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Le repos du guerrier

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Chantal Parduyns

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J’ai appelé les secours, en fin de compte. Il n’y a plus rien à sauver mais il le fallait... J’ai donné mon nom, son adresse. J’ai entrouvert la porte ; qu’ils entrent et me laissent en paix. Puis, je suis retournée auprès de mon Amour profiter des derniers instants de notre intimité nouvelle.

Je le regarde. Un sommeil lourd et sans rêve a délié ses muscles épanouis. Il est beau... mon âme tressaille de concupiscence et d’effroi devant l’immobilité splendide de son corps. Il est à moi. Comme il ne l’a jamais été.

J’avais espéré si souvent et si fort ! Tant de désirs exaltés et inassouvis, exaspérés jusqu’à la douleur. Toutes ces promesses de plaisirs charnels que j’avais enterrées profond depuis longtemps et qu’il avait exhumées peu à peu sous l’or de ses yeux.
Enfin... son corps est là ; sa peau étrangère, offerte à mes mains... J’effleure son visage d’un doigt tremblant ; je caresse tendrement la peau immobile et si fine de son cou, du lobe de l’oreille jusqu’au torse de marbre ; je promène timidement un bout de doigt délicat sur son ventre souple et doux. Il m’appartient, mais je n’ose en jouir.

Il a les yeux clos, dommage ! J’ai tant aimé ses yeux et j’aurais tant aimé m’y perdre. Désir insatisfait, qui restera éternel... Je ferme les yeux, moi aussi, et je me souviens. Précieusement, j’étale, encore une fois, les images de la Rencontre...


Je marche, l’esprit distrait de mille et une choses à faire, à prévoir, à organiser. Soudain, une énergie vibrante envahit mon monde. Un homme emplit l’étroitesse du couloir, une auréole resplendissante y dessine sa silhouette joyeuse. Il s’avance pesamment, les épaules lasses mais la tête dans un nuage de bonheur ; son regard pétillant éclabousse des bulles sur la grisaille des murs. Ses pieds écrasent la terre pour y puiser un regain d’énergie. Sur ses traits bouffis de fatigue et de chaleur, je devine les griffures d’un sourire intérieur.

Bien dans sa vie et dans sa tête, il impose son évidence d’homme et le décor maussade se dilue autour de son corps puissant. Il n’y a plus que lui et l’instant de bonheur magique qu’il apporte en cadeau à qui veut le prendre. Je suis là et je reçois cette offrande, simplement.

Je m’emplis de l’énergie animale de ce corps dense qui m’attire et j’avance machinalement ; je l’aurais traversé s’il ne m’avait retenue d’un baiser rapide ; un baiser de chat sur ma joue, qui glisse furtivement vers le coin de mes lèvres. Il me parle, je réponds des mots sans importance ; je me chauffe à l’or de ses yeux. Il me dit sa fatigue et les bonheurs qui l’attendent ; j’écoute d’une oreille distraite ce que j’ai déjà lu sur sa peau et dans son regard. Il est intensément beau malgré la sueur, la crasse et la barbe naissante. Je profite de cet instant magique d’intimité. Oui, nous venons de nous rencontrer et déjà, nous sommes intimes ! Ses lèvres, mes yeux chuchotent tranquillement des secrets. Les gens autour de nous s’agitent, passent, nous évitent.

Il crée un monde lumineux qui se dilate et occupe l’espace entre nos deux corps. D’un sourcil qui s’en émerveille, il me dit combien je suis désirable. Doucement, il écarte la toile sereine de ma vie, il éveille des sensualités étouffées qui gonflent mon sang. Il me prend le cœur et l’emmène en voyage. Sous mes yeux fascinés, il déploie un kaléidoscope de promesses qui chatoie hors des limites du temps : des instantanés de bonheur éclatent, se superposent, s’entrelacent en un feu d’artifice magique.
Le temps d’un soupir et la fête est finie. Il reprend son chemin dans le couloir, je reviens à mes préoccupations.

Aujourd’hui encore, j’aime me rappeler cet instant magique de la Rencontre et les jours heureux qui suivirent, où je contemplais souvent les poussières d’étoiles qu’il avait accrochées très haut au ciel de ma vie.


Le temps a passé doucement, joyeusement. Le hasard nous a retrouvés et nous nous sommes reconnus avec plaisir. Puis, nous avons pris l’habitude de nous chercher pour voyager ensemble quelques instants. Nous avons joué à nous séduire, nous avons dansé sur nos désirs. Il prenait la main que je lui abandonnais et m’attirait dans ses envies. Patiemment, il implantait son corps dans ma vie. Un regard appuyé, détourné à regret ; un baiser effleuré, des lèvres qui se retiennent à grand peine d’être pressantes ; des gestes d’amant ébauchés... Jour après jour, il esquissait sur ma peau la faim qu’il avait de mon corps. A mots masqués, il me disait sa volonté d’exister dans ma vie. J’ai commencé à croire qu’il m’emmènerait au pays de son corps et cet espoir m’est devenu essentiel.

Je jouais, je dansais, heureuse sous les étoiles de ses yeux. Je ne sais quand, des nuages sombres et lourds se sont mis à cacher les étoiles, parfois. Je ne sais quand, il a voulu m’enchaîner à ses convoitises. A chaque rencontre, il me faisait tournoyer autour de lui pour éprouver la solidité de la chaîne. Le matin, j’existais dans son sourire joyeux et le soir, je doutais sous son sourire narquois ; dans ses yeux, je lisais, tour à tour, l’indifférence ou l’envie. Il me réclamait des baisers qu’il me reprochait ensuite. Nos conversations banales s’émaillaient de sous-entendus que je m’évertuais à décoder, des heures grises durant.

Et j’ai couru de l’espoir à la mornitude, de l’amour à la haine; je m’embourbais dans les marécages fangeux de mes sentiments. Il chauffait mon cœur à blanc puis laissait dégoutter sa substance à ses pieds. Impuissante, je sentais mon âme se vider et durcir. Il venait, j’avançais ; il reculait, je fuyais et il me rattrapait, épuisée. Séducteur, il n’avait de cesse de me réduire à sa merci. Quand sa domination abîmait le sommeil de mes nuits et paralysait mes journées sur l’attente d’un espoir, je me rebellais un instant ; il se faisait tendre et je succombais de nouveau à son charme ensorcelant.


Peu à peu, mes nerfs s’étaient tendus comme les cordes d’un violon. Et il jouait l’instrument sans ménagement ; sous son archet impitoyable, il alternait les tempos saccadés et sauvages avec de longs tirés si vibrants de sensualité. Trop longtemps maintenue à la limite de la rupture, une corde avait cassé, puis une autre, et le chevalet s’était écrasé sur une note de haine sauvage, entraînant dans sa chute fatale l’équilibre fragile de mes sentiments. Et j’avais tué mon amour.


Je me sens sereine. La guerre est terminée, car c’était bien une guerre ; mon corps apaisé me le dit, mon âme me l’affirme. Une guerre qui ne disait pas son nom mais dont l’enjeu était la survie. Et je suis vivante ! J’étais esclave... et je suis libre. Dans mes veines, le sang coule, tiède et tranquille, enfin. Il me reste tant de choses à vivre...

Il est là, sous ma main... et je ne peux en jouir car je l’aime. Alors, je veille sur son sommeil, à genoux, la main posée sur sa poitrine. « Tu étais fou, mon bel amour, de chercher le pouvoir ! »


Des sirènes déchirent notre intimité, des pas claquent, la porte bat, des hommes envahissent le living de gestes saccadés, de mots pressés. Ils me repoussent et s’emparent du corps, le palpent rapidement. Je réponds machinalement à l’homme en blanc penché sur mon amour.
- Que s’est-il passé ?
- Je ne sais pas, il dormait et puis, il ne respirait plus et je n’arrivais pas à le réveiller.
Non, nous n’avons pas eu de relations sexuelles. Non, nous n’avons pas pris de drogue.
Impuissant, l’homme en blanc se relève, se tourne vers moi et me regarde intensément.
Tout est fini, mon amour repose sous une couverture anonyme qui le cache à mes yeux et je reste seule.

Bientôt, un homme gris se plante devant moi, se présente, s’impose à mes yeux, Doucement, l’inspecteur tente de m’écarter de ce jeune guerrier qui ne sera jamais mon amant. Il articule des questions incisives. Je les entends lentement, les vagues de mes sentiments les couvrent de leurs mouvements lourds et pénétrants. Comme une automate au ressort lâche, je dis les noms, les adresses.
- Vous connaissiez la victime, affirme prudemment l’inspecteur en gris si poli. Vous étiez intimes ?
- Oui, nous nous aimons. Il est mort, n’est-ce pas ?
- Oui, je suis désolé. Vous habitez ici ?
- Non. C’est son appartement.
- Que s’est-il passé ?
- Je ne sais pas. Il m’a amenée chez lui. Nous nous sommes embrassés, il était fatigué alors nous nous sommes allongés sur le tapis pour parler. Il s’est endormi. Je suis restée à côté de lui. Je l’ai regardé dormir, il était si beau, si serein. Je ne voulais pas troubler son sommeil. Et puis, j’ai remarqué qu’il ne respirait plus, je l’ai secoué, en vain, j’ai appelé les secours. J’ai essayé de le ranimer...
- Il y a longtemps qu’il a arrêté de respirer ?
- Je ne sais pas.
- Vous avez consommé de l’alcool, de la drogue ?
- Non, non...
- Et la victime ?
- Non, je ne crois pas.
- Avant qu’il s’endorme, vous avez eu des relations sexuelles ?
- Non...
Je sens un gouffre s’ouvrir dans mon ventre. Mon amour est stérile. Je reste seule et vide.
Un éclair glacé me foudroie. La respiration suspendue, mon cœur affolé s’emballe. Un torrent de douleur violent frappe durement ses parois ; il gonfle mais n’éclate pas, il enferme les rythmes sauvages, les embrasse et réussit à les accorder sur une pulsation profonde, puissante et rapide. Entêté, il bat, déterminé à survivre ; il bat fort ; il bat obstinément, peu à peu il écope la douleur qui s’écoule dans mon corps abandonné, qui avance jusqu’au bout des ongles, des yeux, des lèvres. Une vague de souffrance écume en larmes silencieuses, une autre s’enroule en un hurlement muet, une autre se précipite en souffles saccadés.

Impérieuse, la douleur cogne dans ma tête. J’ai perdu l’Amour qui me faisait espérer les jours ; je suis seule dans mon corps vide. Un océan noir m’entoure, me dit que le rivage est bien loin et propose de diluer mon chagrin dans la profondeur de sa nuit. Mais je refuse obstinément le sommeil. Parce que je suis femme, parce je suis née pour la vie, parce que le rivage des hommes est ma terre. Je rassemble ma douleur, la recueille dans mon ventre et l’y pelotonne, je la berce, comme on berce un enfant irascible et inconscient du mal. Je me couche sur le flanc et je laisse patiemment dégoutter mon immense chagrin dans l’éponge de la terre.


Autour de mon corps abandonné, les hommes blancs et gris s’activent. Je sens leurs interrogations muettes, je perçois le bruit indistinct de leurs réflexions préoccupées. Ils se sont approprié l’espace et les choses ; ils fouillent consciencieusement. Bientôt, ils découvriront un petit flacon où subsistent quelques poussières blanches. Ils seront satisfaits d’avoir trouvé la clé. Ils pourront établir les faits, expliquer la mort, imaginer des circonstances, construire une histoire banale qu’ils transcriront dans un rapport bien ficelé.

Les questions et les soupçons de la police viennent se noyer dans les douves profondes de ma tristesse indifférente. Que m’importent leurs comment et leurs pourquoi mesquins.
- Où l’emmenez-vous ? Ne lui faites pas de mal, surtout ! Il est si beau...
L’inspecteur respecte la souffrance des victimes. Il sait s’occuper des cadavres, on le lui a appris, mais il ne peut que s’incliner gauchement devant la douleur muette et résignée d’une femme. Il renonce à ses questions, s’empare d’une couverture qu’il dépose sur mon corps brisé et tremblant. Il croit que je meurs, il ne voit pas que je revis. Des mains étrangères me palpent, évaluent la vigueur de mon sang, de mon cœur et apaisent de leurs drogues faciles mes muscles torturés.


Les jours ont passé, l’inspecteur a posé beaucoup de questions, sauf à moi ; il compatit à l’atrocité de l’amour perdu, tourne respectueusement autour de ma plaie. Il a interrogé les voisins, la famille, les amis. Il a reconstruit ma vie et elle est rentrée bien sagement dans le canevas aride de son rapport. C’était facile : je n’avais pas d’histoire avant la Rencontre, mais j’avais des faits : une adresse proprette, une identité sans tache, un métier sans ombre, peu d’amis, beaucoup de relations qui appréciaient mon image lisse et claire.

Un jour, l’inspecteur se plante devant moi comme un enfant fier par avance du cadeau qu’il va offrir. Il vient me rendre ma vie d’avant l’amour, ma vie sans heurt et sans couleur. L’enquête m’a été favorable : mon Amour si beau avait un passé, j’étais si vierge.
- Savez-vous qu’il consommait des substances illicites ?
- Non.
Je ne le savais pas, non, mais je m’en doutais ; je ne mens pas, je lui réponds ce qu’il veut entendre.
- Il est mort d’une overdose, le cœur a lâché. On n’a pas retrouvé l’origine de la drogue, évidemment...
Evidemment, j’avais été très prudente !
- C’est dommage ! Les médecins pensent qu’il s’agit d’un nouveau cocktail artisanal aux effets particulièrement dangereux et imprévisibles. Ils aimeraient en connaître la composition pour y adapter un traitement. Ces gélules vont sûrement se répandre...
Pas de risque, la préparation était vraiment très artisanale. Il m’avait fallu un mois pour collecter discrètement les nombreux ingrédients. Et j’avais écoulé tout mon stock en une seule fois. Quant aux effets imprévisibles, j’avais des doutes.

Plein de tact, l’inspecteur n’évoque pas la vie dissolue de mon Amour, ses aventures nombreuses, sans lendemain. Je ne sus jamais combien de cœurs il avait soumis et laissés en friches.

L’inspecteur s’appelle Alexandre, il est grand et fort. Il est programmé pour protéger les victimes désemparées et je me laisse bercer par sa sollicitude attentive. Il a vu mes plaies à vif. Il a pesé la masse de mon chagrin muet et l’a convertie en innocence.

Je lui plais mais il ne le sait pas encore. Je disparaîtrai de sa vie bientôt, avant qu’il ne se fasse un devoir de chasser le fantôme de mes nuits et ne s’impose en conquérant de ma vie dévastée. Une guerre me suffit !
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Denis Lepine · il y a
on ouvre des portes et le hasard s'insinue, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier', sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Chantal Parduyns · il y a
Désolée... je n'avais pas vu votre commentaire ! Donc j'arrive très en retard pour vous remercier pour votre vote et votre gentille invitation !
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Exophorie · il y a
Les jeux de l'amour et du hasard, je t'aime, moi non plus , le tout si bien décrit.
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Chantal Parduyns · il y a
Voilà la magie du lecteur à l'oeuvre... Je n'avais jamais pensé mon histoire sous cet éclairage ! Mais oui... Merci pour ce retour instructif. Merci pour le compliment. Et je vous souhaite un excellent printemps, puisqu'il semble vouloir poindre.
Je me pose une question... Exophorie... il y a une signification, ou c'est juste pour la beauté du mot?

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Exophorie · il y a
Optométriste, passionné par la vision binoculaire et ses défaillances, j'ai choisi naturellement ce terme (ici défaillance non visible en divergence) mais pouvant sous-entendre une grande ouverture de vue sur le monde . La curiosité est le plus beau défaut du monde, merci de me la témoigner.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour cette info ! Me voici plus savante ! Et je partage totalement votre avis sur la curiosité ! Que ce we vous réserve plein de curiosités à admirer !
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Prijgany · il y a
On a beau dire, mais le cannabis c'est quand même moins toxique que le LSD. Qu'il repose en paix avec lui même, ce guerrier, peut-être transformé en poudre grise après passage au crématorium. Bien écrit Chantal.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Je suis contente que cette histoire vous ait plu ! Bonne après-midi !
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Rosine · il y a
Elle est redoutable votre tueuse ! + 1 (j'ai bien aimé : je lui plais mais il ne le sait pas encore).
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Chantal Parduyns · il y a
Merci Rosine ! Contente que cette histoire vous ait plu ! Bonne après-midi !
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