Le puits des dormants

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Image de Été 2020

Dans la campagne alentour du village de Lespinus, se trouve un chemin qui, à travers vignes et garrigue, mène jusqu’au village voisin de Vinidius. Mais avant de mener son monde jusqu’à Vinidius, ce chemin entretient un mystère, environ à mi-parcours.

Depuis des années, Louis entend parler de cette légende. Elle raconte que si on s’approche trop près de la maison en pierres, juste après la descente du moulin, l’on pourrait y mourir de sommeil. En tout cas, il est déjà arrivé par deux fois que Jasmin le berger trouve un corps étendu sans vie dans les ruines de cette maison de pierres. Et la légende raconte que bien avant Jasmin, d’autres promeneurs sont eux aussi tombés sur des cadavres qui semblaient morts dans leur sommeil.

Louis, qui aime bien se promener de ce côté-là de son village, ne s’est pourtant encore jamais aventuré à marcher jusqu’à cette fameuse ruine. L’odeur du thym et du romarin, mêlée aux nuances de verts des buissons, des arbustes, de la luserne et des amandiers, offre ici au promeneur un paradis qu’il est agréable de venir visiter le plus souvent qu’on peut. De plus, quand on voit la beauté du paysage alentour, on ne pourrait pas s’imaginer que la faucheuse se trouve là, terrée quelque part derrière quelques cailloux, prête à vous donner le coup de grâce au sein de cette ruine aux quatre murs rappelant une ancienne étable.

C’est décidé ! Ce soir, en rentrant du lycée, Louis va tenter d’en apprendre un peu plus sur cette légende. Mais pas tout seul, sait-on jamais. Justement, voilà son cousin Éric qui descend de son cours de Chimie :
— Ça va Louis ? Tu fais quoi ce midi ?
— Salut cousin ! Je mange au Fast, en face du lycée. Tu viens avec moi ?
— Euh, je sais pas trop là, répond Éric, en fait je comptais me faire un tacos. Ça fait longtemps que…
— Laisse tomber la barbaque et viens avec moi, j’ai un truc à te raconter.
— C’est croustillant au moins ton histoire ?
— C’est pas une histoire, c’est une légende…

Voilà Éric et Louis partis pour le Fast. Pas grand monde aujourd’hui, ils vont pouvoir prendre une table à l’ombre. Louis est tellement fasciné par ce qu’il raconte à Éric, qu’il en oublie de manger son repas. Éric, lui, en bon pragmatique, parvient à saisir l’histoire de Louis tout en dévorant sa salade César, son hamburger-frites, sans oublier une petite mousse au chocolat pour la route et un café.

Éric est un scientifique dans l’âme. Ces histoires de morts inexpliquées ne l’effraient pas, bien au contraire, elles éveillent sa curiosité. Il aimerait percer ce mystère qui plane sur le village depuis plusieurs décennies. Ça confirmerait sa réputation d’intello cool, et lui donnerait sûrement une chance de plus de se rapprocher de la jolie Lucie. Ah, Lucie…

Tiens, et si on invitait Lucie, se dit Éric ? Et puis ce serait sympa d’aller voir ce puits à plusieurs. Ça rassurerait les esprits froussards comme Louis… Mais avant de se décider à partir voir cette ruine assassine, Éric voudrait parler en personne au vieux Jasmin. Il se rend alors, le lendemain après-midi, au café du village, où il sait qu’il trouvera Jasmin attablé et jouant à la manille. Pas besoin de portable pour trouver le Jasmin, il a ses habitudes.

Éric arrive au café Glacier, aperçoit Jasmin, et pour ne pas le déranger en pleine partie, commande un demi et vient s’attabler avec les autres spectateurs de la partie de manille. Il va attendre patiemment que Jasmin termine la manche en cours, et évoquera la ruine de la maison de pierres qui abrite le puits des dormants, pendant qu’on sera en train de mélanger les cartes pour redistribuer la partie suivante :
— La manille, et le manillon ! s’exclame Jasmin. Encore gagné, rit-il au nez de ses adversaires.
— Bah, on se demande où tu vas chercher toute cette chance ! lui rétorque ce brave Romain.
— La chance tu dis ? La chance ? Que diable la chance ! C’est de la stratégie et de l’observation, lui répond Jasmin. Et l’observation, c’est une qualité indispensable pour faire un bon berger.
— Ouais, fais bien attention que la malchance ne te guette pas du coin de l’œil, lui lance Romain. Tu as déjà trouvé deux corps sans vie à l’ancienne bergerie, il s’agirait pas que le troisième ce soit toi. Jamais deux sans trois mon ami.
— Je te remercie de t’inquiéter pour moi, mais je ne risque pas de me faire faucher là-bas. Je n’y reste pas assez longtemps quand j’y vais.

Tiens donc, se dit Éric, les voilà pas en train de parler de la ruine qui m’intéresse ? Il saisit l’occasion de cette conversation pour expliquer son projet à la tablée. Tout le monde se moque un peu de lui en lui disant que la mort a ses mystères que nul ne peut percer. Tout le monde, sauf Jasmin, qui se propose de l’emmener là-bas, car il n’y a qu’en étant sur place qu’on peut comprendre ce qu’il se passe dans cet endroit mortel situé au milieu d’un paradis de verdure.

Tout excité et fier de la conversation qu’il a pu avoir avec Jasmin, Éric s’en va trouver son cousin Louis pour lui annoncer la nouvelle. Ils ont rendez-vous avec le berger demain après-midi au pied du vieux cèdre, en face du cimetière. De là, ils partiront avec Jasmin et ses brebis jusqu’au puits des dormants.

Louis n’en dort pas de la nuit, il se dit qu’enfin il va peut-être mettre au jour ce mystère et éviter qu’un drame ne se reproduise. Dans sa tête défilent des tas de réponses possibles à ces décès jusqu’ici inexpliqués : un insecte particulier qui vient vous piquer dans votre sommeil ; un champ magnétique qui détraque vos pulsations cardiaques jusqu’à vous foudroyer ; un arc électrique inexpliqué qui se déclenche de temps en temps, et pas de chance si vous êtes là au mauvais moment ; peut-être une plante qui ne pousse que là-bas, qui vous tente par son parfum au point que vous ne pouvez faire autrement que la toucher pour mieux l’admirer, et qu’une fois que vous portez vos doigts à votre visage – ce qui arrive plusieurs dizaines de fois par jour selon les dernières recommandations antivirales – une substance chimique toxique pénètre votre corps par les pores de la peau ; à moins qu’une vraie malédiction, semblable à celle de Toutânkhamon, foudroie au hasard ceux qui dérangent trop longtemps la paix de ce lieu…

Éric, lui, en bon scientifique, ne fait pas cas de toutes les solutions qui pourraient expliquer le phénomène du puits des dormants. Non, ça ne le préoccupe pas plus que ça. Ce qui le préoccupe, c’est savoir si de trouver la solution lui donnera une bonne carte à jouer pour espérer séduire la douce Lucie. Difficile de trouver le sommeil quand on pense à tout ce qui pourrait arriver si la fille qu’on aime en secret depuis des années devient notre compagne. Il pense aux rires qu’ils échangeraient, aux sorties, aux restos, aux concerts, aux voyages, à tout ce qu’ils partageraient ensemble et à tous ces souvenirs qu’ils se créeraient, nageant tous deux dans le bonheur de l’amour véritable. Ah, Lucie, fantôme de ses nuits, qui empêche Morphée de bercer Éric dans un sommeil profond et réparateur…

Ça y est, on est demain ! 13 h 20, on vient de finir le déjeuner, il est temps de se rendre près du cèdre. Louis et Éric ont mangé ensemble, chez Louis, histoire de ne pas perdre une minute avant d’aller rejoindre le vieux Jasmin et ses brebis.

Jasmin arrive en même temps que les cousins, il faut dire qu’avec ses bêtes, il ne peut pas s’absenter trop longtemps. Alors il a laissé son troupeau dans un pâturage tout près, qu’il a pris soin d’enfermer dans un lopin de terre entouré de grillage temporaire pour pâturage. Bien pratique ce grillage, Jasmin peut le démonter en quelques minutes et le remonter ailleurs aussi vite. Cela lui permet de laisser ses brebis à peu près où bon lui semble pour quelques heures, du moment que le sol est assez fourni en herbe grasse ou que quelques arbustes feuillus sont accessibles aux brebis.

Louis, Éric et Jasmin cheminent par le vieux moulin, descendent une longue pente bien cabossée par endroits. Il faut même parfois se tenir avec les mains appuyées sur le sol tellement le chemin est raide. En ces endroits pentus, le sol glisse à cause des petits cailloux prêts à vous rouler sous le pied à la moindre imprudence. Puis en bas de la pente, juste à la croisée des chemins dont un, à droite, mène jusqu’à Vinidius, et l’autre en face retourne jusqu’au village de Lespinus, se trouve la ruine de la maison des dormants. Elle est sur la gauche du chemin, à quelques mètres du fossé. Ce reste de construction faite de moellons calcaires et de mortier de chaux, sable et argile, fait un peu penser aux vestiges de la villa romaine qu’on peut encore « visiter » à l’autre bout du village, le « domaine de Vivios ». Ce domaine appartenait à un marchand romain à l’époque où la mer arrivait jusqu’à Lespinus. Il y avait un petit port de commerce, et le domaine de Vivios donnait directement sur le port.

Revenons à nos lardons. Éric entre le premier dans la maison des dormants. Et tout de suite, intuitivement, l’explication s’avère à la fois scientifique et inattendue. Louis le suit de près et le vieux Jasmin les attend au-dehors. Il évite de prendre des risques avec ces histoires.

— Alors ? lance Louis. Un indice, docteur Éric ?
— Je crois qu’on va trouver, lui répond-il, mais il me faut m’approcher du coin tout au fond de la pièce.

Éric se penche, se baisse, renifle, se relève, hume les alentours, revient au fond de la pièce, s’allonge par terre et colle son oreille sur le sol, tel un Apache guettant l’arrivée d’un troupeau de bisons sauvages.

— Ça coule là-dessous, murmure Éric. On dirait un petit ruisseau sous-terrain. Il faut creuser. Louis, aide-moi !

Tous deux se mettent à enlever à mains nues la terre craquelée mais légèrement humide. Jasmin, qui regarde la scène depuis la murette, leur lance son Opinel : « Tenez, ça vous aidera à fendre la terre ! »

En quelques minutes, les voilà près du but. Mais Éric se relève et prend Louis par le bras : « Viens, il faut sortir nous oxygéner quelques minutes, sinon on risque un malaise avec cette odeur ».
— Alors les gars, vous avez trouvé ? Demande Jasmin.
— On y est presque, répond Éric. Encore quelques centimètres à creuser et nous serons fixés. J’espère juste qu’on ne va pas se prendre un genre de coup de grisou, parce que je n’arrive pas pour le moment à me remémorer ce que pourrait être ce gaz qu’on sent en approchant du fond de la maison des dormants.
Dix minutes passent, et ils y retournent.

Les dessous des ongles emplis de terre grasse, les deux cousins finissent de creuser en douceur, pour limiter les risques d’explosion. Qui sait quel gaz s’échappe de ce tunnel ?
En enlevant une motte de terre très humide, Louis s’arrête d’un coup, le regard fixé dans le trou qu’il vient de mettre au jour. Ce qu’il voit, c’est de l’eau, très claire, qui s’écoule lentement. Éric avait raison, il y a bien un ruisseau sous-terrain qui court sous cette maison, et ce sûrement depuis des siècles. C’est peut-être pour cette raison qu’on parle de puits. De plus, le treillis de branchages moisis qui soutient toute la terre au-dessus du cours d’eau prouve bien que ce sont les hommes qui ont volontairement caché ce ruisseau.

Soudain, Éric s’écrie :
— Mmmh, snif, snif, mais ! Cette odeur d’œuf pourri, elle me dit quelque chose là ! J’ai l’impression d’être en cours de chimie… Ah mais oui, voilà, c’est ça !
— Qu’est-ce que tu veux dire Éric ? s’impatiente Louis. Tu sais d’où peut venir cette odeur ?
— D’où elle vient je ne sais pas encore, mais cette senteur d’œuf pourri est typique du soufre, le SO2. C’est du dioxyde de soufre qui s’émane de là. On peut en respirer un peu, mais à forte dose, ça peut être dangereux. Cette odeur nauséabonde nous attire inconsciemment. Par curiosité je suppose ? C’est ce qui expliquerait les décès survenus au fil des siècles. Il n’y a pas de sorcellerie ici, juste de la chimie.

« Oui, et nos ancêtres, qui connaissaient les vertus de l’eau sulfureuse, venaient ici s’approvisionner de cette eau naturellement bénéfique. » Nos deux cousins se retournent. C’est Lucie qui vient de prononcer ces paroles, debout sur un reste de mur. Elle venait d’arriver et semblait ravie que le mystère soit percé. Suffisamment ravie pour accepter un dîner aux chandelles avec Éric ?

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Nelson Monge · il y a
Quelques souvenirs du Club des Cinq. Très sympathique.
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Mireille Bosq · il y a
Sans doute une riche trouvaille pour la region. Et les "inventeurs" auront peut-être droit à une prime ? Cela leur permettrait de mieux manger qu'au fast food!
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Ode Colin · il y a
un texte bien sympa que j'ai pris plaisir à lire :-)
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Fred Panassac · il y a
Une enquête sympathique et qui n'est pas ennuyeuse grâce aux préoccupations « gastronomiques » et amoureuses des participants. La fin est en forme de pirouette. c’est bien écrit.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un mystère résolu grâce aux ressources de la science .
Un récit agréable qui fait travailler nos neurones .

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Keith Simmonds · il y a
Un titre original pour une histoire bien écrite et captivante, Fabien ! Une invitation à découvrir “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est également en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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