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Le Rapport Gaudin

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Guy Pavailler

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Mon chef de service, un petit chauve à lunettes, dédaigneux et pédant, pensa m’envoyer au tapis. Deux minutes avant la fin de la journée, il déboula dans mon bureau comme une furie.
« Vous ne m’avez pas rendu le rapport Gaudin, madame Simon. Je vous l’ai donné à préparer le mois dernier. Nous avons atteint la date butoir. Vous croyez que je peux encore attendre » !
Il allait piquer une de ces crises mémorables, ça se devinait à son nez pincé, des rougeurs aux pommettes, ses lèvres spumeuses, je devais impérativement désamorcer la bombe. Comptant sur sa mémoire défaillante, je tentai d’obtenir un report.
« Nous avions convenu le 10 au matin, monsieur, et nous sommes le 9 ».
« Bien entendu, répliqua-t-il d’un ton bourru, seulement il est dix-sept heures trente. Vous l’avez terminé ou vous comptez accumuler les heures supplémentaires ? Je vous rappelle qu’elles ne sont plus payées ».
Je pris l’air enjoué de circonstances. Ici, malgré les vicissitudes, il fallait paraître heureuse, épanouie au travail. J’esquissai un léger sourire.
« Une ou deux mises au point, m’appliquai-je à mentir, une relecture corrective et vous l’aurez sur votre bureau demain à l’aurore ».
« Remettez-le-moi en main propre demain à neuf heures. Je vous souhaite une excellente soirée madame Simon ».
Cette soupe au lait avait l’humour caustique. Quatre-vingt-dix pages de rapport en relecture attentive ne présageaient aucunement de passer sa soirée à se prélasser. D’autant que ce rapport était loin d’être terminé. Il n’était même pas commencé. À sa réception, j’avais jeté un œil torve sur la demande. C’était un truc très technique sur lequel je devrais me pencher assidûment durant plusieurs semaines. Il exagérait, le bon maître, j’étais déjà overbookée. J’avais inscrit la demande sur mon planning de travail, comptant me coller à cette fastidieuse tâche deux semaines plus tard. Et puis...
Sur le chemin du retour, une boule me torturait le ventre, j’estimai pourtant avoir échappé au pire. La furie de cet homme aigri me rendait malade. Mais, plus il nous aboyait dessus, et plus je traînais les pieds. Je devais bien m’avouer que pour faire front à son attitude, je rechignais à le satisfaire. À mes risques et périls. Mais là, j’avais fait fort de café. Aux oubliettes le dossier Gaudin ! Comment pouvais-je rattraper deux mois de travail en une seule nuit ? Impossible. J’avais évité l’averse de grêle. Pour un temps. Mais le typhon allait s’abattre sur moi. Je devais d’urgence me faire porter pâle. Allô docteur. Un lumbago. Aigu. Peux plus bouger. Arrêt maladie : 15 jours. Non, trop court. J’ai de graves problèmes respiratoires. Le SAMU ? L’hôpital ? Examens, bilans. Non, c’est la tête, ma tête ne va pas bien. Tantôt je perds la mémoire, tantôt des envies d’en finir. C’est le burn-out, j’en suis convaincue. Je suis à bout.
Prenez rendez-vous chez un psychiatre et apportez-moi le dossier Gaudin en passant.
Il me dirait cela, d’une voix inflexible, ce chef insensible au malheur d’autrui. Même arrêtée, le cauchemar se poursuivrait. On allait m’assaillir de coups de téléphone. De mails, de SMS. S’acharner sur l’épave. Ce dingue appellerait la police, on enfoncerait ma porte pour me porter secours si je faisais la morte. Et si je lui certifiais que j’étais clouée au lit, il m’enjoindrait de lui envoyer le dossier par mail et, le contrariant par l’annonce du décès prématuré de mon ordinateur, au terme d’un combat d’une bravoure exceptionnelle contre des virus impitoyables, il est capable d’envoyer un porteur spécial récupérer ma clé USB à mon domicile.
T’es foutue ma vieille Sandrine, me lamentais-je. Tu n’as aucune échappatoire. T’es foutue, me répétai-je comme pour bien assimiler la chose. Oh ! Ce ne sera pas la prison, ni le peloton d’exécution. Au mieux, si le vieux est dans de bonnes dispositions, ce qui demeure rarissime, un simple blâme. Plus sûrement une mise à pied disciplinaire. Et, si j’échappe au licenciement, une évolution de carrière stoppée net. Mes notes diminuées. Je deviendrai la risée de mes collègues. La pestiférée du self. On m’évitera à la machine à café. On complotera dans mon dos. On confiera les meilleurs projets à mes anciennes merveilleuses amies de bureau. À moi les raclures, les fonds de tiroir, les dossiers assommants. Par négligence, j’avais tout gâché.
L’idée follette me vînt d’aller dîner dans un restaurant chic. De me bien remplir la panse, de jouir de l’existence, de mets succulents, d’un vin onctueux, sans remords à remâcher, sans autre soucis que de complaire à quelques dîneur solitaire. Ils sont nombreux à chercher distraction pour égayer leur semaine de déplacement professionnel à la capitale. Et puis, vers vingt-trois heures, direction le poste de police le plus proche. Bonsoir, je désire déposer une plainte. Patientez un instant, me répondra une préposée à l’accueil en uniforme impeccable. Une heure plus tard, j’expliquerai comment on m’avait dérobé mon sac dans le métro, un sac contenant un dossier de la plus haute importance. Excuse parfaite. Je suis la victime. Les apparences sont sauvées.
Tu rêves ma fille. Que se passerait-il en réalité ? Recevrais-tu l’absolution de ton atrabilaire supérieur ? Crois-tu qu’il s’en tiendrait pour satisfait ? Ah ! J’entends déjà ses imprécations. Quelle négligence ! Vous savez pertinemment qu’il est formellement interdit de sortir des documents de l’entreprise. C’est une faute grave ! Au moins avais-je pris mes précautions, demanderait-il en arguant de la procédure consistant à sauvegarder les dossiers en interne. Faute de dossier, il me faudrait bien avouer que non. J’avais sursis à cette directive.
Je tournais et retournais le problème dans ma tête et je n’entrevoyais aucune solution. À une heure trente du matin, je ne dormais toujours pas. Comment aurais-je pu ? J’écoutais le doux ronflement musical de l’homme de ma vie allongé près de moi en me débattant avec ma conscience. À lui, pas plus qu’à mes amies, je ne m’étais confiée. On est si vite catalogué. Parfois, il faut savoir tenir sa langue. On passerait tôt pour une fainéante parce qu’on a négligé un petit travail. Les gens vous dénigrent plus rapidement qu’ils ne vous encensent. Dans le domaine, je ne faisais confiance à personne. Ou alors, on vous déverse une avalanche de conseils tous plus inutiles les uns que les autres. C’est pas mieux, les empathiques.
Bien sûr, je n’aurais pas dû écarter cette besogne d’un revers de pensée. Mais si je m’interroge sincèrement, je crois bien que dès le début j’ai rechigné parce que le dossier Gaudin m’est apparu comme un poison, et moi, je ne voulais pas me salir les mains. Il est très astucieux notre chef. Il ne distribue pas les corvées à l’aveuglette. Il a pris le temps de toutes nous tester. Il sait lesquelles d’entre nous s’activent sous la menace, avancent avec la carotte ou les sourires de courtoisie, celles qui refusent toujours le travail supplémentaire et les faibles, comme moi, qui n’objectent jamais. Les soumises. Oh ! Il m’a testée à plusieurs reprises avec des dossiers qui puent, comme on dit entre employées. Des petits dossiers avec de petites puanteurs. Des trucs pas trop légaux, mais bon, si on n’y regarde de pas trop près, ça passe.
Mais celui-ci, il sentait vraiment l’embrouille à plein nez. Le chef avait d’abord tenté de le refiler à Joséphine, elle est un peu comme moi, elle prend tout, mais elle, c’est parce que rien ne lui fait peur. Elle n’est ni rebelle, ni soumise. C’est un bulldozer aveugle avançant de toute la force de ses chenillettes que le terrain soit bourbeux ou rocailleux. Seulement voilà, elle allait se faire opérer et ne serait pas rétablie à temps. Et hop ! J’avais hérité du vilain bébé.
La poisse. J’aurais dû immédiatement le parcourir, et, le lendemain, le rendre au responsable en me déclarant incompétente. Mais ça, je ne sais pas faire. Ben faut apprendre ma vieille ! Ben oui. Je sais, mais c’est dans mon ADN. Je suis pusillanime. Oh ! Arrête. Ce type t’effraie, c’est tout. Tu as bien su te mettre en avant, parfois, et tu n’en es pas morte. Tu as glané un gros doudou pour enjoliver tes jours et musicaliser tes nuits. Et vous comptez deux jolies petites perles aux grands yeux nacrés, comme ceux de leur mère, dans votre mignon coffret à bijoux.
Trois heures, et le sommeil ne venait toujours pas. Ne viendrait plus. Cette nuit blanche allait m’achever. Pour un peu je me serais levée sans bruit, aurait préparé un café fort et serais partie me jeter dans la seine. Mon cerveau en ébullition et mon corps en sueur me donnaient des idées de baignades funestes. En finir, en finir une fois pour toutes. J’avais ce genre d’idées dans mon délire nocturne. Et j’ai fini par me lever, il était à peine quatre heures, et pour stopper le maelstrom de mes pensées, je me suis mise sous le pommeau et j’ai actionné le robinet au point bleu, une pluie glacée s’est déversée sur mon corps. J’en ai eu le souffle coupé. Après une minute, à tâtons, car mes yeux pleuraient, j’ai cherché une serviette de bain et me suis enfouie dedans.
Jérôme m’a réveillée à sept heures. Il m’avait cherchée partout dans l’appartement, de plus en plus inquiet, pour me découvrir endormie, nichée en boule dans la penderie du vestibule, parmi les manteaux et les chaussures, à demi asphyxiée par les fortes odeurs de cirage. « Qu’est-ce que tu fais là » ? avait-il demandé le visage effaré.
Nous avons pris notre petit déjeuner ensemble. Je n’étais pas folle, il était rassuré. Juste terriblement secouée. En colère contre moi-même. En colère contre mon chef. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, dans les scènes que projetait mon esprit torpide, j’errai dans les rues de Paris, en long manteau mité, clocharde, mendiante, ou tantôt, me voyant damnée par quelque diable, le corps supplicié, je traversais le bureau de l’entreprise, nue, le corps bleu comme glacé sous le regard ébahi des collègues, je fracassais une fenêtre avec un lourd fauteuil et me jetais dans le vide. Jérôme me massa le dos et me réconforta de son mieux. Je n’avais pas à m’inquiéter, nous ferions front si je venais à perdre mon travail. Avec mes qualités, je n’allais pas traîner longtemps à pôle emploi. Et puis, il me serait toujours possible de demander à changer de service, et puis... Jérôme était un homme de ressources.
Il me donna une bourrade dans le dos et je quittai le véhicule, le saluai d’un petit geste bref et alangui. Il me fit signe de bien m’emplir les poumons et démarra. Je lui avais promis de l’appeler immédiatement après mon entrevue avec le chef.
J’avais pris ma décision. J’allais dire la vérité. Juste la vérité. Je n’allais pas tenter de minimiser ma faute. Je lui expliquerais les yeux dans les yeux pourquoi je n’avais pas traité son dossier. Je resterais calme, ne prononcerais pas de grossièretés. J’énoncerais les faits. Je ne me repentirais pas, car je ne veux pas m’abaisser à cela, j’accepterais la tête haute la sanction. Je m’étais également promis de ne pas pleurer en sortant. En tous les cas, pas avant d’avoir rejoint les toilettes. Mais surtout pas devant les collègues.
À neuf heures précises, j’ai pris une forte inspiration et j’ai regardé mon poing frapper trois petits coups à la porte de mon supérieur. Deux secondes après, il a lâché un : « entrez » ! agacé. Comment pouvait-on être de mauvais poil de bon matin, déjà énervé de si bonne heure ? S’il avait voulu refroidir mon ardeur, il ne s’y serait pas pris autrement. J’avais l’estomac noué et le cœur qui tachycardait à 140. Soit forte Sandrine, me suis-je donné comme injonction avant de pousser lentement la porte.
Monsieur trônait derrière un bureau grand comme mon lit. Des piles de dossiers, assez bien ordonnées, recouvraient la moitié du plateau, le reste étant occupé par deux écrans d’ordinateur. La rencontre entre l’ancien et le moderne. À l’image de cet homme, importun barbon et manager moderne. En fait, d’une modernité désuète.
« Je viens pour le dossier Gaudin, dis-je d’une voix mal assurée, je, je voulais vous dire... ». Ses yeux percèrent par-dessus ses lunettes, il laissa doucement descendre, jusqu’à les poser sur le bureau, les feuilles de papier qu’il tenait en mains et m’annonça. « Le dossier Gaudin ? Oubliez madame Simon ! ».
« Pardon ? ». Je n’étais pas tout à fait sûre d’avoir bien compris ses paroles.
« Oubliez madame Simon. Ce n’est plus d’actualité ». Pointant un doigt au plafond il m’expliqua vaguement pourquoi ses supérieurs avaient décidé de suspendre ce projet. « Trop délicat », avait-il achevé avec une mine pleine de sous-entendus.
Et là, au lieu de se retirer sur la pointe de ses petites pattes, la souris, plutôt que de filer vers son trou toute réjouie d’échapper à la gueule du chat, est saisie d’un élan de bravoure. Et je m’insurgeai. « Mais comment monsieur, vous savez le nombre d’heures que j’ai passé sur ce dossier ? C’est incroyable. On arrête comme cela deux mois de travail abouti, parce que le dossier est jugé: délicat - je prononçai le mot avec délicatesse, en le détachant bien du précédent.
« Cela arrive parfois dans notre métier, répliqua mon chef compatissant. On n’y peut rien. C’est comme ça. Il y a des décideurs au-dessus de nous. Dossier Gaudin : classement vertical ». Ajoutant le geste à la parole il mima la descente de feuilles de papier dans la déchiqueteuse. « Idem pour les dossiers informatiques et ses sauvegardes, je compte sur votre professionnalisme madame Simon ».
Il avait fini de parler, et j’aurais dû alors tourner les talons, mais je restais planter là, droite, ébahie, incertaine, les yeux fixés sur cet homme en complet bleu marine, encore étonnée de ce renversement de situation. Il se ravisa, redressa sa tête déjà plongée dans la lecture de ses feuillets et me dit, sur le ton de la confidence. « Je penserai à vous pour une petite prime en fin de mois. Rejoignez vite votre bureau, à présent ».
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Miraje · il y a
Entre la procrastination et le burning-out, il y a le plan "C" ☺☺☺
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Dranem · il y a
On a suivi le dossier Gaudin jusqu'au bout ! Stupeur et tremblement....
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Paul Thery · il y a
J'ai gardé le dossier Gaudin. Je le transmets au canard enchainé ?
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Gladys · il y a
Effectivement, une sorte de description de l'arrivée du burn-out traité de façon trop sérieuse à mon goût mais j'ai aimé ce suspense bravo et merci à vous!
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PIERRE ET DIDIER · il y a
PREMIERE PARTIE ANGOISSANTE...HEUREUSEMENT IL Y A UNE JUSTICE ...!!!!
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