Le remords

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

Le remords


L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.
Victor Hugo – La conscience

Fabien nage jusqu’à la plage face à lui. L'eau est froide. La mer est légèrement agitée, mais il est bon nageur. Il sait qu'il pourra l'atteindre. Alors, il nage encore et encore, avec des temps de repos sur le dos pour reprendre son souffle. Pourvu qu'il ne tombe pas sur des courants contraires qui le repousseraient vers le large. Dans ce cas, il sait qu'il doit nager parallèlement à la grève pour aller chercher le courant qui se dirige vers la plage. Devra-t-il alors bifurquer sur la gauche ou la droite ? Il fera son choix au moment voulu. Voilà probablement une demi-heure qu'il nage en alternant nage et repos. A ce rythme, il en aura encore pour autant. Il est confiant dans ses forces.
Le navire où il était second vient de sombrer. Il sait que l'île en face de lui est petite et inhabitée. A priori, il est le seul survivant. Il pense qu'il va ressembler à Robinson, sans Vendredi ! Comment fera-t-il ? Il avisera bien sur place.
Mais que lui a-t-il pris d'allumer cet incendie dans les soutes ? Tout cela parce qu’il était excédé par ce capitaine pacha odieux. Fabien pensait avoir bien organisé son forfait incendiaire. Il ne comprend pas cette explosion pendant que tout l'équipage combattait le feu et qu’il restait seul à la barre. Que s'est-il passé ? L'enregistrement des marchandises ne mentionnait pas de matières explosives. Y aurait il eut des déclarations falsifiées ? Cela expliquerait-il le comportement du capitaine si disert lors de l’embarquement et si prompt à s'investir dans le combat contre le feu comme Fabien ne l'avait jamais vu ?
Et puis cet énorme remous pendant qu'il commençait à nager et qui a failli le couler lui aussi. Le navire seul ne pouvait pas le produire. Il fallait certainement une deuxième explosion encore plus forte, dévastatrice, pour occasionner une sorte de tsunami. De quoi ébranler un quartier !
Toujours est-il que Fabien s'en veut maintenant d'avoir manigancé ce qu'il voulait faire passer comme un incident majeur à la charge du capitaine. Et il s’en veut aussi pour la perte de tout l'équipage : 12 amis qu'il ne reverra plus jamais et qui ont atrocement péri par cette incompréhensible explosion. Comment pourra-t-il vivre avec cette image du navire sombrant dans la mer avec ses 12 camarades de navigation ? 12 copains qui auraient tous apprécié l'enfermement de cet insupportable capitaine. Comment envisager l’avenir avec le poids de la responsabilité de son geste ? La méconnaissance des marchandises transportées ne suffira jamais à atténuer sa douleur morale.
Comment Fabien pourra-t-il supporter ce désastre humain par sa faute, se disait-il en progressant vers l'île. Aura-t-il le moyen de soulager sa conscience qui le ronge depuis cette explosion qui l'a projeté de son poste de pilotage vers l'eau ? La chance l'a fait passer sans grand dommage à travers les vitres soufflées par l'explosion. Seul le contact violent avec l'eau l'a ramené à la réalité et lui a fait prendre conscience des événements.
Maintenant qu'il est seul en vie, il se dit que l'explosion aurait dû le tuer lui aussi. Au moins n'aurait-il pas à supporter ce poids sur ses épaules. Mais, se dit-il, son maintien en vie n'est juste qu'un sursis avant de se retrouver tous dans l'au-delà, s'il existe. Et s'il existe vraiment, il va avoir tout l'équipage contre lui. Chacun doit déjà fourbir ses armes. Il va falloir qu'il se prépare !
Fabien approche de la grève, maintenant poussé par les vagues. Quelle île va-t-il découvrir ? Sur la carte maritime, il se souvient d'un petit point. Probablement une île minuscule. Certainement pas fréquentée, habitée par une faune de petite taille. De gros animaux n'auraient pas assez de ressources alimentaires pour y subsister. C'est déjà une crainte en moins. Mais que fera-t-il sur cette île ? Comment pourra-t-il s'en échapper ? Il verra bien après s'y être échoué. Mais déjà Fabien se sent préoccupé par la future situation qui n'est que la conséquence de son geste stupide. De plus, l'inévitable ennui qui va ponctuer ses journées va faire ressurgir ses problèmes de conscience. Continuellement il se remémorera les derniers instants de ce drame et tous les souvenirs plaisants des moments passés avec ses coéquipiers. Mais il pensera aussi aux angoisses des familles de chaque membre de l'équipage qui auront perdu toute trace des leurs, n'auront aucune information pour évaluer le lieu du drame, pour repérer le navire. Fabien imagine toutes ces familles se retournant contre l'armateur, faisant probablement corps pour tenter des actions en justice, toutes ces longues attentes avec leurs avocats, et probablement aucune réponse à leurs interrogations. Fabien se représente bien que lui seul pourrait apporter les réponses, mais uniquement s'il peut revenir vers la civilisation après ce séjour assurément sauvage. Ses proches seraient heureux de le retrouver. Mais qu'en serait-t-il des autres familles? Croiront-elles les explications qu'il fournira ou qu'il devra inventer. Il faudra alors qu'ils fassent venir une commission d'enquête, à moins qu'il simule une amnésie...
Fabien approchait de la plage. Dans quelques minutes il aura pied. Il est sauvé, sain et sauf, pour l'instant, épuisé par cette nage de plus d'une heure, malgré les temps de pause. Déjà, il commence à observer au-delà de la baie : en face, sur les côtés, à la lisière de la végétation et derrière les rochers.
Il s'arrête de nager, se redresse progressivement. Il sent le fond. C'est du sable. Il avance précautionneusement, à la fois en observant cet environnement inconnu, les éventuels mouvements d'animaux sauvages, et évitant de marcher sur des rochers encore invisibles sous l'eau, ou sur un crustacé agressif. Il s'arrête parfois pour écouter, parfaire son observation et aussi choisir le chemin de sortie de l'eau. Au milieu de la baie ? Ou vers la gauche à proximité des rochers ? Ou encore sur la droite vers la végétation qui pénètre dans la mer telle une mangrove  ?
Finalement, Fabien opte pour le centre. En cas d'agression, ce sera la voie de repli la plus rapide pour pénétrer dans l'eau, en supposant que l'agresseur déteste se mouiller, ce qui n'est pas garanti.
Alors qu'il a de l'eau au-dessus des chevilles, Fabien ressent un tremblement sous ses pieds, comme si le sol se dérobait.
- Bon sang, que se passe-t-il ? se demande Fabien. Un tremblement de terre ? C'est bien ma veine !
A sa grande surprise, l'eau lui est remontée au niveau des genoux. Craignant vraiment un tsunami, Fabien se précipite vers les débuts de la végétation en avisant l'arbre qu'il avait repéré sur lequel il pourrait grimper précipitamment. Dans la surprise, il lui a semblé entendre un grondement.
Puis subitement, un formidable geyser surgit de la zone du naufrage, suivi d'un nouveau tremblement du sol. Plus de doute, toutes ces manifestations du sol viennent du navire.
- Mon dieu, les explosions du bateau ont certainement ébranlé l'île ! Tout est de ma faute ! Le sol risque de se dérober sous mes pieds ! Quelle galère ! Dire que j'en suis l'auteur... Mais qu'est-ce qu'il m'a pris de faire cette énorme connerie !
A ce stade, Fabien avait atteint la lisière et commençait à grimper à l'arbre. Tout se bousculait dans sa tête. Le comportement du capitaine, l’incendie, l'explosion, ses collègues, son avenir de Robinson... Il lui fallait absolument réfléchir à sa situation.
Et quelle situation !
Seul sur une île, sans provision, sans moyen de communication. Son seul espoir : le passage d'un bateau. Mais quel navigateur penserait utiliser cette route maritime comme l'a décidé le capitaine fou, probablement à cause de la cargaison illicite ?
Sinon, il va lui falloir construire son propre moyen de navigation, assurer sa subsistance avec ce qu'il va trouver sur place. Une vie inattendue, sauvage et solitaire de Robinson commence aujourd'hui.
Comme il réfléchit à cette situation, un tremblement se renouvelle accompagné d'un grondement. Les arbres vibrent, faisant bruisser fortement les feuilles, comme par grand vent. La mer se rapproche subitement par un petit raz de marée pendant que Fabien ressent de nouveau le sol s'enfoncer.
Punaise, pense-t-il, l'île s'enfonce à chaque tremblement ! Encore combien de fois ? Jusqu'où ? Les explosions du bateau ont vraiment miné l'île !
Alors que ces événements se produisent, le jour commence à céder la place à la nuit. Tout en ayant les sens en alerte sur son environnement, sur les vibrations et l’enfoncement du sol, Fabien commençait à ressentir la peur. Seul sur cette île, sans aucun contact avec les siens, accroché aux branches d’un arbre, sans connaissance de la faune, sans idée des possibilités de subsistance, et maintenant bientôt dans l’obscurité. A la latitude de son île de survie, proche de l’équateur, il sait que la nuit lui paraîtra longue, surtout dans la position simiesque où il se trouve. Alors, comment passer ces heures à venir ? Heures noires comme une nuit sans lune. Avec sa méconnaissance des habitants de l’île, il sait qu’il doit rester éveillé. Au sol, il risque de s’endormir plus facilement que dans sa position actuelle. Fabien ne veut pas prendre le risque d’un contact indésirable avec un animal hostile pendant son sommeil. Il doit toujours rester dans cet arbre, en état de vigilance. Mais sera-t-il capable de tenir toute la nuit ? La peur le tenaille, l’angoisse de s’endormir le prend aux tripes. Et l’inconscience de son geste ressurgit, ce petit incendie qu’il voulait provoquer et qui a dégénéré dans cette situation totalement inattendue et désespérante. Encore une fois, il s’en prend à lui-même, à sa décision, à son absence d’analyse sur le comportement du capitaine. Pourquoi n’a-t-il pas réfléchi plus loin que le bout de son nez ? Se dit-il. Il revoit le capitaine et ses co-équipiers se précipiter dans la cale pour éteindre le début d’incendie, et puis cette explosion, sa projection dans la mer, lui seul survivant.
Pendant que l’angoisse de sa situation sur l’île et la mémoire fraiche des derniers événements s’entrechoquent dans sa tête, Fabien commence à percevoir les bruits de la nuit qu’il n’avait pas réellement entendus jusqu’alors, comme si certaines vies s’éveillaient pendant l’obscurité. Le bruit des faibles vagues d’une mer calme s’ajoute au bruissement régulier et léger des feuilles, vite surpassé par un bruit de battements d’ailes et quelques criaillements entre volatiles. Il serait presque rassuré de savoir qu’il n’est pas le seul vivant sur cette île et qu’à force de patience, l’apprivoisement mutuel sera peut-être envisageable. Et puis sur une aussi petite île, ce ne peut être que des oiseaux marins. Cela permet d’envisager une subsistance, à condition de retourner sur la mer avec une embarcation à construire. A moins que ces oiseaux ne soient que de passage, ce qui augurerait de mauvais moments à passer sur cette parcelle de terre.
Pour la nuit, les oiseaux ne lui paraissent pas être un danger. Qu’en est-t-il des non volatiles ? Il n’entend rien, ne peut rien voir. Sa crainte : un animal silencieux s’approchant de lui par ruse. Des rampants ? Des petits mammifères ? Des insectes venimeux ? L’angoisse grimpe pendant l’attente. Evidemment, cette faune va surveiller les gestes de l’intrus, va attendre qu’il soit sans mouvement pour considérer que le moment de l’attaque est arrivé. Fabien le sait et ne cesse de bouger pour effrayer ses éventuels adversaires, mais aussi pour se dégourdir les membres. Il doit absolument rester éveillé. Sa survie en dépend. Et son angoisse monte régulièrement. Pas de lune : pas d’éclairage. L’obscurité participe à sa peur. Quelle heure est-il. Depuis combien de temps attend-il dans cette position ? Sa montre a disparu, probablement pendant son éjection de la cabine de pilotage, la preuve, les arrachements de peau sur son bras gauche, probablement contre un des montants des vitres. Ses craintes s’accroissent. Fabien n’entend toujours rien depuis le sol et craint toujours une morsure à l’improviste. La sentira-t-il d’ailleurs. Des insectes savent s’approcher de la peau et inoculer un venin après avoir anesthésié la zone de la piqûre.
Mon dieu, dans quelle galère me suis-je fourré ! se dit-il. Quelle horreur pour tous ceux que j’ai emmené derrière moi, et pour les leurs !
Fabien ne cesse de ressasser les conséquences de son geste tout en maintenant sa vigilance. Mais dans l’attente de l’aube, il sent que son cerveau ralentit progressivement. Il craint l’endormissement. Il faut absolument qu’il bouge sur son arbre pour se maintenir éveillé. N’ayant pas d’autres choses à faire que de rester attentif à son environnement, les pensées de Fabien reviennent incessamment sur les derniers événements, sur sa responsabilité. Il a beau tenter de penser aux siens qui seront bientôt sans nouvelles, les ressorts de la conscience le ramènent continuellement sur son geste inconsciemment meurtrier.
Il se voit devant un tribunal, expliquant sa malheureuse aventure. Il est même heureux d’y être : parmi les humains, les siens à proximité, même s’il doit se retrouver dans une cellule, une presque liberté en comparaison d’un emprisonnement sur une île hostile et inhabitée par des humains.
Mais la réalité est toujours devant lui, dans le noir, dans l’incertitude, dans l’angoisse de l’instant incertain d’après, et dans les sombres pensées de son forfait.
Verra-t-il le jour ? Celui du lendemain où il devra explorer cette île avec prudence, tenter de trouver les moyens de s’alimenter, et commencer à imaginer un mode d’évasion.
C’est vrai qu’il s’agira d’une évasion. Son geste l’a installé dans une prison, ouverte certes, mais limitée par la barrière de l’océan autour de lui. De plus, si Fabien ne trouve aucun moyen de s’en échapper, il sait que c’est une prison à vie, sans assistance médicale, sans échange. Tout au plus, sa prison durera un temps totalement indéterminé, ou bien déterminé par lui seul, par sa capacité à imaginer les moyens de s’en échapper.
Peut-être devra-t-il aussi se préparer à saisir l’opportunité du passage d’un navire à proximité. Mais alors cela voudrait signifier qu’il devra avoir l’œil presque constamment rivé sur l’horizon, à 360° autour de l’île. Il sait qu’il ne pourra pas tenir cette vigilance en permanence, ne serait-ce que pour sa survie quotidienne, son alimentation, sa préparation de départ. De l’intérieur de l’île, ou sur une des faces, il ne pourra pas observer l’horizon caché. Fabien n’a pas une tête d’aigle. Cela lui fait comprendre aussi qu’un navire pourrait passer sans qu’il s’en aperçoive ; il raterait alors la seule possibilité de signaler sa présence sur cette île ? C’est à devenir fou d’y penser !
Vraiment, quelle galère pour Fabien, quelle nouvelle vie d’enfer, et d’enfermement ! Au départ pour la simple idée de confondre son capitaine. C’était si bien pensé, mais si mal étudié. Et ses camarades qui gisent au fond de l’océan, à une heure de nage. Ils ne se rendent pas compte de leur nouvelle situation. Finalement, ils sont tranquilles, maintenant, mais qu’en est-il de leur âme ? se demande Fabien.
Alors que le jour commence à poindre, Fabien s’étonne d’entendre si près les remous des vagues. Comme si elles étaient sous lui, l’arbre les pieds dans l’eau. Non ce n’est pas possible ! La végétation autour de l’arbre n’est pas de type submersible. Il est possible que la fatigue lui joue des tours. Il a réussi à veiller toute la nuit. Fabien comprend que ses perceptions sont modifiées par son état. Il va falloir qu’il se repose à un moment, mais pas avant d’avoir examiné l’île pour décider d’un emplacement plus sûr pour les jours suivants.
L’obscurité s’effaçant progressivement au profit d’une clarté de plus en plus visible, Fabien constate que les vagues viennent bien frapper le pied de son perchoir. Sa perception précédente était donc bien une réalité. L’eau atteint un niveau anormal pour cette végétation inappropriée au contact avec l’eau salée. Fabien, vieux loup de mer, ne peut pas imaginer, avec les dernières prévisions météo à sa connaissance, qu’un phénomène marin puisse produire cette élévation subite du niveau d’eau au point de recouvrir une zone inhabituelle. Cela voudrait-il dire que le sol s’est encore affaissé, doucement, pendant la nuit ? Et donc que l’effet des explosions du navire continuent leur travail de sape sur l’île ?
- Non, l’île ne va pas s’enfoncer irrémédiablement dans l’eau ! crie-t-il désespéré.
- Que vais-je devenir ? Aurai-je le temps de construire un radeau, avec des provisions, et lesquelles ? et avec des moyens de pêcher ?
De nouveau, l’angoisse le reprend. Il était si heureux d’avoir passé la nuit sans encombre, bien qu’inconfortablement installé. Si fier de lui d’avoir résisté à l’endormissement, d’avoir évité les attaques d’animaux peut-être imaginaires, de pouvoir élaborer un projet d’évasion qui lui occuperait l’esprit, de presque jouer aux aventuriers. Et voilà que le remords le reprend. Chaque situation négative, conséquence de son geste, lui fait ressurgir le poids de sa conscience délabrée. De nouveau Fabien imagine les proches des marins l’interrogeant sur son comportement, il voit leurs regards noirs de colère, il entend les mots lourds de haine. Il n’arrive pas à extirper cette culpabilité de ses pensées, toujours présentes, toujours prêtes à rebondir à chaque brèche ouverte par le découragement du moment.
Comment pourra-t-il gérer ce lourd remords ? Peut-être le jour où il pourra rejoindre les familles et tout leur expliquer : le comportement du capitaine, l’accord d’une partie de l’équipage, probablement l’approbation des autres membres écartés du forfait, l’explosion, le bateau au fond de l’océan, sa survie et enfin son retour à la civilisation. Tout est inexcusable, mais au moins aura-t-il l’occasion de s’expliquer et peut-être d’alléger le poids de sa conscience ?
Maintenant, la clarté du matin permet de bien identifier tout ce qui l’environne. La forêt, la végétation, l’eau qui semble monter (par la marée ou par l’affaissement de l’île ?), les quelques oiseaux, qu’il sait marins désormais, et toujours pas de non volatiles.
Prudemment, il descend de son promontoire et décide d’aller inspecter l’île et surtout de trouver des zones sèches et de la végétation à manger. La nuit et la bise lui avait permis de sécher ses vêtements, mais il se retrouve les pieds dans l’eau à mi-mollet. Il s’enfonce vers le centre de l’île, pour chercher une zone hors d’eau, toujours à l’affut de ce qui pourrait bouger et lui nuire. Voilà plusieurs heures qu’il progresse dans tous les sens, et son constat commence à l’effrayer : il n’approche d’aucune montée. Pire, il a l’impression que le niveau d’eau s’élève inexorablement. Et si c’était juste la marée montante ? Il essaie d’évaluer l’heure avec la position du soleil. Marin averti, il est habitué à composer avec les astres de nuit et de jour. Il lui semble être dix heures au soleil. Il a commencé son exploration au lever du jour, vers six heures. Voilà donc quatre heures qu’il progresse sur l’île sans pouvoir mettre ses pieds au sec ! Dans deux heures, si le niveau de l’eau poursuit sa montée, il saura que ce n’est pas la marée, mais l’île qui s’enfonce régulièrement.
Et maintenant le ventre lui réclame quelques nourritures. Que va-t-il oser manger ? Quelles feuilles sont éventuellement comestibles ? Et si je me trompe, comment me soigner ? se dit-il. Fabien tente de mâcher quelques feuilles spongieuses à sa portée, à la fois pour y trouver un peu de subsistance, et aussi un peu de liquide frais pour se désaltérer. Mais il faut procéder par petites quantités et observer comment l’estomac apprécie ces nouveautés.
Tout en se prêtant à cette nouvelle expérience alimentaire, Fabien poursuit son exploration et constate avec de plus en plus d’inquiétude l’absence de sol sec. A midi, lorsque Fabien observe le soleil à son zénith, il pense avoir fait le tour de l’île et remarque que le niveau de l’eau ne redescend pas, bien au contraire ! Il lui arrive à mi-cuisse. Sa marche est de plus en plus pénible. Ses forces se réduisent par l’absence de nourriture substantielle, l’activité de son cerveau diminue. Il a besoin de sommeil.
- Mais où dormir ? se demande-t-il. Comme un écureuil dans les arbres ? Comment tenir ? Je n’ai pas vu de très gros arbres où je pourrais m’asseoir entre des grosses branches qui me caleraient. A tout moment je risque de chuter dans l’eau. Il faudrait que je fabrique vite un radeau retenu entre les arbres pour être au sec et allongé. Mais je délire, avec quoi couper des branches ? je n’ai même pas la possibilité de trouver une pierre, un silex comme mes ancêtres préhistoriques. Je suis encore plus démuni qu’eux !
Pendant ces réflexions, l’eau ne cesse de monter et lui arrive au-dessus de la ceinture. Fabien panique de plus en plus. La faim le fait dévorer des feuilles sans s’occuper des éventuelles conséquences gastriques. Pour la deuxième fois depuis sa présence sur cette île, il décide de monter à un arbre qu’il estime suffisamment gros pour s’y tenir assis, retenu entre deux branches principales.
Il voit le niveau d’eau monter le long du tronc de plus en plus vite. L’île s’enfonce irrémédiablement. Il voit sa fin arriver. Il n’aura même plus la force de nager, et jusqu’où d’ailleurs ? L’eau touche ses pieds. Il n’a même pas envie de remonter plus haut, et pour quoi faire ? Repousser sa fin ?
Il se met à délirer.
CAPITAINE, CAMARADES, EXPLOSION, FAMILLE.....
Et il s’enfonce dans les flots, définitivement, emportant avec lui le remords qui n’a cessé de le ronger depuis son geste fatal.
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