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Le regard vitreux

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AurelBig

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Klauvisse était assis sur le trottoir, ses majestueux yeux de la même couleur d’une pierre peu connue nommée aigue-marine, fixaient le vide. Klauvisse était un être banal. Une coupe de cheveux banale, des vêtements banals et une vie tout simplement banale. Seulement son regard arrivait à attirer un minimum d’attention. Il n’avait pas d’habitation fixe, parfois il dormait dans une ruelle insalubre, dans un appartement abandonné ou même sur un banc de parc durant les nuits chaudes d’été. Une chose était sûre, chaque jour il était présent sur ce trottoir près de l’abribus. Il n’avait jamais manqué une seule journée.
Il regardait les voitures passer toute la journée. Il ne faisait que ça ! Se lever, manger quand il le pouvait, s’asseoir sur le trottoir, regarder les voitures passer, se lever, manger, se laver quand il en avait l’occasion et aller dormir. Une boucle sans fin qui se répétait depuis maintenant mille trois cinquante-sept jours, donc exactement quatre ans.
Klauvisse était de bonne humeur, il sentait que cela allait être une belle journée. Le passage des voitures l’obsédait, il ne regardait jamais ailleurs que sur la chaussée, cela aurait été un crime pour lui de ne pas fixer la route pendant une seule seconde. Le jour que Klauvisse craignait le plus arriva, il leva la tête à peine cinq secondes pour poser son regard vers les cieux où il crût apercevoir une lumière vive du coin de l’œil. Il se sentit mal immédiatement, son regard avait quitté la chaussée, honte à lui ! Cette chose dans le ciel le fascinait, cela ressemblait à un petit feu de camp, doux et réconfortant. Qu’est-ce que c’était Klauvisse se retenait pour ne pas fixer cette lueur à nouveau. Il fut incapable de s’en empêcher et regarda à nouveau. Il sursauta, elle n’était plus là ! Était-il devenu fou ? Où avait-elle bien pu se retrouver si elle n’était plus dans le ciel. Celui-ci devint même très sombre, il n’était plus d’un bleu paisible, mais d’un gris ténébreux.
Klauvisse fouillait le ciel d’un regard fou, pour la première fois de sa vie, ses yeux si magnifiques brillaient d’une vive lueur d’intelligence. Ils n’étaient plus vitreux et vides comme d’habitude, on aurait dit que le petit feu de camp dans le ciel l’avait frappé comme un éclair de lucidité. Cela faisait maintenant une longue minute que Klauvisse ne fixait plus la chaussée, elle ne l’intéressait même plus. Il était maintenant obsédé par cette lumière qu’il avait aperçue un petit instant et qui avait soudainement disparu.
Premièrement, cette lumière était-elle réelle ? Il ne la voyait même plus ! Il se retourna vers les gens qui attendaient patiemment l’autobus, ils faisaient comme s’ils n’avaient pas vu la lueur. Riaient-ils de Klauvisse pour que celui-ci ait l’air fou ? Il n’était pas fou non, non, il avait seulement l’air.
Les jeunes gens présents dans l’abribus se mirent à le fixer, car celui-ci les regardait avec un air sceptique. Ils se désintéressèrent de lui presqu’immédiatement, ils étaient habitués de voir Klauvisse fixer la chaussée d’un regard vide, qu’il fixe le vide ou qu’il les fixe, ça ne changeait rien pour ces gens qui ne faisait qu’attendre l’autobus.
Klauvisse avait maintenant une nouvelle obsession. Il voulait revoir cette charmante lumière. Pourquoi personne ne semblait avoir vu cette lueur ? Peut-être qu’il avait mal vu ou qu’il avait tourné la tête trop rapidement au point d’en voir des étoiles. Peut-être qu’il avait une petite poussière dans l’œil qui ressemblait à une lueur. Impossible, cette hypothèse était idiote, car si Klauvisse avait eu une poussière dans l’œil, il aurait eu celui-ci plein d’eau, puisque ça aurait piqué son globe oculaire et l’aurait frotté comme un dément.
Klauvisse se leva de son trottoir ce qui ne lui arrivait jamais et se dirigea vers une jeune femme qui avait sourcillé légèrement lorsqu’il avait fixé l’attroupement de belles gens.
- Bonjour, gente dame, dit-il avec une intonation enjôleuse, je me demandais tout simplement si vous aviez vu une jolie lueur dans le ciel ayant l’allure d’un feu de camp ?
La femme le dévisagea. Mais qui était donc cet étrange individu qui lui posait des questions bizarres ?
Klauvisse la regardait avec insistance. Il la transperçait avec son regard. Ses yeux ne brillaient plus seulement d’intelligence, mais aussi de colère. La colère de ne pas comprendre ce qui se passe. Son visage s’assombrissait de plus en plus, une ombre traversait celui-ci. Il serra le bras de la jeune femme si fort que celle-ci étouffa un petit cri. L’impression de complot que Klauvisse ressentait vis-à-vis tout le monde grandissait de plus en plus en lui. Voulait-on qu’il change de trottoir ? Ça jamais ! C’était SON trottoir, à lui seul. Il poussa un cri de rage.
Est-ce que tout ceci était manigancé pour que Klauvisse ait l’air d’un pauvre fou et d’un imbécile ? Les personnes autour de lui ne seraient pas contentes de voir qu’il avait découvert leur mascarade. Après tout, il n’était pas si fou que ça, il avait réussi à mettre au grand jour leur petit plan machiavélique qui consistait à lui faire quitter son trottoir. Il ne voulait pas faire semblant de ne rien savoir de cette comédie, il voulait revoir cette lueur. Il se foutait maintenant de cette chaussée qui se faisait écrabouiller jour après jour par les pneus des voitures. Il ne voulait plus compter les voitures qui passaient cette rue, ce temps était révolu ! Le trente et un octobre, Klauvisse cessa de fixer cette chaussée ennuyeuse. Il voulait maintenant regarder l’étendue infinie que représentait le ciel et retrouver cette petite lueur qui lui procurait un bien immense.
Pendant cette longue réflexion qui se déroulait dans la tête de Klauvisse, la jeune femme le fixait d’un air apeurée et tirait sur son bras pour le libérer de son emprise. Elle voulait s’enfuir de cette énergumène. Elle réussit à se libérer et elle se mêla à la foule, elle voulait à tout prix être loin de ce fou !
Le vent se leva et une grande bourrasque décoiffa les cheveux banals de Klauvisse. Celui-ci se mit alors à genoux en ouvrant les bras et en s’écriant :
- Suis-je un être fou et idiot pour avoir imaginé une lueur ? L’ai-je seulement imaginée ? Je veux la revoir ! Cessez toute cette mascarade et montrez-la-moi ! Je veux la regarder pour le reste de mes jours comme je le faisais avec la chaussée.
Un petit homme trapu s’avança et dit :
- Mon cher jeune homme, cette lueur dont tu parles se nomme le soleil et si tu avais levé les yeux en l’air au moins une fois, tu aurais vu qu’elle est toujours là. En ce moment, il y a des nuages qui bloquent ses doux rayons. Je te conseille par contre de ne pas le regarder, tu t’y brûleras la rétine et deviendra aveugle pour le reste de tes jours.
Sur ces paroles révélatrices, le petit homme trapu réintégra le groupe en fixant Klauvisse d’un air compatissant.
Qu’est-ce que Klauvisse allait faire maintenant que l’objet de son désir était inaccessible ? Allait-il se trouver une nouvelle raison de vivre ou tout simplement mourir de chagrin ou se laisser entraîner par sa folie grandissante ?

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Moeun Touch · il y a
Magnifique! Une scène qu'on peut voir ça et là, autour de nous, même dans un pays développé. Bravo!
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AurelBig · il y a
Merci beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
Moi aussi, j'ai énormément apprécié ce texte, cette histoire, cette écriture.
Vous faites le plein en émotions. Une délicatesse subtile. C'est très beau!
Je vous découvre depuis peu et j'en suis ravi.
Une petite question: ce texte n'a pas été retenu ou a été mis directement en parution libre ?

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AurelBig · il y a
Merci ! Ça me touche beaucoup. Ce texte avait été refusé, mais je l'ai retravaillé depuis.
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Sauvagere · il y a
Pauvre Klauvisse, aurait-il mieux valu qu'il ne voie jamais le soleil ?
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AurelBig · il y a
Peut-être …
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Jo Hanna · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte, il est très touchant. Je me suis laissée prendre dans ma lecture et je me suis surprise à ne pas vouloir que ce texte ne finisse !
C'est écrit tout en sensibilité et avec un talent certain.

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AurelBig · il y a
Merci bien ! Peut-être que le personnage de Klauvisse reviendra dans mes écrits un jour qui sait ? ;)
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Jo Hanna · il y a
Je serais ravi de le retrouver malgré ce nom un peu particulier :)
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AurelBig · il y a
Je déforme toujours les prénoms de mes personnages, la prochaine nouvelle qui sortira ici aura pour protagoniste un dénommé Nikkaulah ;)
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Jo Hanna · il y a
C'est originale, j'aime bien le concept (j'avoue que j'ai lu deux fois ce dernier nom pour comprendre).
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JPM · il y a
Surréalisme total
Un brin philosophique
Bravo

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AurelBig · il y a
Merci bien !
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