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Le puits aux souhaits

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Alain Lonzela

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Dans le petit village de Peacott’s, à l’extrême nord de l’Angleterre, il existe une vieille coutume qui consiste à jeter une pièce de monnaie dans le « puits aux souhaits ». C’est un vieux puits en pierre qui remonte à la nuit des temps, et que tout le monde a toujours vu dans le village, surmonté de son vieux toit de bois, sans que personne ne sache qui l’avait construit. 
Et ce puits exauce les souhaits. Ne riez pas... c’est une absolue certitude. 

Norman Petticoe était désespéré. Garagiste de son état, il venait de se faire licencier. Le soir même, sa petite amie lui annonçait qu’elle le quittait pour aller vivre avec son meilleur ami qui tenait un restaurant dans le village. Pour ne rien arranger, il avait pris sa voiture pour faire un tour et se détendre, mais sa poisse continuait : il s’était mis à pleuvoir. Un virage mal négocié l’avait violemment mis en contact avec un poteau en béton et sa voiture était en miettes. 

La coupe était pleine. Il sortit de sa voiture, la regardant comme si, par la seule force de sa pensée, il pouvait la réparer. Puis il sentit des hoquets monter dans sa gorge. Vaincu par la fatalité, il se laissa tomber sur le bas côté et se mit à pleurer, indifférent à la pluie qui, maintenant, tombait du ciel en trombes glacées. 

Le village le plus proche était Peacott’s et il se dirigea vers le village, ruminant des idées noires. 
Ne sachant pas trop où aller, il se retrouva sur la place du village et aperçut le fameux puits. Une pensée malsaine s’infiltra dans son esprit. 
Quoi de mieux pour en finir définitivement, que le fameux « puits aux souhaits » ? Après tout, son souhait était que ce cauchemar finisse, et ainsi, il serait exaucé. L’ironie de la situation le fit sourire. Il se dirige d’un pas résolu vers le puits, et, prenant appui sur la structure de bois qui soutenait le minuscule toit à double pente, il se hissa sur la margelle. 

Sa résolution, intacte jusque là, faiblit d’un seul coup, jusqu’à disparaître. Il se traita mentalement de tous les noms d’oiseaux et pivota pour redescendre. 
Las, la pluie avait fait des flaques glissantes sur la margelle. Son pied glissa, et il disparut dans l’ouverture béante. 

Sa chute ne dura pas très longtemps. Il creva soudainement la surface d’une eau souterraine. Elle était tiède, presque chaude. 
Tiède ?? Il remonta à la surface et resta pantois. Il était dans une caverne mais il régnait une douce clarté. Le lac à la surface duquel il flottait était d’une limpidité cristalline. Il pouvait voir le fond juste troublé par les vaguelettes de sa nage. L’eau était à une température parfaite. 

Par réflexe, il nagea vers la berge. Une plage de sable fin, presque blanc, l’accueillit. Il s’allongea sur le sable et tenta de reprendre le contrôle de la situation. Tout autour de lui, une jungle à la végétation épaisse masquait les limites de la caverne. Était-il le seul habitant ? Non, car il vit des vols d’oiseaux au dessus du lac et des dizaines de variétés de poissons multicolores dans l’eau. Mais qui dit animaux, dit prédateurs. Qui dit prédateurs dit animaux dangereux qui peuvent tuer par la griffe, la dent ou le poison. Une crainte surnaturelle l’envahit. Où était-il tombé ?

Puis sa logique revint. Tout cela était impossible. Les gens tiraient des seaux d’eau du puits pour boire ou pour cuisiner. Et personne ne se serait aperçu de rien ? Impossible. 
Il chercha une arme pour se nourrir, et, le cas échéant, se défendre. 
Puis il les vit. Il crut que sa raison chancelait, qu’il devenait fou. Il se pinça violemment le bras gauche, mais la douleur était bien réelle et lui fit monter des larmes aux yeux. 
Il s’immobilisa, osant à peine respirer. 

Alors, elles s’approchèrent de lui, apeurées, sur leurs gardes, prêtes à fuir, mais curieuses. 
Des fées. Des fées de toutes les couleurs. Elles avaient la forme d’une jeune fille, certaines minces et d’autres... moins. Toutes étaient très belles et vêtues de robes courtes de couleurs vives, toutes différentes. Et dans le dos, elles avaient des ailes de libellules qui leur permettaient de voler, y compris en vol stationnaire. 
Entre elles, elles murmuraient dans une langue inconnue. Puis, elles l’entourèrent, le détaillant sous toutes les coutures. La plus hardie avait une belle robe rouge vif. Elle vint voleter devant son nez. 
Ce qui le fit éternuer. Instantanément, elles disparurent toutes. 
Il se gratta le nez et se força à redevenir immobile. Au bout de quelques secondes, des feuilles se soulevèrent, des corolles s’ouvrirent et des dizaines de paires d’yeux se matérialisèrent. Puis, prudemment, elles revinrent vers lui, pour continuer leur examen. 
Bien que cela lui parut totalement inutile, voire surréaliste, il articula, très doucement, en chuchotant :
- Bonjour. 
Avec un cri général d’effroi, elles reculèrent à bonne distance, mais, cette fois, restèrent visibles. 
Puis, la plus hardie, la rouge vif demanda 
- Qui es tu ?
La question était banale en soi, mais il ne sût pas répondre. Qui était-il ? Vaste question, et non moins vaste réponse. 
- Je m’appelle Norman. 
- Enchantée Norman, je suis Coquelicot. 
- Enchanté, Coquelicot. 
La réponse était venue naturellement, la conversation était banale, mais l’esprit rationnel de Norman était complètement ravagé. Cette situation était tout simplement impossible. Il envisagea de se pincer à nouveau pour vérifier s’il ne dormait pas, mais n’osa pas le faire. Lui, le mécanicien matérialiste et logique, qui réparait des matériels complexes ne pouvait pas accepter cette situation. 

Coquelicot, voyant son air égaré et comprenant qu’il n’était pas loin de sombrer dans la folie, se mit en devoir de lui expliquer. 
- Tu sais, Norman, tu ne rêves pas. Tu es bien réveillé. Tu es simplement arrivé dans le monde des fées. Notre monde. C’est nous qui exauçons les vœux des gens de la surface, en échange d’une pièce. Avant, nous exigions une pièce d’or comme gage pour nos services, mais actuellement, nous acceptons les grosses pièces, celles qui brillent beaucoup. Et, elles ne sont plus en or, ajouta-t-elle avec un air de dépit.  
Norman se contenta de murmurer un vague « Ah ? Oui, certainement... » sans que Coquelicot sache s’il avait bien compris ses paroles. 
Bonne fille, Coquelicot lui proposa de l’escorter pour visiter leur pays. 

C’était une vaste caverne, éclairée d’une douce lumière qui émanait des eaux du lac. Une végétation luxuriante et multicolore encadrait de larges chemins de terre qui embaumaient la senteur légèrement acide de l’humus. 
On se serait cru dans un véritable paradis, mais Norman ressemblait à un zombie que Coquelicot traînait de ci, de là. 
Elle lui montra la cascade qui alimentait le lac et donc le puits, sans la moindre réaction de la part du jeune homme. Elle lui fit voir des biches et leurs faons, des renards et des oiseaux, sans qu’il manifeste un intérêt quelconque. 
Petit à petit, les autres fées se rapprochèrent d’eux. Elles étaient pleines de compassion pour le jeune homme triste, mais malgré tous leurs efforts, elles ne purent le dérider. 

Norman s’intégrait lentement dans cette nouvelle communauté. Il n’avait aucune velléité de remonter à la surface. Qu’aurait-il eu à y faire et qui se souciait encore de lui ?
Le temps s’écoulait paisiblement dans ce petit monde féérique. Le monde souterrain était immense, mais limité. Il avait rencontré des sirènes, des licornes, et mêmes des satyres qui tentaient de séduire les fées avec leurs mélodies jouées sur des doubles-flutes. Tout ce petit monde vivait en harmonie. 
Le seul danger venait de gros frelons munis de dards venimeux.

Ces gros bourdons essayaient de voler le miel savoureux produit par d’industrieuses abeilles, et dont se nourrissaient exclusivement les fées. Elles tiraient leur vitalité, et donc leur pouvoir de cet or liquide. 
Mais tout ce petit monde vivait quand même harmonieusement. Et Norman passait ses journées à visiter ce monde souterrain et à parler avec ses habitants, notamment Coquelicot. Mais Jonquille, Pivoine et Bleuet étaient devenues ses amies aussi. 

Or, un jour, on entendit un grand cri et quelque chose tomba dans l’eau du lac. Passé la première surprise, Norman se rendit compte qu’il s’agissait d’une jeune fille et qu’elle ne savait pas nager. Sans plus réfléchir, il plongea et se porta au secours de la victime, qu’il ramena sur la grève. La jeune fille était charmante, mais très pâle. Elle était dans un état d’hébétude qui l’inquiéta au point d’appeler Coquelicot à tue-tête. Volant de toutes la vitesse de ses ailes, Coquelicot se précipita à l’aide. 
La jeune fille était comme anesthésiée, exactement comme Norman à son arrivée. Mais cette fois, Coquelicot était inquiète. En tant que fée, elle savait que Norman était tombé par accident, après s’être ravisé, tandis que la jeune fille était allée jusqu’au bout de son acte désespéré pour mettre fin à ses jours. Elle souffrait d’un mal que la magie des fées ne pourrait pas combattre. Elle décida de demander son aide à Norman :
- Norman ? Cette jeune fille va mourir si tu fais rien. 
- Si moi, je ne fais rien ?
- Oui, Norman. Pour la soigner, j’ai besoin... d’un dard de frelon. 
- Mais en tant que fée tu ne peux pas...
- Je ne peux pas. Il nous est impossible de faire du mal aux autres créatures. Et arracher un dard me semble douloureux. 
- Tu peux compter sur moi. Je le ferai. 
- Merci Norman. Je n’ai jamais douté de ton courage et de ta générosité. Sache que, pour les humains, la piqûre de ce dard est... mortelle. 
Norman se mit en route sans délai. Mais au fur et à mesure qu’il approchait du nid des frelons, il sentait son courage, et donc sa résolution faiblir. Il poursuivit quand même sa route mais d’un pas peu assuré. 

Arrivé à proximité du nid, le vrombissement de leur vol devenait effroyable. Les vibrations de l’air étaient telles que cela influait sur son rythme cardiaque. Il n’était pas loin de se sentir mal, mais Coquelicot comptait sur lui. Maintenant, il suffisait de provoquer une bestiole, de l’entraîner à l’écart et d’attendre son attaque pour arriver à se saisir du dard. Un détail, quoi. Il frissonna. 

Coquelicot attendait, au chevet de la jeune fille. Lorsqu’elle vit apparaître Norman, elle poussa un cri de surprise : il était sale, dépenaillé et couvert de boue... mais ramenait le dard tant espéré. 
Il tenta d’expliquer :
- J’avais un plan : je devais l’obliger à m’attaquer et ainsi utiliser son dard. La seule difficulté était d’être au dessous de lui et en sécurité au moment de l’attaque. J’ai eu une idée, et je me suis présenté devant leur nid. Il m’a repéré et m’a poursuivi. J’ai plongé dans la mare pour lui échapper et je me suis donc trouvé en dessous de sa trajectoire quand il a attaqué. Ensuite, je me suis caché et protégé dans la boue pour éviter les autres qui étaient venus en renfort... Voici son dard, ajouta-t-il sobrement. 
En d’autres circonstances, en voyant son air penaud, elle aurait éclaté de rire, mais là, il avait fait preuve de courage et d’initiative et accompli sa mission. 

Les fées se réunirent et conjuguèrent leurs pouvoirs magiques. Le dard, magiquement transformé en instrument de guérison, fut utilisé pour piquer la jeune fille qui reprit presque instantanément des couleurs et sortit de sa langueur. 
Elle vit Norman et lui fit un sourire. Et pour la première fois depuis son arrivée, Norman devint rayonnant, lui rendit son sourire, et le reste du monde cessa d’exister pour eux. 

Coquelicot, pudique, malgré son tempérament de feu, se retira, pour leur laisser faire connaissance. Elle arborait un large sourire : une fois de plus, le puits aux souhait avait exaucé deux âmes sincères. Et il était inutile que Norman sache que la piqûre du dard de frelon ne lui aurait causé qu’un bonne crise de fièvre...
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Miraje · il y a
Ainsi fut fait dard,dard ... ! Un conte joyeux pour entamer ma journée. MERCI.
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Alain Lonzela · il y a
Excellent jeu de mots ;-)
Merci pour ce très gentil compliment

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Line Chatau · il y a
Joli conte qui nous transporte au pays des fées et nous fait retrouver pour un temps , notre âme d'enfant!
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup
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Lélie de Lancey · il y a
Un bien joli conte ! Une très agréable lecture toute en douceur ! merci pour ce joli moment :)
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Alain Lonzela · il y a
Mercie d'avoir aimé.
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Charles Duttine · il y a
Un clin d’œil à "Alice aux pays des merveilles ..."
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup pour la référence. C'est flatteur.
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Ysé · il y a
Charmant conte ‘
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup
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Joëlle Brethes · il y a
Un bien joli conte… :)
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup
C'est un style que je n'avais pas encore essayé ;-)
Espérons que le prochain soit meilleur
Merci encore

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