t’acheter des conneries et surtout, ne dis rien de ce que tu as entendu ici. Compris ?
— Compris, Franck.
— C’est bien petit. »
En sortant, je ne pus m’empêcher d’essayer de prendre des bribes de conversation mais en entendant le mot « trésor », je pris la nette résolution de partir en catimini car je savais qu’à un moment ou à un autre, l’Espagnol aurait été saisi d’un brusque accès de paranoïa.
Dehors, je ne me sentais plus le roi du monde mais j’avais un bon billet de 50 euros et je savais déjà comment l’utiliser. A condition, bien sûr, de ne pas le montrer aux clochards de la cité car il se serait aussitôt envolé et mes rêves avec.
Luigi essaya de me tirer les vers du nez mais je tins parole.
Deux jours après son arrivée tonitruante, Franck partit du quartier au volant de sa voiture de sport sans un regard pour les rues de sa jeunesse. Je pensais qu’après cinq ans d’exil, il se serait arrêté un peu plus longtemps mais un homme d’affaire comme lui n’avait pas le temps pour la nostalgie. Et les sentiments.
Les bruits ne tardèrent pas à arriver, comme quoi Franck était tricard en Espagne, qu’il n’avait pas réussi comme on le prétendait et qu’il avait les sud-américains et les Marocains au cul, ce qui expliquait sa brusque arrivée dans le quartier. Mais personne n’avait la vraie version. Je savais que Mokhtar n’était pas un baveux et qu’il ne lâcherait pas sa valda à n’importe qui dans la rue.
Je le vis d’ailleurs près du centre commercial, la bande du « nerveux » le chahutait et il ne disait rien, c’était comme s’il ne voulait pas prêter attention à leurs simagrées. Il passait son temps au kebab du coin, les jeunes disaient qu’il voulait travailler pour le Turc parce qu’on allait lui enlever son RMI.
Quand il me vit dans le restaurant, il me dit d’approcher, il s’était passé trois semaines depuis la « conférence au sommet des anciennes gloires du business ». Le temps avait fait son effet, il me parla lentement, comme un handicapé : « Ramirez, c’est fini. Tout ça, c’était du flan, des racontars, un mec « plein de bouches ». Il n’a plus rien. C’est pour ça qu’il était revenu, cette baltringue. Il faut que je me trouve un taf, un vrai et que je quitte cette zone où je suis tricard, en plus je n’aime pas le rugby, je n’aurais aucun mal à me trouver un coin de ciel bleu en région parisienne. » Le sourire lui revint de manière furtive, je lui tapotait l’épaule, avec un brin de pitié, il continuait comme au confessionnal : «  Le trésor, le trésor ! Bien sûr que je lui aurait gardé sa part, si j’avais pu le garder, seulement, quand les flics sont arrivés, ils avaient de bons indics et ils n’ont pas mis trop de temps pour la trouver, notre planque ! Heureusement que je ne l’avais pas mis chez ma mère, elle en serait morte de chagrin et de honte. Elle n’a jamais rien su de mes trafics. Tu penses, la famille, c’est sacré. Écoute, môme : Il ne faut pas que tu tripes sur nos «  aventures », bosse tes cours, apprends, pense à un bon boulot parce que le business, c’est plein d’enculés et de requins qui ne pensent qu’à te plumer et qui te laissent à poil. »
Il n’y avait plus rien à rajouter, tout était dit. Je n’avais pas faim, il était inutile de rester. L’année suivante, je fis ma rentrée au lycée, dans une bonne classe, Mokhtar avait rejoint son cousin, en haut, à Saint-Denis, dans le froid et la grisaille. Je l’aimais bien, ce type, même si les gens se foutaient de sa gueule.

PRIX

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Jennyfer Miara · il y a
Au moins, Mokhtar donne de bons conseil :-) J'aime le fait que vous ayez dressé le portrait de 3 gangsters différents: le boss, le second et l'apprenti; ça donne une bonne vue d'ensemble.
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Aurélien Azam · il y a
Une nouvelle à l'ambiance et au parler très travaillé, qui m'a paru si réaliste que j'en ai oublié qu'il s'agissait d'une histoire et non pas d'un témoignage réelle. L'intrigue qui plus est ne s’essouffle pas malgré un sujet complexe.
Je ne vis pas dans la même partie de l'Espagne que les coins méridionaux qu'a arpenté ton Espagnol, mais cela a été un plaisir de le rencontrer.
Également, mon très très Court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir. Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller renouveler ton soutien pour mon texte ! J'en serai ravi :)
Agur !

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Bertrand Gille · il y a
Texte très interessant qui aura suscité ma curiosité jusqu'au bout (pourtant, vu le sujet, ce n'était pas gagné avec moi).
Vous avez mes 5 voix. Bravo!

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Ciruja · il y a
Merci
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Ginette Vijaya · il y a
On ne rigole pas dans les zones ! Réalisme , dureté , cruauté , violence , le rendu est vif , un coup de pinceau qui gicle !
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Haïtam · il y a
Une vraie histoire de quartier avec un bon scénario!
Bien aimé cette ambiance de petits caïds de quartier qui se la ''pètent'' comme on dit.

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SakimaRomane · il y a
C'est bien écrit et interessant :)
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Virgo34 · il y a
J'étais en effet passée chez vous, sans commenter (je pense lui avoir octroyé 5 votes).
Votre texte me parle pour de multiples raisons. Une histoire que j'ai eu plaisir à relire. Buena suerte.

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Ciruja · il y a
Merci virgo34
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Nadine Gazonneau · il y a
Merci pour l 'invitation . Une histoire qui se déroule comme une tranche de vie , l'atmosphère de ces getthos et des jeunes qui y vivent est vraiment très bien rendue . Espoir et tristesse se côtoient . +5
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Ciruja · il y a
Merci
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Fred Panassac · il y a
Une atmosphère de tristesse bien rendue dans cette tranche de vie du Mirail "prise sur le vif". L'intérêt ne faiblit pas jusqu'à la fin, bravo Ciruja, mes 5 voix.
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Ciruja · il y a
Merci
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Keith Simmonds · il y a
Une nouvelle bien écrite et fascinante , Ciruja ! Mes votes !
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Ciruja · il y a
Merci
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