Le rameau d'olivier

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Le lien est toujours dans les détails. Le traître de la nation & le passage de la vie. La maison dans les vignes & celle que l'on aime éternellement sur la plage.  [+]

Image de Été 2021
— Je crois que c'est un paquet piégé, fis-je en m'écartant de la table.

Dans la petite pièce sombre, au fond de la cave, à l'abri du bruit et de la lumière, nous attendions les ordres pour passer à la prochaine maison sûre. Ce qu'ils appelaient maison sûre n'était qu'une métaphore pour la confiance ; celle que nous devions donner à ceux qui nous enfermaient un temps pour nous faire oublier. Guido frappait le sol avec son pied au rythme d'une musique imaginaire en fixant le colis bardé d'étiquettes, son front commençait à se plisser d'inquiétude. Il ouvrait la bouche puis la refermait comme si ce qu'il avait à dire n'était pas suffisamment pertinent. Au-dessus de nous, le plancher grinçait des pas des habitants et la poussière commençait à dégringoler sur nos têtes éclairées par la seule lueur de la lampe à pétrole. L'odeur de la sauce qui crépitait sur le feu arrivait à s'insinuer dans les faibles interstices, et nous avions la conscience de la quiétude du foyer qui ne nous attendrait pas au-dehors. Parce qu'il restait l'ennemi ; ceux qui n'avaient pas choisi leur camp et nous.

— Si c'est un paquet piégé, peut-être qu'il serait judicieux de quitter les lieux.
— Il n'y a pas de bombe dedans, mais je crois que c'est un traquenard.
— Tu n'aurais pas pu le dire plus tôt ? marmonna Guido en époussetant sa casquette. Tout est un traquenard, de toute façon. On ne peut faire confiance à personne. Pas même à eux.
Il leva le menton en direction du plafond et je posais mes mains sur le paquet comme si le simple contact de ma paume pouvait conjurer le mauvais sort. Ce n'était pas la première maison ni la première famille qui nous accueillait dans sa cave ; des sortes de catacombes ou parfois l'un d'entre nous y laissait son corps.
— Sans eux, nous ne pouvons rien faire. C'est parce qu'ils nous aident qu'on est encore en vie.
— Tu n'en as pas marre de tout cela, Milo ? Putains, les Allemands sont coriaces.
— C'est nous qui gagnons du terrain, fis-je en enlevant un bout de scotch.
— Oui enfin, on est encore là. En 1940, cela devait être une guerre facile, ensuite les alliés ont réduit le pays à néant, en 1943 c'était Hitler ou l'honneur. Et nous voilà, un an plus tard, encore dans une autre cave. Je ne vois aucun choix facile.
— Tu aurais pu ne pas faire de choix, comme des tas de gens.
— Tu crois que je serais rentré au village en héros sans cela ? demanda-t-il en claquant ses bretelles de paysan sur son torse.
— C'est ce que tu veux être ? Un héros ?
— Bon sang, Milo. Dépêche-toi, qu'on tire notre révérence. Je te l'ai dit, je ne les sens pas.
— La patience est mère de vertu.
— Et bien en parlant de mère, j'aimerais bien revoir la mienne.
— Bientôt, Rome est libre. Il ne nous reste plus qu'à suivre les alliés pour remonter vers le nord et nous serons chez nous.
— Comme cela tu pourras enfin épouser Giulia, dit-il en me fixant avec attention.
— Il y a un monde entre ce que je veux faire et ce que je peux faire.
— C'est terrible pour Cécilia, c'est vrai. Mais c'est la guerre. Demain, ce sera peut-être toi, ou moi qui sait. Ils ne l'ont pas pendu par ta faute. Ils l'ont pendu pour se venger. Ils nous avaient prévenu, un soldat allemand, dix civils italiens.

Je baissais la tête sur le paquet, qui contenait des feuillets brunâtres pleins de taches de café et qui sentait la moisissure comme s'ils sortaient des catacombes d'un autre camp. Je ne voulais pas parler de Cécilia. Ni de ce qu'elle avait été pour moi ni de ce qu'elle représentait maintenant qu'elle restait pendue au bout d'une corde pour l'éternité dans mes souvenirs. Des années de lettres et de clichés dans le vent, entre le front et Rome, entre le front et San Vito, sans jamais me tromper de fragrance ni mélanger les mots entre ceux qui allaient vers Giulia et ceux que j'envoyais par devoir rejoindre Cecilia.
Guido m'arracha des mains la première page, mais elles étaient toutes identiques, c'était la marche des partisans. Ils voulaient qu'elle dorme dans tous les tiroirs, entre les pages de la bible familiale, qu'elle soit toujours dans l'histoire de l'avancée des alliés, comme ce que les Américains lâchaient avec leurs avions sur nos villes ébranlées.
À l'arrière de l'une des feuilles étrangement mal imprimées, quelqu'un avait tracé les premières lignes d'un message énigmatique.
« Du soleil au Zénith, l'olivier prend sa racine. Au 8e jour, il fleurira sur l'est. À la 5e semaine, il libérera ses derniers fruits au centre de la place pour l'éclatante victoire ».

— C'est le signal, on s'en va, fis-je en emportant les feuillets.

Je gardais celui qui portait l'inscription dans ma poche et Guido éteignit la lampe à pétrole avant d'emporter ses maigres effets sur son dos. Nous remontâmes l'échelle grinçante et je frappais deux coups, puis trois coups, puis un seul. L'adolescente de la famille ouvrit la trappe et se pencha pour nous aider à grimper. Elle la referma soigneusement en prenant garde à replacer les deux tapis exactement de la même façon pour que l'air ne trahisse pas la présence du vide occupé sous leurs pieds. Je me dirigeais vers le poêle de la cuisine et ouvris son cœur pour laisser jaillir une flamme. Le feu lécha les feuilles rebelles déjà abîmées par les exodes et je les lâchais au moment où la brûlure entama ma peau. Il fallait partir vite pour rejoindre Rimini et la jeune fille emballa du pain et des fruits dans un torchon qu'elle noua comme un baluchon. La chaleur écrasante du mois d'août nous percuta et dans la grange les deux bicyclettes qui nous servaient à traverser sans bruit les zones occupées nous attendaient. Au Nord, l'Allemagne gardait encore nos frontières, traçant des tranchées imaginaires entre nos villes et nos vignes, installant encore plus férocement la distance entre moi et l'instant déterminant. Depuis des mois déjà, Giulia n'était plus à Rome. J'espérais qu'elle attendait encore mon souffle et qu'elle était convaincue que je pouvais être le survivant sur la route de l'absolution. J'espérais qu'aucun autre partisan n'avait amené la déchéance et qu'il n'y avait pas eu d'autre corde pour pendre les corps des innocents sacrifiés à la vengeance. Je ne pouvais plus lui écrire de lettre, je n'avais plus le temps pour cela. Il fallait grimper l'immensité de la montagne pour passer les cols avant les ennemis et les attendre avec les autres maquisards, tracer la ligne pour les alliés et prier. Prier pour ne pas être le prochain à mourir. Inlassablement, je gardais à l'esprit que ma vie ne tenait qu'au souffle d'une explosion, qu'à la maladresse d'un éclat d'obus, qu'à la foi égarée d'autres soldats qui voyaient en moi l'ennemi qu'ils étaient dans ma propre histoire. Guido adorait siffler sur sa bicyclette ; il pensait qu'ainsi il passerait inaperçu, que la nonchalance de sa tenue et son dos vouté lui conférait l'image du paysan inoffensif qui ne cachait pas d'arme sous sa chemise. Nous marchions ensemble depuis que l'armistice avait été signé et qu'elle nous avait laissé les bras ballants, sur les fronts de la Yougoslavie occupée.
Aujourd'hui, pour avoir la chance de revoir Giulia, il devait être mon meilleur allié, mon double, l'autre âme à sauver pour gagner le paradis. La prochaine maison sûre n'était qu'à une vingtaine de kilomètres de nous, mais ils étaient partout dans l'ombre, à guetter celui qui trahira pour le punir ; il n'y avait pas un instant de repos salutaire, j'étais toujours dans l'attente de l'instant décisif, dans la peur de la corde autour de mon cou ou de celui de Giulia.

— J'ai un caillou dans ma chaussure, énonça Guido en s'arrêtant et je voyais devant nous le barrage qui s'était construit entre les deux villages qui nous menaient à la mer.

C'était la phrase du danger. J'attrapais brutalement le papier qui dormait dans ma poche et dans mon esprit, les mots tournoyaient pour s'y accrocher ; je les répétais les yeux fermés, jusqu'à ce que je puisse les faire taire et revivre sans me tromper. Je m'arrêtais près de Guido qui faisait semblant de vider sa chaussure et je me penchais juste assez pour qu'ils ne puissent pas apercevoir mon visage. Le papier disparut dans ma bouche et je laissais la salive s'installer sur l'encre rugueuse qui avait un gout marqué de secrets volés. Le plus petit nous fit un signe et je commençais à repartir, laissant le vent s'éteindre dans mes cheveux pendant que mon cœur manquait des battements de terreur ; toujours la même noirceur dans le regard qui nouait mes entrailles, toujours ces barrages entre la vie et moi.

— Messieurs, papiers. Pourquoi vous ne dormez pas ?
— Tous ces abrutis qui perdent leur temps à faire la sieste au lieu de profiter de l'air de la mer, fit Guido en allumant une cigarette qu'il laissera pendre au coin de sa lèvre en reniflant.
— C'est jour de pêche, lui répondis-je et il regarda nos pièces d'identité falsifiées
— Je ne vous conseille pas de vous rendre à Rimini aujourd'hui. Ça sent la tempête.

Il acheva son inspection en scrutant nos bicyclettes et le baluchon contenant les victuailles qui semblaient tout à fait appropriés pour une soirée au bord de la mer. Il nous ordonna de vider nos poches pour constater le paquet de tabac dans celle de Guido et l'absence des mots de la résistance dont il n'avait pas conscience dans les miennes. Je devais retenir l'instant jusqu'à la prochaine maison, garder les mots pour les passer à d'autres. M'en délester comme je tentais de le faire avec la présence de Cecilia qui était partout autour de moi, dans toutes les histoires de cordes vengeresses et de civils dans la tourmente il y avait son visage, obsédant de tristesse d'avoir eu la vie écourtée par la fatalité. Je savais qu'il y avait une tombe pour notre malheur quelque part dans les champs de blé, je savais que tout le monde allait m'y conduire comme le veuf éploré que je devais montrer ; et pour le souvenir de ce que j'avais accepté, je serais le parfait miroir des émotions de la mort tragique et injuste de la jeunesse bafouée.

Il nous souhaita une bonne journée et s'écarta avec ses comparses pour nous faire un minuscule chemin entre les véhicules, comme si nous traversions vers un autre monde où la tempête faisait vraiment rage et attendait notre sacrifice en retour. Je n'avais jamais pédalé aussi vite, mais Guido se laissait vivre en admirant le paysage si différent de son propre village, en se disant qu'une fois la guerre achevée il allait retourner à la terre pour en tirer de quoi vivre et se lever chaque matin sans journée exceptionnelle. Pour trouver la prochaine maison sûre, l'indication était la même dans toute l'Italie ; elle nous permettait de savoir ou frapper pour avoir un abri, de la nourriture et du soutien pour éponger le sang qui parfois nous blessait suffisamment pour en laisser des traces définitives. Je cherchais le vase avec la branche d'olivier sur le rebord d'une fenêtre en tournant autour des habitations, sans entendre le bruit de la tempête qui se rapprochait et n'avait rien d'une mer agitée au devenir incertain. Guido rangea sa bicyclette contre le mur de la grande la maison à l'olivier et je frappais trois coups, puis deux, puis un seul. Un homme nous ouvrit et scruta nos visages avec attention.

— Du soleil au Zénith, l'olivier prend sa racine. Au 8e jour, il fleurira sur l'est. À la 5e semaine, il libérera ses derniers fruits au centre de la place pour l'éclatante victoire, récitais-je et il se figea avant de regarder au dehors et de nous faire entrer précipitamment.
— Où est le papier ? Vous êtes certain de ce que vous venez de me dire ?
— Je l'ai mangé, fis-je en souriant et il éclata de rire. Nous ne pourrons donc pas le vérifier, mais j'en suis certain. Seulement, je ne comprends pas ce message.
— Opération Olive, dit-il comme si cela devait me suffire. Il faut récupérer la côte Adriatique, alors la huitième armée britannique va attaquer à l'est pour donner l'illusion de libérer le centre et la cinquième armée américaine profitera du déplacement des Allemands pour charger par le centre et le nord. À votre place, je quitterais le coin, cela peut devenir très dangereux.
— Je dois remonter vers Udine coûte que coûte. Maintenant. Je sais qu'ils vont devenir de plus en plus dangereux. Nous grattons leur ligne verte et elle remonte vers le nord, mais si je ne passe pas aujourd'hui, je vais encore devoir attendre.
— Très bien, répondit-il en s'installant sur le petit banc en bois dans la cuisine. Et tu es ?
— Milo.
— Et bien Milo, je te ferais passer demain en direction de Bologne avec ton ami aux bretelles. C'est tout ce que je peux faire pour vous. Vous trouverez des alliés et j'espère que tu pourras retrouver ta famille.
— Qu'est-ce que vous allez faire à Rimini ?
— Un massacre, conclut-il avant de s'enfermer dans le silence.

L'inconnu alluma une bougie sur la table et nous tendit une carafe d'eau et des tranches de pain avec du fromage. Ils étaient tous des inconnus et normalement je ne leur donnais jamais mon nom ; eux non plus d'ailleurs, car si je connaissais leurs histoires ils devenaient des tragédies après leurs départs, alors que je voulais qu'ils ne soient que des mythes toujours racontés dans l'imaginaire éphémère du monde. Il fallait préférer le silence. Rester des absences et traquer la prochaine branche de l'olivier. Demain ; quand la tempête nous aura emportés dans ses ténèbres.
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Image de Carl Pax
Carl Pax · il y a
Un morceau d'histoire très bien écrit, de belles phrases, de l'émotion sans pathos et des personnages authentiques ! Un beau partage...
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Doria Lescure · il y a
Récit bien construit sur un sujet original et bien porté par ses personnages. Cette histoire de résistants a l’oppresseur qui naviguent dangereusement de cache en cache à travers l’Italie est prenante, dense et dans une tonalité qui laisse la place à l’émotion . Très bon moment de lecture.
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JAC B · il y a
Une nouvelle historique qui joue sur l’image de l’olivier, symbole de paix, il relaiera un massacre. Ce texte aurait gagné à utiliser plus souvent le passé simple dans le récit des actions, cela demeure un texte intéressant, je like.
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Viviane Fournier · il y a
Jolie lecture, on vit avec tout, l'ambiance, les personnages, les émotions ...et puis belle écriture .. vrai !
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Randolph B. · il y a
Un récit bien documenté, vivant, on se sent proche des personnages. Du beau travail. Merci pour ce moment de lecture.
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Ginette Flora Amouma · il y a
L'histoire des héros de l'ombre , un souffle épique , une émotion dans la tourmente .
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Chantal Sourire · il y a
J'aime et je soutiens !

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