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Le respect se perd

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Alain Lonzela

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FINALISTE
Sélection Public

Le ciel venait de lui tomber sur la tête. Il était statufié. A la fois présent et absent. Son cerveau lui refusait toute compréhension.
Il voyait un homme le regarder d’un air inquiet.
Le son revint d’un coup
— Vous m’entendez ? Monsieur ? Est ce que vous m’entendez ? Monsieur Moret ?
— Excusez moi. Je n’ai pas bien compris ce que vous avez dit.
— Ne vous excusez pas. Je comprends. Vous voulez un sédatif ?
— Non. Je veux que vous me répétiez ce que vous venez de dire. Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris.
— Mon pauvre ami. Croyez bien que je suis désolé. J’aurais aimé me tromper mais les analyses sont formelles. Je ne peux plus rien pour vous.
— Combien de temps vous avez dit ?
— Trois mois. Quatre dans le meilleur des cas.
— Et il n’y a absolument rien à faire ?
— Absolument rien. Vous pouvez aller voir d’autres confrères ou vous tourner vers des médecines alternatives, si vous le souhaitez. Mais je ne veux pas vous donner de faux espoirs.
— C’est très bien ainsi. Au moins... je suis fixé. Combien... ?
— Je vous en prie. Ce n’est pas utile.
— Je n’aurai jamais le temps d’encaisser le remboursement, c’est ça ?
—... ?!

Le médecin était resté glacé par cette dernière remarque. Certains patients, parfois, jouaient les bravaches mais jusqu’à présent aucun n’avait fait preuve de ce détachement et de ce sens de l’humour noir avec autant d’auto-dérision. Il n’avait pas su quoi répondre.

Bruno Moret descendit les escaliers comme s’il portait le poids du monde sur ses épaules. En ouvrant la porte cochère, il fut confronté à cette vie qu’il allait bientôt quitter.
Le soleil brillait de tous ses feux, ironiquement, pensa Bruno, mais il est vrai qu’il n’était pas au service des états d’âme maussades d’un individu. La vie suivait son cours. Les gens vaquaient à leurs occupations, à leurs petits tracas quotidiens.

C’est en mesurant le contraste qui existait désormais entre eux et lui qu’il réalisa pleinement les implications de ce que le spécialiste venait de lui annoncer.

Il rentra chez lui et ferma ses volets, se claquemurant dans le noir comme si s’imposer cette épreuve pouvait changer le cours des choses.
Il resta prostré pendant des heures, perdant toute notion du temps. Il ne répondait plus au téléphone. A quoi bon. Les gens de son boulot ou deux ou trois de ses copains sans aucun doute. Mais il ne se sentait pas le courage de parler.

Puis il se dirigea vers la grande commode de son salon-salle à manger. Il l’avait héritée de ses parents, en même temps que ce qu’il cherchait.
Un pistolet d’ordonnance de son grand-père. A quoi bon attendre que la maladie commence ses ravages ? Il préférait en finir tout de suite.

Il resta longtemps avec l’arme entre les mains. Il n’arrivait pas pas à se décider à passer à l’acte.
Furieux contre lui même, il décida de sortir. Mourir avec un peu de panache serait peut être plus facile. Sur les quais de la Seine, face au Zouave ou à la Statue de la Liberté lui paraissait plus « acceptable ». Sous la Tour Eiffel ? En face de l’Assemblée Nationale ?
Indécis, il déambulait dans Paris.

Il se retrouva finalement à longer les berges de la Seine. Se jeter à l’eau ? Cela manquait singulièrement de classe. De plus l’eau était d’une saleté abominable.
Il regardait les déchets charriés par le courant quand il entendit du bruit derrière lui.
Un groupe de jeunes gens, visiblement bien éméchés cherchaient querelle à la terre entière.
Ils étaient jeune et en bonne santé. N’avaient-ils rien de mieux à faire que de gaspiller ces précieuses minutes qui lui faisaient tant défaut à lui ?

Constatant qu’il les regardait fixement, les jeunes gens reportèrent leur violence sur lui. Ils l’insultèrent et commencèrent à l’entourer pour lui faire passer un sale quart d’heure, au simple motif qu’il les avait dévisagés avec insistance.
L’un d’eux sortit un couteau à cran d’arrêt. Le déclic de la lame qui se fixait en position ouverte fut le déclencheur. Il voulait mourir mais pas comme ça. Pas à cause de ces petits cons.
Le pistolet d’ordonnance était dans sa poche. Il le saisit.
Quatre coups de feu. Ils étaient restés stupéfaits. Ils n’avaient rien compris. Maintenant les quatre étaient raides morts. Ils avaient eu trois secondes pour apprendre à apprécier la vie.

Il partit, indifférent aux éventuels témoins ou indices qu’il laissait derrière lui. La justice ne le rattraperait jamais assez tôt. Il comparaîtrait devant une autre Justice prochainement. Et là pas d’effet de robe de l’avocat ou d’artifice légal ou de plaidoirie.

Sans le moindre sentiment de culpabilité, il rentra chez lui. Il était heureux. Il avait trouvé comment marquer de son empreinte ce bas monde qu’il allait bientôt quitter.
Des le lendemain, il se remit à marauder sitôt la nuit venue. Mais sa tournée fut infructueuse. Rien de méchant ne se passa.
Il rentra dans une supérette ouverte la nuit pour prendre une cannette de bière glacée. Il ne mourrait pas d’une cirrhose du foie, alors quelle importance ?
Derrière sa caisse, l’homme lui jeta à peine un coup d’œil trop occupé à regarder une émission débile à la télé. Il hésitait entre une bière belge et une ginger ale lorsque le caissier le héla
— Oh ! Alors ? Tu te décides ? Laisse pas la porte ouverte, après elles seront plus froides. J’ai pas que ça à faire, moi, de passer après tous les cons dans ton genre, pour fermer la porte.

Son sang ne fit qu’un tour. Il se dirigea résolument vers l’homme et lui tira trois balles à bout portant.
— Tu vois ? Tu n’as plus de problème de porte ouverte et tu aurais dû apprendre à demander les choses poliment. Ça t’aurait évité des ennuis.

A partir de là, les choses s’enchaînèrent rapidement. Chaque soir il sortait et rendait sa justice, indifférent aux pistes qu’il pouvait laisser aux enquêteurs. La Justice des hommes ne serait pas assez rapide.
Très vite, il fit les gros titres des journaux.
De violentes polémiques éclatèrent à son sujet. Certains voyaient en lui un héros, voire un modèle. D’autres, à l’opposé y voyaient une décadence sociale ou un effet pervers de la Société qui peut engendrer des monstres pareils.
La presse l’avait surnommé le « tueur poli ». Les témoins avaient certifié qu’avant de tuer, il avait dit à l’un « on dit merci », à un autre « on dit s’il vous plaît » et « bonjour » et « au revoir » figuraient en bonne place dans le palmarès des mobiles de passage à l’acte.

Indifférent à la polémique, il continuait ses activités meurtrières. Une vendeuse de magasin fut abattue après avoir enguirlandé un client et l’avoir chassé en lui disant « casse toi, pauvre con ».

La police était submergée d’appels. Mais malgré le peu de précautions que prenait l’individu, il était impossible de remonter jusqu’à lui. La Préfecture exigeait des résultats mais ce tueur atypique passait sous le feu de tous les radars. Les méthodes classiques étaient inopérantes, bien qu’il agisse au su et au vu de tout le monde.

Mais, pour la police, le cauchemar n’était pas fini. Des imitateurs jaillirent çà et là. De fait, l’impuissance à intervenir pour empêcher ces actions punitives avait déclenché un mouvement inconnu jusqu’alors.
Tout le monde devenait poli, sobre et se comportait socialement bien.
Même les grands directeurs de société commençaient leurs Conseils d’Administration par « bonjour » et ne manquaient jamais de remercier poliment leurs collaborateurs. On n’est jamais trop prudent.

Quand à Bruno Moret, me direz-vous ?
Trois semaines après sa première sortie, il avait reçu un appel de son spécialiste :
— Bonjour Mr Moret. Je tiens à vous présenter mes plus plates excuses. Je vous prie de me pardonner mais malgré toute notre vigilance, nous avons inversé deux dossiers. Nous avons un traitement pour vous soigner. Veuillez reprendre contact avec ma secrétaire qui se fera un plaisir de vous fixer rendez-vous dans les meilleurs délais. Encore une fois, toutes nos plus plates excuses. Merci de ne surtout pas nous en tenir rigueur, et à vous revoir.
Comment en vouloir à un homme si poli et si charmant ?

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
Bien prenant avec un fil récital bien conduit. En passant, je suis en finale avec " Achou l'amour empoisonné "
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AKM · il y a
Bravo !!! Je m'abonne !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
Merci !

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JACB · il y a
Bravo Alain! C'est un prix mérité.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci

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Souleymane Diallo Diallo · il y a
excellent reflexion et la chute hoo. je vous invite a parcourir mon texte:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/vie-et-vecue-dun-africain-en-afrique-1

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Silvie · il y a
Une nouvelle originale et fort bien construite. La chute est inattendue. Bruno, qui ose se révolter contre la médiocrité à la fin programmée de sa vie, devient le porte-parole de nos propres désirs de vengeance. Quelle classe il a, ce meurtrier! Si vous aimez les contes, j'aimerais partager avec vous l'un de mes textes, "Que ma joie demeure". Venez sur ma page, je vous y attends. Bon week-end, Alain.
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Chorouk Naim · il y a
Joli
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Michel Ezan · il y a
J'ai adoré. Un bon rythme.
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Adjibaba · il y a
Après lecture moi je n'ai qu'une chose à dire: j'aime tout simplement.
Texte très bien. J'ai particulièrement apprécié la simplicité dans l'écriture et c'est ce qui rend le récit d'ailleurs si agréable.
Si l'envie vous prend, passez donc soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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ASSMOUSSA. · il y a
Bien écrit très beau texte j'aime ! Bonne finale ! Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles "Jeunes écritures" (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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