Le p'tit marché

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C'est "l'histoire d'un gars" qui, un peu à l'étroit dans sa "vieille" Europe, part au Brésil en 2002 pour réaliser un stage d'une durée de 3 mois. 18 ans plus tard, le Brésil continue à être  [+]

Dimanche matin, 4 h 30.

J'entends au loin des bruits de poutrelles en bois s'entrechoquer, des voix d'homme et de femme donner des ordres et des coups de marteau. Les cageots remplis de fruits et légumes qui attendaient dans les camions sont enfin libérés et mis en valeur sur d'immenses étalages. Cet apparent désordre est en vérité extrêmement organisé et bien huilé, même si un ingénieur de production trouverait à en redire sur les multiples croisements de flux. Chacun sait ce qu'il a à faire et à quel moment. Pourtant, il n’y a pas de chef d'orchestre, pas de leader et encore moins de patron. Serions-nous là aux origines de la communauté participative ? Chaque feirante trouve sa place dans ce puzzle à échelle humaine. Chaque feirante a un emplacement précis sur cette portion de la Rua Almirante Lobo, entre les numéros 299 et 954.

Vers 5 h 30, les premiers rayons du soleil illuminent le quartier. Les derniers stands se parent de bâches colorées qui protégeront les trésors vitaminés et par la même occasion les frêgues de la chaleur tropicale.
En l'espace de quelques heures, la rue s'est transformée en oasis urbaine où les couleurs contrastent avec le gris du béton et de l'asphalte. Vu de haut, la rue ressemblerait à un patchwork multicolore tout en longueur comme un serpent d’Amazonie perdu dans le dédale de São Paulo.

Vers 6 h 00, tout est enfin prêt.
Le p'tit marché peut commencer.

Le parcours est toujours le même, mais la découverte varie chaque fois. Quelle sera la qualité des fruits ? Leur(s) prix ? Sentirons-nous les effets de l'inflation ? Y aura-t-il des fruits de saison ? Les fruits auront-ils été cueillis au bon moment? Seront-ils trop mûrs ? Trop verts ? Les fruits exotiques - pomme, pêche, abricot - généralement importés d’Argentine ou du Chili seront-ils abordables ? Y aura-t-il de belles cerises ?

Généralement, je fais un tour de reconnaissance pour sonder le marché et l’esprit du jour. J’enregistre les prix, je guette les nouveautés, je goûte des yeux ces magnifiques victuailles. Je salue les habitués. Ils savent bien que je vais revenir.

Lors de ce tour de « piste », un jeu de sept familles s’offre à nous.
Il y a le vendeur de fruits en tee-shirt déjà tout transpirant et le jean plein de terre. Ses fruits sont de moyenne qualité et parfois trop mûrs. Lui veut « faire du chiffre » et n’est pas très regardant sur les manières. Ils maltraitent les fruits et légumes, la cigarette au bec.

Il y a le professionnel du fruit en uniforme, tel un chirurgien, crayon à l'oreille, toujours impeccable, reconnaissable à son étale impeccable, les fruits brillants et lustrés, mais plus chers. Il joue sur l’impact et le contraste des couleurs, sur le côté « gourmet » et haut de gamme de sa composition. Ses fruits sont bons... Mais guère plus. C’est avant tout un marqueteur.

Il y a le vendeur-producteur : propre, du "terroir", fier de vendre sa propre production. Ses fruits sont bons et généreux, généralement pas calibrés ou peu. Ses prix sont justes et connaît bien les fruits de saison et leurs vertus. La vente s’accompagnera toujours d’une recette du jour ou d’une astuce culinaire. Personnellement, c’est celui que je préfère.

Il y a aussi les originaux qui parient leurs deniers sur des positionnements de niche : les épices, les piments, le gingembre, les noix de coco fraîchement coupées, à siroter ou hachées.

Enfin, il y a les "opportunistes" qui profitent de l'affluence pour vendre des jus de fruits, des jus de canne à sucre broyée en direct et les vendeurs de esfinhas et de pastels de morue, de viande hachée ou de fromage.

Vers 11 h 00, commence a hora da chepa: il reste environ 2 heures pour écouler idéalement toute la marchandise. L'heure des promotions et des négociations approche. On sent une espèce de frénésie montée, mêlant fatigue, faim, chaleur, obligation de résultats et exigence du client. L’unité qui prévalait en début de matinée s'oriente vers un "chacun pour soi" où toutes les ruses sont permises. Certaines baracas se lancent dans des combats de coqs pour s'arracher le chaland. D'autres séduisent la ménagère et les enfants en offrant des morceaux de fruits gorgés de sucre découpés sur le vif ! La fameuse technique du "coup de pied" extraite du Petit traité de manipulation à l’usage des gens honnêtes fait des dégâts : impossible de dire non !
- C'est combien ?
- Pour toi mon ami, je te le fais à 5R$ (technique du brossage)
- Pour toi ma jolie, 5 mangues pour le prix de 3 !
- Ces oranges, gorgés de soleil, sont excellentes pour les enfants !
- Les meilleures bananes du monde sont ici !
La générosité est telle qu'on a droit au typique chorinho, autrement dit un surplus de quelque chose - café ou jus – sans frais supplémentaire !

Aucune agressivité.
Beaucoup de compliments.
Les petits surnoms fleurissent comme des marqueurs d’une société encore en mutation. On a l’impression de revenir à l’époque des grands flux migratoires qui ont fait l’histoire de São Paulo: « Negão », « Neguinho », «Alemão », « o Francês », « Doutor », « Mestre », « Professor », « Linda », « Baiano », « Minha flor », « Querida » sont les plus fréquents.

À 14 h 00, le p’tit marché ferme son rideau imaginaire. C’est le moment des comptes et du rangement. La fatigue est palpable. Les gestes sont lourds. Personne ne parle. Les camions à moitié vides repartent à vive allure tout azimut, comme les fourmis dont l’habitat vient d’être écrasé. Au même moment, les nettoyeurs arrivent avec leurs balais et leur jet d’eau. En l’espace de quelques minutes, la rue reprend ses droits.

Ô p’tit marché... Où es-tu ?

Quel autre lieu allie aussi bien l’art de la négociation, les principes d'organisation et de la logistique, les techniques de vente, l’optimisation spatiale, les sciences humaines et sociales, les fondamentaux d'économie, les notions de finance, le respect d’un budget, les bases des mathématiques, l’entraînement au calcul mental, l’utilisation des quatre opérations – addition, soustraction, multiplication, division euclidienne, la géographie, la saisonnalité, l’apprentissage du goût, la gastronomie et l’humanisme? On le sous-estime trop souvent. Le p'tit marché est un des plus beaux enseignements à ciel ouvert. Les (grandes) écoles ne devraient pas le négliger.

Dimanche après-midi, 15 h 00.
La circulation reprend dans la Rua Almirante Lobo. Les klaxons retentissent et les bolides tracent la route. Il n'y a plus rien à voir.

Vivement dimanche prochain.
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