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Aurélie Beutin

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Il passait son temps à attendre. Il ne savait pas bien ce qu’il espérait. En vérité, il n’y avait peut-être rien à espérer, justement. Mais, de toute façon, il n’avait pas vraiment le choix. Enfermé, il flottait dans une semi-pénombre. Il n’y avait pas de fenêtre pour lui permettre de s’échapper, même pas un espace minuscule pour permettre à son esprit de s’évader.
Les bruits étouffés de la rue et des étages inférieurs avaient cessé depuis longtemps de le stimuler. Il ne pouvait toucher et sentir que quatre parois constituées de planches de bois, une vieille charpente qui retenait de plus en plus mal l’humidité de l’hiver et la chaleur de l’été, et un plancher dur et inhospitalier. Il n’avait pas d’autre choix que celui de rester ainsi, dans une inexorable attente.
Ce furent un chant et le bruit d’une clé jouant dans une serrure qui le tirèrent de sa torpeur. Habituellement, seule la Mère montait au grenier. Elle avait d’ailleurs choisi cet immeuble parce qu’à part elle, il n’était peuplé que des vieillards. Des personnes âgées, dont les jambes mal assurées ne leur permettaient pas de gravir les escaliers branlants menant aux combles. Il n’était pas du genre de la Mère de chanter quand elle lui montait son repas. Elle arborait plutôt une mine agressive et lui jetait des mots pointus comme des cailloux.
Il n’avait d’ailleurs pas de nom, sa Mère n’ayant pas jugé utile de lui en donner un. Quand elle s’adressait à lui, c’était pour l’affubler de méchants quolibets. Il savait qu’il devait avoir un nom mais il n’en avait pas. Elle avait décidé de l’amoindrir dès sa venue au monde. Elle le haïssait tellement qu’elle ne risquait pas de venir le voir en chantant.
Il sut à ce moment qu’il y avait quelqu’un d’autre. La prudence lui souffla de se recroqueviller sans bruit, bien au fond de son local.
Enfin, il entendit la porte principale des combles s’ouvrir. Des pas légers clapotèrent sur le parquet et un cliquetis bref lui fit comprendre qu’on venait d’ouvrir le box voisin au sien. Il ne bougea pas, se contentant d’écouter. Quelque chose fut posé sur le plancher et la voix se remit à chantonner.
« Quand il me prend dans ses bras, qu’il me parle tout bas.... »
N’y tenant plus, il s’approcha de la paroi et jeta un œil entre les planches de bois. L’origine de cette agitation inhabituelle était une jeune femme blonde. Laissant son regard se poser sur les bras blancs de la nouvelle venue, descendre sur son corps et rebondir sur la corolle fleurie de sa jupe, il la jugea ravissante. Il la vit se pencher sur un panier, prendre un vêtement et le pendre à un fil tendu entre deux poutres. Une odeur mouillée vint alors lui chatouiller les narines. Et il trouva à ce parfum un caractère plaisant.
Il continua à observer la jeune femme occupée à accomplir sa tâche. Parfois, quand elle se déplaçait, il pouvait voir son visage. Un manque se créait en lui à chaque fois qu’elle se détournait. Caché derrière son mur en planches disjointes, il laissait son esprit caresser les boucles blondes de l’inconnue. Un fin rayon de soleil filtrait d’une minuscule fenêtre et jouait avec les grains de poussières.
Jetant un œil à sa propre charpente, il prit conscience que Mère avait condamné sa fenêtre à lui avec une vilaine planche de bois. Mais subjugué par le spectacle du local voisin, il décida de s’occuper de cela plus tard. Ce qu’il voyait était trop beau et trop précieux pour qu’il puisse détourner le regard.
Soudain, la jeune femme disparut de son champ de vision et la magie fut rompue. Comme orphelin, il l’écouta fermer la porte des combles et se retrouva dans un silence infernal. Désemparé, il passa son nez entre les planches de bois pour capter l’odeur du linge, seul reste de la joie intense qu’il avait pu ressentir. Mais le temps passant, le parfum se fit de plus en plus insaisissable jusqu’à disparaître tout à fait. Un désespoir insupportable le saisit.
Malgré lui, ses mains vinrent s’agripper à la planche qui obstruait sa fenêtre. Et il se laissa peser de tout son poids. Donnant des à-coups frénétiques, il parvint à la faire céder. Emporté par son élan, il chuta lourdement sur le plancher, soulevant un nuage de poussière. Sa prison se remplit alors d’une nuée de petites étoiles. Soufflant sur le sol, il s’acharna à les empêcher de retomber. Un bruit rauque et hoquetant résonna dans le grenier. Et il prit conscience qu’il était en train de rire. Cela lui fit un drôle d’effet : il avait oublié le simple fait qu’il avait une voix.
Quand la Mère monta pour lui apporter sa gamelle, elle entra dans une rage extrême, au moment où ses yeux se posèrent sur la lucarne fraîchement dégagée. Folle furieuse, elle fit pleuvoir sur lui de nombreux coups, pendant de longues minutes. Quand elle eut terminé, ses cheveux trempés de sueur collaient à son front. Elle s’était simplement arrêtée parce qu’elle n’avait plus d’énergie pour le frapper.
Alors qu’il restait prostré sur le sol, le corps endolori, elle obstrua la fenêtre avec de nouvelles planches. Chaque coup de marteau fut précédé par une phrase assassine. Il en avait déjà entendu certaines, maintes fois. Il était un fardeau. Il n’aurait jamais dû voir le jour. Il l’entendit dire encore qu’elle aurait dû l’abandonner dans les bois ou le jeter dans une rivière. Elle se plaisait à lui dire qu’il avait été une erreur dès sa conception. Elle déclarait souvent qu’elle avait été trop bonne de le laisser exister et que jamais personne ne devait poser les yeux sur lui.
Avant de partir, elle conclut :
— Même les pigeons ne sont pas des créatures assez médiocres pour être affligés du spectacle de ta vue.
Elle s’en alla, emportant la gamelle pleine avec elle. Ce n’était pas la première fois qu’elle le laissait sans nourriture. C’était comme si la perspective de le faire souffrir sans être présente, sans le frapper, de manière sournoise et insidieuse, la remplissait de satisfaction. Les repas servis d’habitude étaient déjà si maigres, que le seul fait d’en sauter un lui broyait les entrailles.
Mais il avait appris avec le temps à ne rien laisser transparaître. Le contraire aurait donné trop de plaisir à Mère. Alors il considérait le nœud qui s’agitait dans son ventre comme une distraction, comme une impulsion. Dans ces moments, il avait l’impression d’avoir un phénomène vivant à observer.
Accroupi dans le noir, il se concentra sur le gargouillis à l’intérieur de lui. Son estomac chantait, gémissait, remuait. Un peu plus haut, dans sa poitrine, entre ses côtes, un autre organe reprenait vie. La main posée sur sa peau, il prit la mesure des battements de son cœur. Pa-Boum, Pa-Boum, Pa-Boum. Bercé par la douce rythmique, il s’endormit.
Ce fut le bruit de la clé dans la serrure qui le réveilla. A nouveau, les petits pas clapotèrent sur le plancher. Avec précaution, il s’approcha de la cloison. La jeune femme était là, les bras chargés d’un gros carton. Cette fois, elle avait les cheveux attachés, mais cela n’enlevait rien à sa beauté.
Il faisait chaud ce jour-là. Le col de l’inconnue laissait voir une large bande de peau luisante de sueur. A cet instant précis, il eut très envie d’être une boîte en carton. Personne ne l’avait jamais enlacé. Ses joues n’avaient jamais connu le contact frais d’un baiser. Ce serait la première fois.
Il se savait seul. Même s’il y avait Mère, il n’avait personne à aimer. Si un jour, quelqu’un se laissait aimer de lui, il prendrait soin de cet être unique. Il lui ferait don de ce tout ce qu’il n’avait jamais pu donner, lui offrirait tous les sentiments qu’il n’avait jamais pu exprimer. Il vénèrerait cette personne avec force et loyauté.
Mais pour le moment, il observait la jeune femme blonde, cet ange inattendu. Il se demanda ce qu’il se passerait si elle posait les yeux sur lui. Peut-être parviendrait-elle à sauver sa pauvre âme. Il la regarda s’introduire dans son box. Il la trouva habile et gracieuse même lorsque quelque chose glissa de la boîte qu’elle s’apprêtait à poser. Un tintement de verre se fit entendre. Et il vit un petit miroir achever sa chute. La jeune femme tenta de le ramasser. Mais elle se coupa et, lorsque le sang jaillit sur sa main, lâcha le débris qu’elle tenait.
Il la regarda traverser les parties communes à quelques centimètres de lui. Quand elle eut disparu et que le silence eut réinvesti les lieux, il reporta son attention sur le box voisin. Près de la cloison séparatrice, les restes du miroir renvoyaient les rayons du soleil vers la lucarne. Introduisant la main dans l’espace entre les planches, il tendit ses doigts vers l’objet. Se tortillant, il essaya de les approcher encore plus. Exerçant une pression supplémentaire sur la paroi, il sentit les poils de sa joue brosser le bois. Ses respirations laborieuses commençaient à maltraiter le silence, quand ses doigts agrippèrent enfin le cadre en plastique du miroir. Le soulevant avec précaution, il le ramena doucement à lui.
Alors il tourna la glace vers lui, mais la pénombre l’empêcha de voir quoi que ce soit. Se tournant vers la lucarne, il arracha de nouveau, au prix de gros efforts, les planches qui la recouvraient. Le soleil se déversa à l’intérieur. Il dut s’accoutumer à la lumière avant de pouvoir s’intéresser au miroir. Mais au moment où il saisit l’objet, la clarté mit à jour le réseau de fissures qui courait sur le verre. Le jeune homme ne vit de lui qu’un reflet fragmenté et déformé.
Dépité, il laissa pendre l’objet au bout de ses doigts. Même les taches de lumière qui se mirent à défiler sur la charpente, au fur et à mesure que le soleil se déplaçait, ne purent vaincre son découragement.
Et quand Mère remonta, elle acheva de briser le miroir directement sur sa tête.
— Où as-tu eu ceci ? hurla-t-elle.
Elle jeta un œil dans le box voisin. Son regard curieux et malsain inspecta tout ce qui s’y trouvait.
— C’est ça, hein ? C’est la nouvelle petite voisine qui te stimule ainsi, qui te donne des envies de soleil. Tu croyais sincèrement que je n’allais pas le remarquer ?
Faisant une pose dans son discours, elle lui adressa un sourire tordu.
— Oh ! Mais ne t’inquiètes pas. Je vais bien te trouver un autre endroit agréable où vivre. Tu ne vas plus être perturbé très longtemps, crois-moi.
Cette fois, elle repartit sans recouvrir la lucarne. Elle avait trouvé bien pire pour se venger. Et il se trouva plongé dans un désarroi plus profond que celui qu’il ressentait avant sa venue. Jamais il ne s’en sortirait. Jamais plus, il n’éprouverait le bonheur de revoir la jeune femme. Quand Mère l’aurait emmené dans cet endroit dont elle lui avait parlé, il pourrait être sûr de ne plus jamais voir personne. Il se retrouverait condamné à attendre, comme par le passé. A attendre la mort.
A cet instant précis, il comprit qu’il n’avait plus rien à perdre. Quand, enfin, la jeune femme remonta, il approcha de la paroi, fit passer ses doigts entre les planches et les agrippa. Au départ, elle ne le vit pas. Il se mit à secouer la cloison. Le bruit la fit alors sursauter. Puis remise de sa surprise, la jeune femme décida d’entamer la discussion.
— Oh ! Bonjour, vous êtes le voisin ? On ne s’était encore jamais croisé. Je m’appelle Julie et vous ?
Il se trouva bien incapable de répondre, d’une part parce qu’il n’avait pas de nom et d’autre part parce qu’il ne savait pas parler. Il essaya néanmoins de s’exprimer. Il la vit froncer les sourcils au son de ses grognements.
Julie s’approcha de la cloison. Et ses yeux virent la crasse qui maculait les doigts de son soi-disant voisin. L’écart entre les planches lui laissa entrevoir un corps aux côtes saillantes, une chevelure hirsute et une barbe pouilleuse. Ses yeux s’arrondirent quand elle comprit.
— Oh mon Dieu. Ce n’est pas vrai ! Attendez, je reviens, je vais vous aider.
Elle tint sa promesse, réapparaissant avec une grosse paire de pinces. Il l’entendit lutter un moment, puis le gros cadenas chuta sur le sol. La porte s’ouvrit en grand.
Figé, il resta prostré dans un coin d’ombre.
— Venez ! Je ne vous ferais aucun mal.
Il la regarda, son ange, son sauveur. Alors il eut confiance et obéit. Mais tandis qu’il s’avançait vers elle, les yeux de la jeune femme s’agrandirent d’effroi. Un cri aigu perça le silence. Fou de rage et déception, il bondit. Le hurlement d’horreur trouva sa fin dans un craquement sinistre.

PRIX

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Joue-flue · il y a
Très beau texte. La fin me laisse un peu sur ma faim, j'aurais préféré une meilleure issue pour lui...
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.

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Aurélie Beutin · il y a
Bonjour. Merci pour votre message. Cela fait plaisir de récolter des encouragements. Votre projet a l'air intéressant et je serai ravie de participer à votre concours ou appel à textes lorsque vous aurez choisi votre thème. N'hésitez pas à me recontacter .
Aurélie

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Utilisateur désactivé · il y a
Parfait !
Laissez-moi votre adresse mail ou contactez-moi via cette adresse mail : vincentlamandepro@outlook.fr
Bonne journée.
Vincent.

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Eddie · il y a
excellent texte
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Patrice Merelle · il y a
J'adore trop les commentaires de Jazz ! Rien à redire, un texte parfait
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Vinterdrøm · il y a
Un texte cruel, mais diablement bien écrit. Et ce dernier paragraphe !... Juste les quelques mots qu'il faut, l'imagination fait le reste...
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Le destructor · il y a
j'aime beaucoup votre nouvelle! c'est terrible ! je vote ! si vous avez 5 minutes venez lire ma nouvelle Jazz merci
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