Le rabot et la hache

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C’est à moi que revient la charge de trier ses affaires. Ils n’ont pas eu le courage de m’apporter leur soutien à cette tâche douloureuse. Après l’enterrement, mes frères sont repartis rejoindre leurs foyers respectifs. Je suis seule dans sa chambre assise sur un lit vide qui garde encore la trace de son corps. Eparpillées sur le dessus de lit, une demi douzaine de photos. Enveloppées dans du papier de soie elles étaient nichées au fond d’un coffret à bijoux avec quelques menus objets, souvenirs sans grande valeur, sinon pour elle, dans le fond du tiroir de sa commode. Pourquoi ces photos n’avaient-elles pas rejoint ses albums ? Les aurait-elle libérées de leur recueil pour les avoir sous la main ?
Je les reconnaissais. Toutes dataient de la même époque. Elles avaient été prises par mon père quand nous habitions impasse d’El Aricha à Oran. Pour ma mère, c’était les meilleures années de sa vie, disait-elle. Une photo, en particulier, retient mon attention. Au dos, je lis juillet 1960. j’avais donc dix ans. Il ne nous restait plus que deux années à vivre dans cet endroit.
Nous posons, mes frères, ma mère et moi-même dans la salle à manger toute refaite à neuf. Mon père avait tout réalisé dans la pièce. « Nous n’avons pas les moyens de nous acheter de jolis meubles ? Qu’à cela ne tienne ! Je les fabriquerai moi-même... »

Il y avait la table avec son plateau entièrement carrelé. L’original bahut aux formes asymétriques (c’était le design des années cinquante). Nous étions souvent sollicités mon grand frère et moi pour aider le père, soit à tenir une planche qu’il rabotait, soit à lui passer des clous ou à poncer des traverses. Je me souviens du jour où il devait coller le plateau de dessus du bahut. « Ecoutez-moi bien les enfants ! Je vais poser ce plateau encollé sur l’armature que voici et vous allez vous asseoir dessus de chaque côté pour bien le plaquer à l’ensemble. Il ne faudra plus bouger pendant, à peu près, une heure ». Nous avions bien protesté un peu pour la forme... mais bon ! Pour compenser ce petit supplice, nous eûmes droit à un excellent goûter avec la compagnie des illustrés du moment, tels Tartine, Kit Carson, Bibi Fricotin...
Je nous revois si bien, tous les quatre, ce jour-là, heureux, le bras dressé triomphant, tenant dans la main un verre de mousseux pour saluer le bel ouvrage accompli.
C’est à cette époque que mes parents parlaient d’un voyage en France chez tante Lulu qui habitait Toulon. Ils se promettaient de faire quelques économies pour ce déplacement qu’ils imaginaient fantastique (la traversée sur le « Ville d’Oran » ! Voir la France ! Au moins une fois !...).... S’ils savaient !...
Malheureusement, la vision de ces meubles et objets fait plutôt rejaillir en moi, mieux que n’importe quel récit rapporté sur la débâcle des pieds-noirs à l’été 62, la laideur des derniers instants que nous vécûmes.
L’image d’une famille sereine que me renvoyait la photo, malgré les échos de plus en plus convaincants d’un conflit tragique, ne pouvait se dissocier, dans ma mémoire, de la vision plus funeste de ce 24 juin 1962...

Contre son appontement, le « Ville d’Oran » se dresse prêt à avaler de pitoyables passagers. Ça crie, ça pleure. Toute cette foule sur le quai d’embarquement sent que ce voyage est sans retour. Définitif. Une traversée de 36 heures vers un monde incertain. Assis sur des valises au milieu d’un invraisemblable capharnaüm, mes grands-parents paternels et maternels, tante Jeannette, ma mère, mes deux frères et moi-même attendons que notre père effectue les dernières démarches pour embarquer.
Nos vieux, complètement hébétés devant ce qui ressemble plus à un cataclysme pour eux qu’à un voyage d’agrément, se laissent guider sans protester ni trop réaliser ce qui leur arrive. Mon père est devenu le chef de famille. Qui peut, mieux que lui, diriger les opérations et organiser dans l’urgence ce départ vers l’inconnu.
Toutes les maigres économies de chacun d’entre nous ont été rassemblées.
Les vêtements et quelques babioles pouvant se loger dans une valise font partie du voyage. Les meubles ont été abandonnés dans les maisons.
La veille de notre départ je revois encore mon père une hache dans la main défoncer tout le mobilier. Pour l’avoir vu peiner sur un problème d’ajustage, s’énerver sur une fermeture qui ne fonctionnait pas, s’échiner sur la courbe du pied de la table ou s’émerveiller sur la réussite d’une queue d’aronde, nous pleurions, mes frères et moi, de le voir ainsi anéantir de ses propres mains ce qu’il avait mis tant de soin à créer. Tant qu’à repartir de rien, rien non plus ne devait rester derrière lui. Devant nos yeux effarés on voyait s’éparpiller sur le sol des morceaux de carreaux violemment détachés du plateau de la table, des panneaux de bois déchiquetés, lacérés. Notre mère ne parvenait pas à prendre part à ce carnage mais laissait son époux calmer ainsi sa douleur.

Sur la passerelle, une foule compacte et désordonnée se presse pour atteindre le bateau. Nous avions pu obtenir une seule cabine que nous laissons aux grands-parents. Tout le monde s’installe du mieux qu’il peut chacun préservant le peu de bagages emportés avec lui. Alors que l’installation s’était effectuée dans le vacarme, la bousculade et le désordre le plus total, dès lors que le bateau s’écarte du quai, que la ville et son front de mer s’éloigne de plus en plus, le silence, seulement entaché des piailleries des enfants, s’installe chez les adultes dont le regard brouillé par les larmes ne peut se détacher de la terre, leur terre. Si les hommes arrivent à contenir les sanglots il n’en est pas de même des femmes qui laissent aller leur souffrance, certaines la tête enfouie dans le creux d’une épaule masculine. Je préfère ne pas regarder du côté de notre misérable troupe collée au bastingage.
Une cargaison de plus d’envahisseurs est déchargée à Marseille où l’invention de cellules psychologiques n’a malheureusement pas encore fait son apparition...
Je ne savais pas, avant de retrouver ces photos aussi amoureusement préservées dans leur emballage douillet, combien notre mère était restée accrochée à cette époque. Je m’en voulais de l’avoir tant raillée à chacun de ses retours en arrière, toujours les mêmes, toujours ceux de « là-bas », qu’elle nous contait avec force émerveillement et qui parfois nous « gonflaient ».
Je rassemble les photos, les reloge dans leur écrin. Délicatement, je pose ce réceptacle dans le tiroir de la commode. Tout doucement, je pousse le tiroir. Encore secouée par l’émotion de toutes ces résurgences, je quitte sa chambre, quitte sa maison, le cœur en capilotade...

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