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Le ravissement de A.

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Midomarie

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À chaque fois, c’est pour eux le même ravissement.
L’été a été violemment chaud, l’automne raisonnablement pluvieux, l’hiver interminable et quand le printemps arrive, on en a oublié combien ils sont beaux. Pétales roses et blancs, brume vaporeuse encadrant des allées bien peignées ou au contraire nuage volatile flottant hasardement sur des collines presque sauvages, quand bien même poussées en pleine mégalopole.
Les sakuras ont à nouveau fleuri et tout le monde s’en réjouit.
Sauf moi.
À chaque fois c’est l’éternelle corvée. Je dois arriver à l’aube avec les nappes, les bentos et les caisses de boissons pour réserver un arbre où Célefion kaisha se pointera sur le coup de midi pour le traditionnel pique-nique d’o-hanami, cette fête dévolue chaque année aux sakuras, à forte composante alcoolisée quand bien même quasi sacrée.
Il est bon que vous sachiez que c’est toujours aux salariées que l’on demandera ce genre de service (réserver un arbre sacré).
Or chez Célefion kaisha, une entreprise peuplée majoritairement de mâles plus ou moins jeunes, il n’y a que deux femmes à qui demander ce genre de service.
La première, Kumiko San, responsable du pôle marketing et boniments, est une splendide trentenaire qui a renoncé au mariage et à l’enfantement pour faire carrière chez Célefion kaisha. Elle règne depuis peu, magistralement, sur son département peuplé d’hommes parfois plus âgés qu’elle et qui ont préféré se montrer bons joueurs en considérant que c’est essentiellement grâce à ses charmes qu’elle leur est passée devant.
Impossible de demander à ce genre de créature de se lever à quatre heures et demi du matin pour aller garder un arbre, fût-il sacré.
La seconde, eh bien c’est moi, qui, à l’instar de Kumiko San, aie renoncé au mariage, bien qu’il est vrai que personne n’ait jugé utile de me proposer les joies éventuelles d’une vie à deux salaires. Ajoutons à cela qu’on ne peut pas franchement dire que je fasse carrière, à moins que de glisser dans des enveloppes, des notices très précisément explicatives sur les toilettes sophistiquées de Célefion Kaisha en soit une d’un genre que j’ignore.
C’est donc à moi qu’à chaque printemps échoit la Mission, comme aime à dire Kumiko San en matière de consolation, de réserver un sakura.
Une fille sans grâce, qu’aucun printemps ne fleurit, aux aurores s’est levée, et merde, un pied de trop, mon haïku est foutu.
Ce matin, aux aurores justement, il n’y avait personne dans le métro. Juste quelques pauvres filles chargées à mon instar par le reste de la meute de réserver un arbre pour l’ouverture officielle de o-hanami, et qui, embusquées derrière leurs diables chargés de bières et de paquets de chips, se sont jetées des regards meurtriers.
Qui allait piquer l’arbre à qui ?
Heureusement, quand je suis arrivée au parc, l’Arbre au pied duquel j’avais ordre absolu de nous installer était encore disponible. Pas trop loin des toilettes (installées par Célefion il y a deux ans), planté au sommet d’une petite butte, il m’attendait. C’était un beau spécimen, aux pétales blancs légèrement rosés, dont les larges branches s’étageaient haut vers le ciel, et la terre autour de lui était plane.
Je dominais le parc et les autres gardiennes de sakuras.
Un peu de temps a passé. J’ai vu encore d’autres filles arriver avec leur diable et prendre place au pied des arbres près de la rivière qui serpentait en bas. Chose rare, il y avait même un homme, un petit maigrichon avec des lunettes rondes qui lui donnait l’air d’une chouette, il devait venir d’une fac de province pour se retrouver ainsi à devoir garder un sakura.
Il m’a souri en s’asseyant au pied de l’arbre voisin, légèrement en contrebas. J’ai affecté d’être très occupée à disposer mes bières, je n’ai rien contre les diplômés de facs de province mais j’ai déjà assez de problèmes comme ça avec les sarcasmes de mes collègues.
Nuage vaporeux, printemps vide à tous mes vœux, j’implore ton ravissement, et merde, encore un pied de trop.
Alors que je versifie contre le large tronc de mon sakura, mon voisin la Chouette tente encore une fois de lier conversation, la tasse, je me plonge alors en soupirant dans un dossier TTU, le choix de la meilleure enveloppe possible pour une notice sur l’adjonction de Chamel numéro 5 au jet des toilettes Célefion modèle Premium.
Et voilà justement Célefion Kaisha qui débarque.
Meute grise, meute noire striée de blanc (bientôt la retraite pour certains), éclairs vif argent des lunettes de marque... Je les regarde, comme si c’était une autre forme d’humanité que la mienne. Kumiko San a revêtu son kimono de printemps, elle est d’une beauté à couper le souffle, on dirait une geisha de la plus supérieure des espèces, « une grosse pute tu veux dire »... je sursaute, qui a parlé ?
Kumiko San en question s’affaire, avec de gracieux sourires, elle fait passer (par ordre de hiérarchie) les verres servis par moi, tout en discourant sur les derniers bilans, elle est si serviable, si efficace, si visiblement indispensable à Célefion Kaisha, c’est plutôt une sacrée opportuniste, mais qui parle donc ?
— Alors Aï San, toujours pas trouvé l’amour ?
Me lance déjà goguenard Keita kun, celui qui écrit les notices que je suis chargée de glisser ensuite dans des enveloppes. Aï, ça veut dire amour, cette ironie. Je ne réponds pas, j’ai des chips plein la bouche, et je cherche surtout à comprendre qui parle près de moi.
— Vous savez que, aïe, en français, c’est ce que l’on dit quand on s’est fait mal... quand nous, soit dit en passant, on dit itaï ? D’un côté la douleur, de l’autre, l’amour...
Intervient d’un ton faussement badin Kazuo San qui a étudié quatre semaines à Paris dans sa jeunesse, et qui aime bien nous le rappeler très régulièrement, « comment on dit petite queue en français déjà ? », je sursaute à nouveau, mais qui diable prononce ces phrases folles ?
Les voilà maintenant occupés à disserter sur ces deux mots, tous s’accordant à dire que je dois avoir du sang français car la douleur me va tellement mieux que l’amour, ahah, c’est un peu facile et Kumiko San, bonne fille, comme toutes les créatures de rêve au grand jamais menacées, intervient pour le leur faire remarquer et que sans « aï » ou « aïe », on serait bien « itaï » à Célefion kaisha, paroles discrètement émises derrière le voile délicatement pudique de sa main, et qui font se distendre en un sourire ému (si ravissante et si noble avec ça) les zygomatiques de ses mâles collègues.
À côté, la Chouette se fait tarabuster par sa propre entreprise, des femmes en tailleurs sombres ou en kimonos gris perle tachetés de rose clair, mais assis contre son arbre, il garde le sourire évanescent de celui qui affecte de prendre la chose avec philosophie. Quel est son prénom à celui-là ? Tu devrais le lui demander... Je commence à comprendre que la voix me vient de derrière, dans le dos précisément, de là se demander si c’est le sakura qui parle...
— Itaï ! Sers nous donc à boire !
Ils rient tous de cette bonne sortie, je vais pour me lever, j’ai appris qu’il vaut mieux faire vite les choses pour retrouver ainsi rapidement l’absence au monde, le leur je veux dire, quand je réalise que je ne peux pas.
Quelque chose me retient, de toutes ses forces, qui m’empêche de me mettre debout.
— Alors ça vient, itaï ! On a soif !
Je tente à nouveau de me lever, impossible. Mon dos est comme soudé au tronc du sakura. Je ne peux pas dire que je panique, non, mais je me sens quand même une légère vague de frayeur me parcourir, et en attendant, histoire de gagner du temps, je souris d’un air un peu bête.
À côté, la Chouette s’est mise debout et a entonné la célèbre chanson des sakuras tandis que ses collègues femelles d’un pas chaloupé (la bière) se sont mises à danser les unes contre les autres, y a pas à dire, c’est plus gai par chez eux.
« Cerisiers, cerisiers
Sur les collines verdoyantes et les montagnes aussi loin qu’on peut voir
Est-ce du brouillard ou des nuages ? »
— Je crois que je ne sens pas bien...
Je finis par balbutier. Kumiko San s’approche, elle s’inquiète, à sa façon.
— Avez-vous bu, Aï San ? Vous savez bien que ce n’est pas une bonne idée, il vous faudra tout ranger après...
Je souris d’un air d’excuse, « casse-toi la geisha », Kumiko San recule d’un air sidéré, ce n’est pas moi qui ai parlé ! Je proteste vivement, c’est le euh... sakura ! Kumiko San me jette un regard outragé, traversé de panique, façon impératrice souffletée par une fidèle suivante soudain frappée de pulsion autonomiste.
La Chouette a fermé les yeux, il se balance sur ses talonnettes au rythme de la mélodie qu’il chante de tout son cœur quand au départ, je peux le parier, c’était une brimade de la part de ses collègues.
« Parfum dans le soleil du matin,
Cerisiers, cerisiers
Fleurs en pleine floraison »
Mes collègues à moi se regardent l’air de se demander s’ils doivent rire ou pas de ma sortie. On n’aurait jamais cru ça de moi, normal, puisque ce n’est pas moi ! Mais allez leur expliquer cela... Au-dessus de ma tête le sakura agite ses branches, en rythme avec la chanson, ses pétales tombent en neige rose et blanche sur leurs costumes sombres, c’est d’une beauté parfaitement déplacée.
Kumiko San a renoncé à m’aider (à sa façon ou autre) et, assise sur ses talons, elle présente son plus beau profil à Kutaro kun, le directeur financier qui aboie.
— Assez plaisanté ! Itaï, lève-toi, il est temps de commencer à ranger ! Tu as des envois à faire cet après-midi au bureau !
Je réunis toutes mes forces mais peine perdue. Le sakura semble presque vouloir m’aspirer en lui, je n’ai jamais de ma vie été étreinte de cette façon-là. Ma mère prétendait qu’elle avait les bras trop fragiles et mon père n’étreignait jamais rien ni personne.
« Cerisier, cerisiers
À travers le ciel de printemps
Aussi loin qu’on peut voir
Est-ce du brouillard ou des nuages ? »
Ils me regardent tous, et leur regard apeuré montre assez qu’ils commencent à comprendre que je ne fais pas exprès. Aucune main ne va cependant jusqu’à se tendre pour m’aider.
Cerisiers sacrés, d’avril couverts de blanc rosé, ravissez-moi ! Et merde, un pied en moins cette fois.
— Ai ! Secoue-toi ! Mets-toi debout bon sang !
Secousse. Le terme n’est pas mal trouvé car voilà que la terre s’est mise à trembler. Une bonne vieille secousse comme on en connait si souvent.
— Jishin ! Tous sous la table ! braille Yuto kun, responsable sécurité et tremblotes en tout genre. Mais bien sûr il n’y a pas de table et ça tremble vraiment fort. Tous se mettent à osciller, essayant de se rattraper les uns et aux autres, puis tombant comme des quilles.
Sauf moi, toujours collée au tronc, et la Chouette, qui curieusement, continue à chanter imperturbablement, droit comme un I et les yeux fermés de volupté.
Ses collègues femelles se sont elles aussi effondrées en pagaille avec des cris stridents auxquels s’adjoignent ceux des miens. Kumiko San perd une de ses socques de bois, trébuche et fait une culbute, je peux voir la dentelle claire de sa culotte.
« Cerisier, cerisiers
À travers le ciel de printemps
Aussi loin qu’on peut voir
Est-ce du brouillard ou des nuages ? »
La chouette insiste et répète. Le sakura s’est tu, il se contente de secouer ses branches en rythme avec la douce mélodie. Tout le staff de Célefion kaisha est maintenant à terre, agrippant le sol de ses ongles terrifiés, paumes plaquées désespérément sur la belle verte et petits cris inesthétiques, ô les belles mains de Kumiko San qui étreignent affolées les brins d’herbe tandis qu’elle glisse inexorablement vers le bas...
La terre gronde et tangue, tandis que moi je demeure immobile, collée à mon arbre qui agite furieusement ses branches, et que la Chouette à côté termine sa chanson.
« Parfum dans l’air
Viens maintenant, viens,
Regardons enfin ! »
Car alors, oui, c’est avec ravissement, oui je l’avoue, que je les regarde dévaler tous la pente, roulant comme des pommes biscornues depuis le pied des arbres et basculant dans la rivière en contrebas, tourbillon de costumes et de kimonos disparaissant dans les eaux.
La Chouette s’est tue, il regarde lui aussi puis il se tourne vers moi et me sourit.
« Parfum dans l’air
Viens maintenant, viens... »

PRIX

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Patrick Desjardins · il y a
J'ai bien aimé votre touche oriental.
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Origami 38 · il y a
Quelle bonne surprise ces histoires de haïku et de sakura...

Regarder les fleurs
assis sur la bâche bleue
boire une Kirin

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Sophie Mockers-schaffner · il y a
Quelle belle plume pour conter un moment si fort, intense, esceptionnel et tellement éphėmère.
Bravo ! Pour un peu je me prenais pour la "chargée de corvée" .....

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Midomarie · il y a
Meuh non tu n'as pas du tout le profil... recalée!!
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Zdenka Brajkovic · il y a
Tu m' a mis dans l'ambiance, reposant, amusant! C'est beau, Marie-Chotek! Ljubim te!
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Midomarie · il y a
Hvala très chère, et espérons que tes gaffes sont des prémonitions...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un magnifique conte philosophique au décor majestueux, aux personnages bien campés et au déroulement surprenant et réjouissant. Bravo !
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Midomarie · il y a
Arigato gozaimasu Patricia BD... notez la rapidité de ma réponse, on mettra sur le compte d'une secousse qui m'aura empêchée d’accéder au clavier... je vais aller voir vos œuvres maintenant que je suis reconnectée!
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Utilisateur désactivé · il y a
De beaux portraits, un texte amusant et bien écrit : bravo, je vote , Midomarie.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie si le cœur vous dit.

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Midomarie · il y a
Doomo a vous, je vais voir de ce pas le coq et l'oie!!
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Chtitebulle · il y a
J'ai tout simplement adoré !
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Midomarie · il y a
Tout simplement merci!!
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Bruno Teyrac · il y a
Ravi d'avoir découvert ce texte dépaysant, drôle, et très bien écrit dans un style que j'ai beaucoup apprécié !
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Midomarie · il y a
Arigato gozaimasu, Bruno63... Et en plus, les sakuras (cerisiers) sont vraiment beaux, même si en général ils ne parlent pas!
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Pat Louqick · il y a
Lire ce texte, c'est un sourire assuré! Et un peu résigné, à la japonaise...
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Midomarie · il y a
Mais non mais non, pas résigné, juste philosophique... shoo ga nai... on n'a pas le choix!
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Pat Louqick · il y a
Exactement!
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Mhs · il y a
On sourit pour la jeune demoiselle Ai qui a le dernier mot. Portraits tres bien croques ! Bravo MidoMarie, on savoure ce style mi-comique mi-acide mais au finish tres vrai !
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Midomarie · il y a
Merci très chère Mhs... On espère qu'Ai saura enfin apprécier la floraison des sakuras!
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