Le rendez-vous de Marjorie

il y a
12 min
0
lecture
0
- J'ai aimé, oui. Plusieurs fois, même. Mais aucune femme ne m'a aimé de la manière dont j'ai pu le faire.

Cette phrase étonna Marjorie. Elle avait du mal à croire comment un homme aussi charismatique, aussi beau qu'Auguste ait pu connaitre des déceptions sentimentales. Pour elle ce n'était pas le genre d'homme à les vivre mais plutôt à les créer. Elle se remémora leur rencontre chez le fleuriste deux semaines auparavant. Il l'avait aidée à trouver la dernière - et parfaite - fleur pour finir de composer son bouquet et après avoir échangés quelques amabilités ils s'étaient donné leurs numéros. Marjorie n'en attendait rien de plus (pour elle, Auguste avait pris son numéro par pure politesse). Mais voilà qu'au bout d'une semaine il lui avait envoyé un message pour l'inviter à dîner. Elle avait accepté, bien sûr, l'idée de laisser passer une occasion pareille relevant pour elle de la pure folie. Et les voilà maintenant dans ce restaurant, assis autour d'une table, sur le point d'entamer le plat principal, Marjorie écoutant attentivement les plaintes amoureuses d'Auguste, laissant sa voix bercer ses oreilles et ses gestes hypnotiser ses yeux. Elle apprécie tout particulièrement la façon dont il a de prendre une pincée de parmesan râpé et de le répartir sur ses pâtes, se concentrant à les disperser en cercle décroissant. Cela lui rappelle Olivier. Lui qui avait l'habitude de faire le même geste. Et c’est un flot de souvenirs qui se déverse dans sa cervelle.

Olivier.

Son arrivée au lycée. L'amitié immédiate. Le permis. Les virées. La tournée des bars. Le baiser volé un soir avant de rentrer. La fac. Les cours en amphi. Les soirées. La branlette qu'elle lui avait faite, bourrée, derrière une bagnole avant de regarder le sperme se coaguler au caniveau et disparaître. L'indépendance. Les petits boulots. Les apparts. Les nouvelles connaissances. Le défilé des amoureux. Son suicide.

La nuit où tout s'est figé.

Retour en arrière.

Couchée tôt parce que fatiguée. Le téléphone qui sonne vers une heure du matin. Viens à l'hôpital. Vite. C'est Olivier. Surdose médicamenteuse. Tu es mal réveillée. Tu ne comprends pas. Il y a comme un bourdonnement dans ton oreille droite. On te répète la chose. Vite. Son état est critique. Tu arrives une heure après. Tu arrives une heure trop tard. Tu veux le voir. Impossible. Emballé, c'est pesé. Le choc te cloue sur place. Tout devient vide autour de toi. A moins que ce ne soit à l'intérieur. Tu regardes. La famille. Les amis. Toi. Tous ceux qui sont présents. Debout. Dans le même bateau. Échoués. Le médecin vient vous voir. Le médecin vous explique. Le médecin utilise un ton neutre pour dérouler une liste de mots comme on subit une musique d’ascenseur. Des mots tâchés qui empêchent d’y voir clair. De comprendre. Des mots que tu n’entends pas.

Soutien psychologique ? Ce sont les deux nouveaux mots qu’on te propose. Pour te guérir. Pour combler le vide. Le blanc. Le blanc baveux de la blouse du docteur qui a déteint sur l’or corrompu du silence. Va te faire foutre. Ces quatre-là te soignent. Pendant un instant. Mais tu ne peux pas rester là à attendre plus longtemps. A attendre que rien ne se passe. Scotchée au sol. Hébétée. Alors tu sors.

Bouffée d'air. La nuit te serre. Tu marches. Ou plutôt tu erres. Sans but ou direction précise. Si bien qu’à un moment, fatigué, tu fermes les yeux. Le noir total. Le silence. Le froid. Le vide. Tout est colmaté. Enveloppé dans de la neige polystyrène.

Et puis des voix. Fortes. Qui résonnent. Qui sont proches. Qui traversent ton crâne. T'obligent à ouvrir les yeux. A demi. Sur du ciment. Sur un lieu inconnu de ton bataillon de lendemain de soirée. Tu relèves la tête. Tu regardes. Tu es perdue. Tu te mets sur tes deux jambes. Mauvaise idée. Haut-le-cœur. Sur le ciment. Dans ta tête c'est la lambada. Et ce n'est pas près de s'arrêter. Les voix viennent d'à côté. C'est des voix d'hommes. Des voix d'hommes qui crient. Tu essayes de savoir où tu es. Regard circulaire. Bouteilles vides, seringues baignant dans des creux de cuillères marron, bordel environnant. Rien qui puisse encourager de rester un peu. Tu te regardes et remarque que tu es habillée. Miracle. Tu vérifies tes poches. Rien n'a disparu. Deuxième miracle. Tu avances tant bien que mal vers les voix. Deux mecs qui s'engueulent pour des cailloux. Un autre se trouve presqu'en face de toi et fume sur une pipe à crack. Il te regarde. Tend son doigt vers toi :
-Ton âme est triste.
Tu le prends mal. Tu tends à ton tour un doigt vers lui :
-Laisse mon âme tranquille !
Tu continues à marcher dans le couloir et tombe sur une autre pièce avant de prendre les escaliers. Sur un matelas maculé se trouve une fille nue. Un mec avec le dos bouffé de tatouages insignifiants lèche son sexe. La fille a les yeux perdus dans le vague. Une seringue est plantée dans son bras. Le mec ne bande pas. Il a beau se tripatouiller la bite comme il peut, il n'y arrive pas. Et plus il se tripote, plus on dirait que sa bite a tendance à vouloir se rabougrir un peu plus. A vouloir disparaître. La peau de la fille est fine. Couleur cendre. Prête à craqueler. Les côtes, saillantes, menacent de percer la peau à chaque mouvement de respiration. Ses seins - dont les tétons devaient autrefois se dressaient fièrement comme deux beaux bourgeons naissant - ressemblent en cette étrange fin de nuit à des fleurs fanées.

Tu retournes à l'hôpital. Retrouve les mêmes personnes. Tu passes aux toilettes te mouiller le visage, histoire de lui rendre un semblant d'humanité.
« T’étais où ? demande Jean quand tu reviens.
-J’étais sortie prendre l’air.
-Toute la nuit ? dit-il sur un ton de reproche.
Tu t’apprêtes à lui répondre de manière virulente mais tu te ravises. Après tout, lui aussi il a mal. Et il a dû s’inquiéter, en ne te voyant pas revenir. Alors tu fais un geste, tu vas te servir un café à la machine. Pendant que le bruit recouvre la conversation en fond, tu l’invites à venir te rejoindre avec un signe de tête. Tu lui donnes le café qui vient de se terminer et en relance un autre. C’est dans le silence et le partage de cette boisson lyophilisée que la tension retombe, que vous vous réconciliez par le regard.
Les parents d'Olivier règlent quelques détails. Les amis s'en vont. La mère te dit qu'elle te tiendra au courant. Tu promets de passer les voir dans la journée. Avant de partir, tu fais un test HIV, vu l'endroit où tu étais et ton black-out, c'est plutôt conseillé. Et puis tu sors de l'hôpital.
Sans l'avoir vu.
Sans l'avoir réprimandé.
Tu rentres alors chez toi en te rendant compte que pour l'instant tu n'as pas versé une larme, attribuant au froid celle qui vient juste de rouler sur ta joue.
Soutien psychologique ?


*


- Il a aussi laissé une lettre pour toi.
Sa mère disparaît aussitôt dans une pièce et te laisse seule. Tu déambules dans le couloir, direction le salon. Le père est là. Assis. Parmi la famille. Les amis. Le visage renfrogné. Le visage enfoui. On te tape timidement l'épaule. La mère d'Olivier te donne la lettre. Une enveloppe blanche fermée avec ton nom écrit dessus. Tu remarques que tu n'es pas la seule à en avoir une. Quelques personnes présentes sont elles aussi munies d'une enveloppe avec leur nom écrit dessus dans la main.
-Tu restes encore un peu ?
Cela fait deux heures que tu es là. Non. Tu ne peux pas rester. Le travail t'attend.
-Reviens quand tu veux. Tu seras toujours la bienvenue ici.

Tu pars travailler. Les commandes ne sont pas bonnes. Tu navigues sans comprendre ce que tu fais. Pour couronner le tout, tu éclates en sanglot devant un sundae fraise. C'est la première fois que tu pleures depuis sa mort. Et il faut que ce soit devant un sundae fraise. Les clients te regardent l'air étonné. Les enfants des clients te regardent et prennent peur.
Ton chef t'isole :
-Rentre chez toi. Dans cet état-là tu ne me sers à rien.
Exécution. Arrivée à ton appartement, tu t'écroules. Ton souhait le plus cher : une nuit de sommeil suivie de cent ans d'amnésie. Ou qu'il revienne. Contre toi. Qu'il t'effleure. Doucement. Que tu sentes ses doigts. Ou sa langue. Glisser le long de ta colonne vertébrale. Pour finir par embrasser ton cou. Ou ton cul. Nord sud, sud nord. Peu importe la direction choisie. Pourvu qu'il y ait un chemin. Un trajet à parcourir à deux.
Tu te réveilles vaseuse. Prends une douche. Te prépares un café et des tartines. Même si tu n'as pas vraiment faim. Tu te forces. Tu mâches lentement tout en fixant l'enveloppe que t'a donnée la mère d'Olivier. La prend. L'observe sous toutes les coutures. Ton prénom est écrit en italique. Tu te sers du couteau pour l'ouvrir. Tu déplies la lettre qui révèle une écriture au stylo bille noir.
Aujourd'hui encore tu te souviens par cœur du contenu :

Marjorie,

Ma Marjo barjo, ma jolie,
Un tas de questions doivent se bousculer dans ta tête en apprenant ce que j'ai fait et je vais tenter d'y répondre en étant le plus clair possible. Mon départ, aussi brusque soit-il, n'est pas dû à une quelconque dépression ou mélancolie, encore moins une crise existentielle du genre irrécupérable. Je pars heureux, au sommet de mon bonheur. Je sais que je ne peux pas attendre plus et que je n'aurai certainement pas d'autres opportunités d'être aussi heureux. LIBRE. Je peux à peine décrire l'état d'excitation dans lequel je suis. L'avenir nous tend les bras, Marjorie. Il est doré. Je peux le toucher. Le serrer. On sait très bien qu'à la fin de nos études on aura un travail qui nous plaira. On a déjà même des touches sinon des promesses d'embauche. Tout va pour le mieux. Et rien ne pourra surpasser ça. Cet entre-deux. Cette joie commune qui nous anime. Aujourd'hui j'ai tout ce que je veux. J'ai tout ce que je souhaite. Rien ne pourra être mieux que ce que je ressens et vis en ce moment. Trop de gens attendent d'être au bout du rouleau pour en finir. C'est pour ça que je prends la décision de partir au meilleur moment. Quand tout me sourit. Avant que petit à petit ça ne s'évanouisse. Oui, bien sûr il y a un tas de choses que je n'ai pas faites et que j'aurais aimé accomplir. Mais je n'ai pas de regrets.
Cette dernière phrase tu vas mal la prendre.
Je le sais.
Parce qu'il y a nous.
Parce qu'il y a Toi, Marjorie.
Ma complice. Ma respiration quotidienne. Ma barjo adorée. Les choses qu'on a vécues ne s'arrêtent pas là. Elles vont survivre même après mon départ. Il y a une question qui reste pourtant : Est-ce que ça aurait pu se faire nous deux ?
Je pense que oui. Compte tenu de quelques épisodes passés entre nous. Rien ne nous barrait la route en tout cas. Pour que ça se fasse. Peut-être que le fait de se voir tous les jours a contribué à repousser de manière inconsciente la chose au lendemain. Qu'on a, de façon paresseuse et naïve, attendu que ce soit le bon moment.
Peut-être.
Au final on n’aura jamais la réponse. Et inutile de la chercher. Elle restera sans voix. Mon existence aura connu un nouveau souffle avec toi. Et je n'exagère en rien ce que je dis. Les choses auront toujours été simples ensemble. Idéales. Mais il va falloir que je te laisse, maintenant. Les médicaments commencent à faire effet et je ne voudrais pas tomber dans le coaltar avant d'avoir terminé cette lettre. Encore une fois ma Marjo, ma barjo, ne m'en veux pas. De toute façon c'est juste un départ vers autre chose. Un ailleurs. On sera amenés à se revoir toi et moi. Là-haut. Et tu pourras m'engueuler autant de fois que tu le voudras.
Marjorie.
Je m'endors en fermant les yeux sur l'image de ton visage.
O.

Il avait signé de sa seule initiale. Sur la fin les lettres commençaient à prendre une forme plus allongée. Un signe de l'effet des médicaments. Pendant longtemps elle s'était imaginée à lui répondre. Elle le fit même à brûle-pourpoint, de rage, après la première lecture de la lettre.

Une réponse vaine :

Comment tu peux faire ça ? Partir comme un lâche, un voleur. Cette idée de te foutre en l'air au moment où tu te sens le plus "LIBRE" ? "Au sommet de ton bonheur" ? Jamais je n'aurais pu entendre pareille connerie ! Des cons j'en ai rencontré dans ma vie, mais que tu en fasses partie et que tu les surpasses à en décrocher la palme, c'est un pompon que je n'aurais jamais pensé tirer ! Je pensais te connaitre mais au final, non. Tu es aussi décevant que ta mort. Ta décision est ridicule. Pathétique. Quand à être ensemble, bien sûr, et tous les autres pensaient d'ailleurs la même chose, que ça allait se faire prochainement. Je croyais que tu aimais vivre mais en fait tu as eu peur de la vie, de ce qui t'attendais (il ne t'est jamais venu à l'esprit petit con, pauvre merde, que TOI seul pouvait changer les choses, leur faire prendre une autre tournure ?!). Tu n'es pas parti à ton moment le plus "heureux" mais à celui où ta peur t’a dévoré. Une peur que tu n'as même pas daigné affronter. En plus tu sais très bien qu'ensemble on aurait été bien. Sans nuages à l'horizon. Juste un ciel bleu. Tout tracé.
Olivier.
Si tu pouvais redescendre une seule fois, rien qu'une toute petite fois, pour que je puisse te prouver à quel point tu as tort.



*


- Votre plat n'est pas bon ?
Marjorie fit du mieux qu'elle put pour se ressaisir de la torpeur dont Auguste venait de la tirer.
- Si très, dit-elle en souriant.
- Vous n'y avez à peine touché.
- C'est parce que je mange lentement, c'est pour ça.
Elle le regarda. La lumière du plafond dans laquelle il baignait lui donnait un aspect assez irréel et renforçait sa beauté. Sa réponse parue le satisfaire et ils terminèrent leur repas tout en continuant à faire connaissance.

Après s'être éloignés du restaurant, ils flânèrent pendant près d'une heure dans la ville et malgré la douceur de l'air qui alimentait la soirée, ils ne croisèrent presque personne. Ils trouvèrent un banc situé à l'écart et s'y posèrent sous le regard brillant de la nuit. Il en profita pour lui raconter l'histoire de quelques étoiles. Elle n'aurait pas voulu que cette soirée se termine. Ses paroles l'enivraient. Les minutes s'écoulaient à la manière d’un torrent tranquille. Puis, Auguste s'arrêta de parler, pénétra son regard et l'embrassa. Elle ne savait pas si le baiser parfait pouvait exister, mais celui-là était de loin le plus intense et le plus maîtrisé qu'elle ait connu. Il abandonna sa bouche pour s'attarder sur son cou. Marjorie ressentit une légère chatouille au contact de ses lèvres sur sa peau qui frissonna de plaisir. Elle était complètement étourdie. Auguste se redressa et cala les jambes de Marjorie contre lui. Elle remarqua subrepticement que les lèvres d'Auguste étaient colorées d'un rouge inhabituel, mais elle attribua ce détail à son état d'excitation.

La lumière qui inondait la pièce l'empêchait de bien voir mais Bertrand Echille arrivait tout de même à discerner les deux corps qui s'agitaient sur le banc se situant sous sa fenêtre. Un banc qui aurait plein d'histoires à raconter s'il avait la possibilité de parler. Mais Bertrand pouvait se faire aisément son porte-parole. Depuis cinq ans qu'il s'était installé dans cet appartement avec sa femme, il en avait vu passer sur ce banc. Le fait qu'il soit en retrait de la rue attire beaucoup de monde, du fumeur de joint en passant par les amoureux ou encore les mecs bourrés qui décuvent tranquillement leur nuit, pas grand-chose ne lui échappe. Quelque fois il y avait des couples qui baisaient. Et ce soir, c'était bien parti pour être le cas. Il ouvrit doucement sa fenêtre et observa le spectacle. La jupe de la fille était légèrement relevée, révélant la limite des bas et découvrant la cuisse qu'une main remontait doucement jusqu'à disparaître sous le sous-vêtement noir. La fille, le visage dévoré par le plaisir, ressemblait à un pantin désarticulé, son bras pendant essayant faiblement de se poser sur le dos de son partenaire en train d'envahir son corps. On dirait qu'il la bouffe littéralement. Bertrand mâchonne un cure-dent. Il observe la cuisse découverte avec intérêt. C'est son truc à Bertrand. Les jambes. Il aime bien ça. La main du mec refait surface et remonte le long du corps de la fille. Sa concentration est tirée par la voix de sa femme qui l'appelle depuis la chambre. Il regarde encore quelques secondes les deux amants :
- Hé hé. A mon tour de passer à l'action, se dit-il en fermant les volets.

Marjorie ne fit pas attention à Bertrand Echille qui l'observait. Auguste l'embrassait de nouveau, la caressait. Il retrouva son cou, accompagné de cette même chatouille. Elle s'abandonnait totalement à lui, n'ayant jamais connu pareille extase. La sensation était tellement forte qu'elle ne sentit même plus son corps.
Et pour cause : Marjorie se rendit soudain compte qu'elle flottait.
L'effet ne lui était pas désagréable. Elle découvrit avec amusement que son corps était transparent. Elle voyait à travers. Tout était devenu d'une extrême légèreté. Elle pouvait se contorsionner dans tous les sens. Et puis elle s'est vue.
Là, en bas.
Le bras pendant. Les yeux clos. Le vampire désormais vautré sur elle. Épanchant sa soif. Elle fut surprise. Elle était morte comme parfois l'on s'endort, sans s'en rendre compte. Elle qui se représentait la mort comme quelque chose de douloureux n'aura même pas eu le temps de ressentir la sienne. Auguste finit par se relever. Elle vit les deux marques sur son cou. Il n'y avait pas de trace de sang. Il l'avait sûrement vidée. Par réflexe elle porta la main sur sa blessure, comme si les deux trous par lesquels sa vie venait de s'évaporer s'étaient greffés sur sa transparence.
Rien.
Deux rires enfantins accompagnés de chuchotis la surprirent et attirèrent son attention. Marjorie se retourna et vit, flottants comme elle dans cette nuit de septembre deux êtres enveloppés d'une lumière blanche. Ils s'avancèrent vers elle, s’arrêtant à mi-hauteur et l'observant très attentivement. Leurs yeux, très bleus et très expressifs, se teintèrent subitement d'une infinie tristesse, comme si en la voyant de plus près quelque chose d'irréversible les avaient frappés. Les deux échangèrent un regard en guise de consultation puis s'éloignèrent. Ce brusque revirement de situation étonna Marjorie, mais quelques secondes de réflexion lui suffirent pour comprendre. La mort qu'elle avait subie n'était pas naturelle. Marjorie venait d'être mordue et tuée par un vampire. Elle était damnée. Condamnée à errer. Pourtant elle était une victime. Une victime pas comme les autres. Incomprise. Sa mort lui parue soudain lui faire l'effet d'une farce. Bonne ou mauvaise. Allez savoir. Elle n'arrivait pas à se dire si aujourd'hui, à notre époque, mourir tué par un vampire avait quelque chose d'élégant, d'original ou si c'était juste pathétique. Elle vit Auguste réajuster son corps et le positionner pour feindre le sommeil. Puis il s'en alla après avoir regardé autour de lui. Elle le suivit du regard jusqu'à qu'il s'engouffre dans la première bouche de métro.
Auguste.
Elle n'y avait pas vraiment prêté attention, mais qui s'appelle encore comme cela de nos jours ? Pratiquement personne. Il lui avait parue d'une intelligence et d'un trésor d'anecdotes incroyables mais toutes ces histoires qu'il lui avait racontées il ne les avait pas lues dans des livres ou vu dans des films, non. Il les avait tout simplement vécues. Elle regarda son corps inanimé sur le banc. Au fond, elle ne lui en voulait pas tant que ça de l'avoir tuée. Elle aurait juste aimé ne pas s'arrêter à vingt-sept ans et vivre un peu plus longtemps. Elle aurait aimé qu'il lui laisse le temps de tomber enceinte. Se voir piriforme. Finalement elle se retrouve seule, âme errante avec personne pour plaider sa cause. Par pitié Van Helsing, renaît de tes cendres et fais-moi entrer au Paradis, toi seul peut leur expliquer mon cas. Cette pensée la fit sourire. Allez, il faut que tu te bouges ma cocotte, tu ne vas pas rester là éternellement. Nouveau sourire. Elle regarde la direction par laquelle sont partis les deux êtres à la lumière blanche. Elle sait qu'elle ne peut pas la prendre. Du moins pas tout de suite. Marjorie se tourne alors de l'autre côté et ressent que quelque chose de nouveau s'offre à elle.

- Allons voir ce qu'il en est, pensa t'elle tout haut avant d'entamer sa route.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,