Le Projet Dédale

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« - Avance Dédale ! Approche-toi et n’aie crainte... Nous avons à parler, nous avons le temps maintenant.»
Dédale avança lentement. Il ne se souvenait pas très bien de ce qui s’était passé. Il fît un effort pour se rappeler... Il s’était retrouvé au milieu d’êtres en demi-teinte. Il avait suivi un flot d’âmes, puis, après avoir payé le prix, il avait traversé le fleuve sur l’embarcation du sinistre Charon. Maintenant il était devant le Juges des Enfers.
Après toutes les aventures qu’il avait vécues, après toutes les affaires auxquelles il avait été mêlé, que pouvait-il redouter de plus que d’être jugé par Minos ?
« - N’ai pas peur, le Minos que tu as devant toi n’est plus tout à fait la même personne. Désormais je sers les Dieux et, si les douleurs de nos vies passées demeurent, elles n’ont ici plus l’importance que nous leur donnions jadis. Tu comprendras bientôt la portée de mes paroles, elles sont bienveillantes. Approche-toi ! Mon office ne me laisse que peu d’oisiveté mais j’ai plaisir à évoquer les choses d’autrefois avec les disparus... »
Dédale était confus et il n’avait pas encore réalisé ce qui se passait. Il resta silencieux. Minos poursuivit :
«- Sais-tu qu’il ne déplaît pas aux Dieux que nous maintenions vivante notre mémoire. C’est pour leur bon plaisir qu’ils ont créé les hommes et les histoires des mortels sont des récits qui poursuivent l’œuvre divine. Ainsi ils trompent leur ennui perpétuel. Prends place, je t’attendais.»
Subitement Dédale prît la mesure de la situation et la panique le submergea. Il se prosterna :
« - Majesté ! Je ne sais comment je suis arrivé ici mais je comprends que ma destinée s’est arrêtée. Je suis encore étourdi de ce dernier voyage et je m’en remets à Toi ! Je ne sais comment je pourrais réparer les torts que j’ai pu te faire et les graves fautes de mon existence. Je suis ton esclave et indigne de ta clémence. Fais de moi ce qu’il te semblera bon, moi qui t’ai trompé sur la Terre. Je suivrai dans les Enfers les châtiments que tu prononceras !
- Rassure-toi Dédale : ta vie fût chaotique mais tu es mort dans ton lit, âgé et entouré de ceux qui t’aimaient. Maintenant ta demeure est ici et ton âme suivra le chemin qui lui sera assigné. Il n’est pas dans ma mission de tourmenter les âmes et l’arbitraire n’est pas de mise dans le domaine d’Hadès. Nous avons maintenant l’éternité pour parler du passé, discuter paisiblement et éclaircir certains points de cette vie que nous avons tant aimée... Profitons de ce moment car les joies sont rares dans ces Ténèbres ! »
Et c’est ainsi que Minos, Juge des Enfers, évoqua le passé et l’existence de celui qui avait contribué à faire basculer la sienne.
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En réalité je voulais écrire sur Thésée. Bien que connu de tous, je trouvais que le récit autour du Labyrinthe avait des lacunes. Cela pouvait bien sûr être dû à la marque des temps, à l’oubli. Un texte aussi ancien pouvait avoir subi l’action d’une érosion lente. L’histoire avait d’autres atouts : elle faisait appel à plusieurs personnages illustres, le contenu était original. Le Labyrinthe était une invention extraordinaire et il était d’une portée universelle. Mais il restait des zones d’ombres : comment le héros pouvait-il abandonner la Princesse qui l’avait aidé dans son périple ? Comment, à l’approche d’Athènes, avait-il pu oublier de remettre des voiles blanches à son navire et provoquer la mort de son père ? Que devenait Thésée ensuite ? A chaque exploit se greffait un épisode sombre qui entachait sévèrement son image.
Après quelques recherches je découvris des textes avec des éléments de réponse ou des versions sensiblement différentes de la légende. Thésée aurait abandonné Ariane sous l’injonction des Dieux, il aurait régné sur Athènes et aurait pris part à d’autres aventures, il aurait combattu aux côtés d’Hercule.
Au passage je découvrais Dédale : je le croyais architecte mais il était bien plus. Sculpteur, inventeur, forgeron, une sorte de Léonard de Vinci de l’époque. Lui aussi imagina le moyen de voler et son invention lui servit à s’échapper du labyrinthe qu’il avait lui-même conçu. Sa légende a traversé les siècles avec succès et il nous est familier à plus d’un titre.
Avant d’être l’auteur du Labyrinthe, Dédale était célèbre pour ses talents d’artiste ; il révolutionna la sculpture et on le disait capable de donner vie à la pierre. D’aucuns prétendent qu’il conçut les premiers automates.
Si les récits donnaient des versions parfois éloignées les unes des autres, le personnage se révélait de plus en plus étonnant et plusieurs questions-clés restaient sans réponse claire. Je ne savais vraiment pas quoi faire de tout cela mais il y avait de la matière, de la liberté et des choses à découvrir. Je me suis donc tourné vers lui. Je ne peux donc pas vraiment dire que c’est l’intuition qui m’a poussé mais plutôt une convergence de pistes. Mais il me manquait encore une intrigue pour tenir un éventuel lecteur dans la durée d’un texte.
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« - Te souviens-tu Dédale ? Tu fus le premier à sculpter des statues qui étaient autre chose que des cailloux dégrossis. Par ton savoir-faire tu as fait naître l’art. Tu as donné vie au marbre et tes représentations ont transfiguré les Dieux. A Athènes chacun t’admirait. Parle-moi de ces débuts prometteurs !
- Majesté, j’étais jeune et je m’amusais. J’ai vu que mes mains pouvaient créer et je me suis lancé des défis... Au début ce n’était pas facile, puis j’ai développé ma technique et j’acquis de la dextérité.
J’étais devant la pierre et je voyais en quelques instants ce que je voulais en tirer. Je ne sculptais pas vraiment : j’extrayais de la matière ce qui s’y était caché. Je voulais être fidèle à l’image que j’avais pressentie ; je travaillais dur, mais c’était sans douleur.
- Oui, tu y as mis du cœur, tu n’as pas compté ta peine et chacun découvrait dans tes sculptures la vraie image de Zeus, d’Athéna... les gens s’attendait à voir tes créations bouger tant elles étaient réalistes, ils disaient que certains jours les Dieux eux-mêmes venaient habiter tes pièces... Je ne sais si cela est véridique, mais j’ai entendu que l’Olympe s’est ému de tes succès. »
Dédale ne savait comment réagir, était-ce une reconnaissance sincère ? Ou était-ce un piège tendu par son Juge ? Il ignorait ce qui était en jeu.
« - J’ai fait de mon mieux et à t’entendre parler, toi qui connais les Immortels, je comprends maintenant qu’un Dieu m’inspira dans ce travail... Mais je suis un ingrat ! Et sans doute n’ai-je pas rendu grâce à la Divinité qui me fît ce don !
- Je n’en ai jamais entendu parler et l’attitude des Dieux à ton égard était ambigüe : Apollon, Vénus t’ont jugé arrogant, blasphème et ils voulaient te punir sévèrement. Ceux-là prétendaient que seuls les Dieux pouvaient créer et te voilà toi, jeune homme enthousiaste, qui sortais des chefs-œuvres du chaos minéral ! En vérité ils t’en voulaient car tu avais donné aux hommes des images fidèles.
Aurais-tu été maladroit dans ton atelier que personne ne t’en aurait voulu ! Mais tu avais dévoilé une part de Divinité, ta main avait anéanti les efforts déployés pour protéger ce que les hommes ne doivent pas voir.
Parmi les Immortels, peu ont osé avouer avoir aimé tes images ; il plaisait à Athéna de voir les citoyens saisis d’admiration devant sa représentation. Grâce à tes statues elle avait investi la cité et chacun pouvait lui témoigner son respect au coin de la rue. Zeus fût impressionné à son tour mais il ne pouvait négliger ce qui allait devenir une affaire religieuse de la plus haute importance. »
Dédale saisit la portée de cette phrase et s’agenouilla.
« - Ainsi, par mon art j’ai provoqué la colère des Dieux et ce sont eux qui ont placé tant d’obstacles sur ma route ! Oui j’ai été arrogant ! »
Minos l’arrêta :
« - Tu as surtout été aveugle et tu n’as su voir les conséquences de tes gestes. En effet ce n’est pas l’arrogance qui a provoqué la colère divine. C’est ton pouvoir ! Si une œuvre peut provoquer l’admiration des hommes et des Dieux, si les Immortels eux-mêmes sont envoûtés par une image fabriquée, s’ils en viennent enfin à habiter des objets créés par des mortels, alors que peut-on en conclure, dis-moi ? »
Dédale y avait déjà songé mais cela devenait clair :
« - Alors dans ce cas c’est l’homme qui manipule les Dieux
- Exactement ! Et puisque tu as mesuré ta faute alors tu pourras comprendre ton châtiment. »
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Je ne connaissais pas la fin et cela posait problème, je n’avais pas de scenario. Comment tenir quelqu’un sans une histoire qui tienne debout, sans un minimum d’intrigue. C’était un point que je ne pouvais pas éviter, mais il fallait se lancer et tenir le cap malgré l’incertitude.
La fin allait peut-être émerger et la route allait être fastidieuse. Ça pouvait marcher mais ce serait long, il y aurait des allers-retours, des reprises dont certaines seraient lourdes de conséquences... Pourtant à la fin on ne devrait y voir que du feu !
Au contraire de l’aquarelliste qui n’a que peu de temps pour fixer images et couleurs, l’écriture est un processus sans fin : on peut reprendre sa tâche des milliers de fois et personne ne verra les retouches. Alors le gros du travail à venir serait un processus d’évaluation, de tri et de choix : je garde, je ne garde pas ? Je modifie, je reprends le chapitre ? Je relis, je vérifie la cohérence, la tenue du texte...
Sans m’en rendre compte je venais de passer une heure pour écrire une page. Premier jet, première version. Combien d’heures avant de voir se stabiliser ce passage ?
J’avais toutefois un atout de taille : Dédale et Minos. Ces personnages avaient un énorme potentiel et la magie commençait à opérer. Je me prenais d’affection pour eux et je voulais savoir la suite !
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Minos avait l’air serein, mais Dédale attendait dans l’angoisse. Qu’allait-il se passer ? Etait-ce un jeu ? Il n’avait pas encore décidé s’il pouvait faire confiance au Juge. Minos lui fit signe de prendre la parole.
« - Majesté, toute ma vie je n’ai été qu’un fugitif et je suis allé de refuge en cachette. Je suis un exilé et, si la volonté des Dieux était de me tourmenter pour paiement de mes fautes, alors je l’accepte en silence. Je ne serai pas rebelle.
- Ne va pas trop vite en besogne Dédale. Tu as encore quelques choses à apprendre. Tous les héros illustres ont été les jouets des Dieux et ils ont eu de nombreux défis à relever. Toi tu as été le jouet des hommes et de tes passions de mortel. Nul Dieu n’a envoyé devant toi un Monstre ou ne t’a condamné à des travaux perpétuels et insensés. »
Dédale n’osait plus intervenir.
« - Plonge dans tes souvenirs et rappelle-toi Talos, ton jeune apprenti. Tu lui as ouvert les portes de ton atelier, tu l’as enseigné et il progressait vite. Toi l’inventeur universel, tu as éprouvé la crainte et la méfiance devant ce génie. Tu as eu peur d’une création qui allait te dépasser. Ce n’était pas l’influence divine mais l’expression de tes propres frayeurs. C’est Toi qui as porté le coup fatal et tu en portes la responsabilité.
Il était comme ton propre fils et tu l’as hissé au sommet. Son art l’emmenait plus loin que là où le tien ne t’avait jamais permis d’aller. Tu ne l’as pas supporté et tu l’as arrêté en plein vol. Quelle funeste préfiguration ! »
Minos parlait calmement.
Dédale était terrassé. Tout cela avait été énoncé si rapidement ! Alors c’était cela son jugement ? Que pouvait-il ajouter ? Qu’allait-il se passer ?
Minos repris sur le même ton :
«- Les Dieux sont tout-puissants mais leurs gestes restent discrets : le jour où tu as voulu cacher le corps de ta victime, c’est Aurore qui t’a dévoilé aux yeux des gardes de la cité. Puis c’est Eole qui a soufflé une brise inattendue et qui a fait frémir le buisson où tu étais caché. C’est Apollon qui a dardé un rayon sur ta cape... et ton sort fût scellé. Lorsque tu tentas de t’évader, Poséidon lui-même provoqua la brume qui te permit d’atteindre le vaisseau pour la Crète. »
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Je croyais qu’il fallait avoir des choses intéressantes à dire pour écrire mais cette période présomptueuse a pris fin. Alors j’ai écrit pour me faire plaisir puis j’ai continué car je voulais connaître la fin, je ne voulais pas quitter mes personnages. Ils me manquaient, ils avaient accédé à une forme d’existence et ils avaient acquis de l’autonomie. Je pourrais donc bientôt les lâcher, ils allaient bientôt pouvoir vivre leur vie.
Parallèlement à cela il devenait clair qu’il serait impossible de dissocier les deux faces du projet. Impossible d’écrire la partie imaginaire indépendamment du témoignage réaliste. Les choses bougeaient vite et il fallait respecter l’agencement au fur et à mesure. Sinon l’atterrissage allait être douloureux : écrire une partie puis l’autre aurait impliqué des recollages, des remontages artificiels... C’était risquer la perte d’équilibre.
Il fallait donc écrire les deux parties le même jour, écrire plus rapidement et revenir sur le texte ultérieurement.
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« - L’exil Dédale, c’est Toi qui en fus l’instigateur et c’est au bout de ce voyage que le châtiment des Dieux t’attendait. Arrivé en Crète, ta peine fût de servir un Roi parjure. Cette punition fût à ta mesure car, toi qui étais capable de manipuler les Dieux, tu allais devenir le jouet des hommes. Et par toi Minos expierait sa faute ! C’est ainsi que nous nous rencontrâmes, c’est ainsi que nos destinées se croisèrent... »
Minos regardait dans le vide, c’était comme s’il se parlait à lui-même.
« Tu étais sculpteur, dans mon palais tu t’es fait menuisier afin que la Reine Pasiphaé, inspirée par Poséidon, assouvisse une passion odieuse. Tu as fait de moi un homme d’un nouveau genre : je suis devenu le cocu taurin ! Que les Dieux sont impitoyables ! Quelle horreur et quelle ironie ! Comment ai-je pu envisager duper le Seigneur des Océans ? Quel homme peut se mesurer à un Immortel ? Quelle présomption ! Et quelle leçon ! Ainsi il suffit que ton Génie s’exprimât dans quelques pièces de bois pour que s’accomplisse mon châtiment. Tu m’avais demandé protection et hospitalité, et c’est toi Dédale qui a exécuté la sentence divine. C’était là mon sort et ma fût aussi inutile que pitoyable. Les hommes rient encore de mes mésaventures mais ils baissent le regard quand ils songent à la puissance de Poséidon. »
A cette évocation, Dédale se tint coi. Que pouvait-il émerger de tout cela ? Il ne voyait guère d’issue. Minos poursuivit :
« - La suite de l’histoire fût tragique pour toi : à ton tour tu allais payer et nous allions nous retrouver dans la douleur et la perte. Peut-on envisager union plus tragique que celle de deux êtres qui deviennent chacun le bourreau de l’autre ? Que les Dieux sont habiles qui peuvent ainsi intriquer le châtiment des mortels ! »
Minos ne semblait pas en colère. Il racontait cette vieille histoire avec une certaine émotion mais il semblait détaché.
« - Après la naissance du Minotaure, il fallait se protéger du Monstre. Alors tu devins architecte. Ton Labyrinthe, quelle invention ! Une prison ouverte ! Le piège définitif qui jamais ne se referme, il fallait y penser ! Personne ne se souvient du palais somptueux de Minos mais tout le monde connaît le Labyrinthe de Dédale ! Les architectes conçoivent des palais pour leur Seigneur, toi tu conçus le théâtre où périraient les Athéniens. Cette nouvelle création fût à la fois la solution et le problème à résoudre. »
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Je vivais la lecture comme une rencontre et, contrairement à tout nouvel endroit, aucune bibliothèque que j’ai visitée ne m’a jamais donné un sentiment de dépaysement. J’y étais forcément chez moi, entouré de vieux amis ou de personnages accueillants. Ce n’était pas vraiment une découverte mais je mesurais mieux la portée de cette magie.
Au fil des lignes je découvrais également que le charme fonctionnait dans l’autre sens : comme la lecture, l’écriture était une rencontre et je pouvais me sentir chez moi dans les pages encore à noircir ! Mais je devais avancer, même dans le flou : j’avais en effet besoin d’une vue d’ensemble pour voir si l’histoire fonctionnait. Puis viendrait un très long travail de relecture, de réécriture, de recomposition...
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« - Puis il y eût Thésée de la race des Héros.
Alors que nous étions reclus dans nos affaires pitoyables et nos crimes insensés, cet homme, tel Hercule, accomplissait des prodiges et terrassait les monstres en Grèce. Allié d’Ariane que sa jeunesse enthousiaste avait fait basculer, il renversa la malédiction. Ici encore tu étais là et tu confias le fil qui sauve à ma fille bien-aimée.
C’est bien là ta marque ! Après avoir dépensé des trésors d’intelligence pour inventer le Labyrinthe et contenir le maléfice que tu avais rendu possible, tu inventas la ruse pour anéantir cette geôle. Que tes actions furent vaines ! Et quel enseignement pour les hommes ! Car combien d’entre eux dépensent le temps dont ils disposent sur la Terre pour résoudre des problèmes par eux-mêmes imaginés. C’est pour cela que je t’aime Dédale : ton existence qui fût parfois cruelle, qui fût souvent triste, fût celle de tous les mortels. Ce fût la mienne également. C’est bien cela qui nous sépare des Héro : ils luttent contre les Dieux, Toi et moi nous avons lutté contre nous-mêmes... »
Dédale ne pouvait intervenir, tous ces souvenirs remontaient douloureusement à sa conscience. Le récit de Minos l’accablait. Il reprit :
« La félonie d’Ariane engendra un autre drame et ma fille, fière d’avoir sauvé Thésée, ne put comprendre que jamais Prince ne souillerait son sang avec une lignée marquée du sceau de la trahison. Alors l’Athénien l’abandonna sur une île et elle expia là son forfait. Mais il n’est plus temps de nous lamenter et rendons grâce à Dionysos de l’avoir prise sous sa protection ! »
Après l’évocation de sa cadette, il fît une pause puis reprit calmement :
« - Seules les Moires peuvent, d’un fil, décider du destin des hommes et Thésée à son tour dût payer le prix de ses décisions. Son sort, peut-être ne le sais-tu pas, fût impitoyable car, sans lui porter le moindre coup et l’aimant d’un amour sincère, il fit périr son père, le Roi Egée.
Gonflé d’orgueil, naviguant à l’approche d’Athènes, le jeune héros oublia de carguer les voiles noires du deuil pour hisser haut le signal blanc de la victoire. A la vue de ce sinistre message, le Roi fût pris de désespoir et il se donna la mort... On croit les Dieux implacables mais les hommes se chargent eux-mêmes et de la sentence et de la peine. Pourtant les Immortels ne sont pas insensibles et je sais que Poséidon qui règne sur les flots ne prît pas ombrage quand les mortels baptisèrent la mer athénienne du nom du Roi bien aimé.
Songe à ce funeste présage : déjà les eaux semblaient vouées à recueillir le corps et le nom des êtres chéris... »
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Raconter des histoires vieilles comme le monde et que chacun connaît, quelle vanité ! Mais je vivais cela à ma façon, j’avais tout pouvoir, je pouvais tout changer, tout imaginer... Afin de ne pas perdre la cohérence, je devais restreindre mon périmètre mais celui-ci me semblait suffisant. Et il y avait l’écriture : faire des phrases, utiliser les mots que je voulais, un vrai jeu de construction. J’étais comme un gamin, surtout faire n’importe quoi !
J’étais incapable de suivre une ligne droite et l’écriture m’était naturelle dans le sens où elle me permettait de bifurquer en permanence, d’aller, de revenir. Vraiment je ne savais pas faire autrement et ce processus me convenait.
On dit que l’art revient à ajouter ou à enlever de la matière : le peintre superpose ses couleurs pour obtenir l’image et la teinte qu’il recherche. Le sculpteur travaille à ôter de la pierre les éléments qui feront apparaître la forme qu’il a imaginée. Ecrire ne relève pas de cette analyse. S’il est vrai qu’il s’agit d’ajouter mots et phrases pour instaurer un récit, la démarche comporte des effacements importants. Ces absences ne contribuent-elles pas autant au résultat final ? Parfois je me demande si je n’ai pas effacé deux fois plus de lignes que celles qui constituent le récit final ! L’écriture est une genèse paradoxale : ce qu’on enlève est aussi important que ce l’on ajoute. On pourrait prétendre que le texte final contient ces effacements, ils constituent sa structure. La seule comparaison qui me vienne est celle de l’évolution : sans le témoignage des fossiles et la passion des paléontologues qui les interprètent, pourrait-on comprendre les êtres vivants qui peuplent notre univers ?
Si j’arrive au terme de ce projet c’est bien qu’écrire est dans ma nature et c’est parce je veux en faire ma façon d’habiter le monde.
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« - Que sont devenues nos colères maintenant que nous sommes des ombres parmi les ombres ? Quelle valeur donner à nos actes ? Désormais il ne peut plus rien nous arriver ; même nos remords et nos lamentations finiront par se dissiper. Regarde Dédale, nous ne sommes qu’un soubresaut du néant. Alors prenons le temps, je veux encore évoquer ton histoire et celle d’Icare. Je ne peux pas te demander pardon car ce monde est au-delà du pardon. Il faut oublier ce réflexe de mortel. Mais nous pouvons parler et rassembler les éclats des fractures que furent nos vies. Dans ce pays de fantômes, les mots sont notre dernière façon d’exister. Ah ! Si nous avions des plumes et du papier, que les Enfers seraient bien vite submergés de livres ! »
La crainte, la tristesse, l’angoisse... Dédale était submergé par un chaos d’émotions, que pouvait-il dire ? Etait-il seulement capable d’ajouter quelque chose ? Minos était imperturbable, il semblait lancé dans ses réflexions quand il reprit :
« - Lorsque je vous enfermai dans le Labyrinthe j’étais torturé par la honte et l’orgueil. Je ne savais pas quoi faire et n’importe quelle décision me paraissait plus enviable qu’un laisser-faire... Mais c’était sans compter sans ton génie et ta seconde évasion fût un exploit.
Tu pouvais sans doute imiter les Dieux et te déplacer dans les airs, la puissance de ton imagination te l’autorisait. Mais Icare n’avait pas ton talent : il ne fallait pas voler trop bas pour éviter que les ailes ne s’alourdissent d’embruns, il ne fallait pas voler trop haut... Oui, tu as réalisé le vieux rêve des hommes en t’élançant dans les airs mais tes œuvres sont meurtrières quand elles quittent tes mains. Alors les flots emportèrent ton second apprenti, Toi seul pouvais passer. Les Dieux virent la douleur d’un père et Poséidon bénit cette autre mer qui porte désormais le nom de ton fils. Moi, aveugle, je me lançai à ta poursuite. »
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L’histoire prenait un tournant mélancolique, l’humeur du moment peut-être. Peut-on faire mieux avec des fantômes ? Le jeu consistait à exprimer certains de mes sentiments dans une vieille légende. Mes personnages se transformaient en ambassadeurs. Si ces deux spectres étaient en mon pouvoir, je ne pouvais toutefois pas leur faire faire n’importe quoi. J’étais parti démiurge, je devenais veilleur, garant d’une fantasmagorie !
On connaît mal la fin de la vie de Dédale : on sait qu’après avoir parcouru les mers, Minos le chercha en Sicile et qu’il rusa pour le retrouver. Il offrit une forte récompense à qui pourrait explorer la coquille d’un escargot. L’imprudent Dédale résolut l’énigme et se démasqua ! Il semblait perdu mais c’était sans compter sur l’intervention du Roi de Sicile chez qui l’architecte s’était réfugié. Feignant d’accueillir Minos en ami, ce souverain le fit ébouillanter dans son bain.
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« - Ta vie, Dédale, fût une fuite perpétuelle et c’est un orgueil à la hauteur de ton génie qui t’anima. Sachant cela il fût aisé de te retrouver ! En Crête tu avais résolu l’énigme du Labyrinthe, en Sicile j’échafaudai un piège avec un simple escargot et je te débusquai. A Cnossos tu avais pensé au fil et grâce à toi Thésée put se hisser hors du piège que tu avais élaboré, à Agrigente tu utilisas un bout de ficelle pour aider une fourmi à sortir de la coquille. Ainsi l’homme qui pouvait piéger Minotaure fût attrapé avec un insecte ! Cela fût facile car tu étais déjà prisonnier dans ta fuite.
Je ne suis pas ici pour t’abaisser Dédale et j’avais moi-même mes propres chaînes : la haine, la colère, la soif de vengeance. Notre rencontre c’est celle de deux condamnés qui courent en tous sens et qui se heurtent sans arrêt.
C’en était fini de mon périple sur Terre et, méprisant les lois de l’hospitalité, ton ami le Roi Cocalus me fît périr en secret. Ce fût par l’eau que je quittai le monde des mortels et je payai ainsi mon dernier tribut à Poséidon, Celui que j’avais insulté. »
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J’avais voulu faire deux récits en parallèle, mais ils se fondaient l’un dans l’autre. J’avais du mal à les distinguer.
Quoique réduit, le texte accédait à l’existence et m’habitait, moi qui l’inventais ligne après ligne. Je mesurais ce pouvoir car le récit dissolvait le sentiment de solitude : si je le voulais je pouvais imaginer à tout moment, écrire seul le soir à ma table... et réduire par ce petit jeu un ennui existentiel. Si la vie est un processus ludique, alors quoi de mieux que le jeu pour l’habiter.
Peu importent les idées que portaient les phrases, peu importe le sens (quel orgueil !), le texte existait et n’avait déjà plus besoin de moi. Il s’agissait de travailler la forme, corriger les fautes, puis s’effacer.
Peu à peu le récit s’échappe et les passages que je relis semblent écrits par une main étrangère. C’est bon signe, il prend son autonomie. Il me reste à maintenir la cohérence et la forme, pour que l’histoire s’échappe complètement.
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« - Les mortels m’appellent Juge de Enfers mais, rassure-toi, de peine il n’y a point en ces lieux. Mon office n’est pas de châtier. Nous n’avons rien à défendre ni personne à blâmer, ici nous pouvons reconsidérer les destinées dans la sérénité. »
Dédale ne comprenait pas et Minos l’interpella doucement :
«- N’as-tu pas compris ? Pourquoi les Dieux tourmenteraient-ils les âmes ? Quel sens cela aurait-il ?
Les mortels s’agitent le temps de leur vie et ils finissent par confondre cette agitation avec l’existence. Puis, tout cela se dissout en un instant. Les motifs, les enjeux. Les douleurs, les joies... Nous avons vécu et maintenant nous sommes morts : nous ne pouvons plus souffrir et nous n’avons plus rien à perdre désormais.
As-tu réalisé que tu as déjà reçu ton châtiment ? Tu as déjà purgé ta peine sur la Terre et tu as été à toi-même ton propre bourreau. Tout comme je l’ai été pour moi-même.
Les Dieux n’ont pas grand-chose à voir là-dedans. Par nos actes nous avons causé la perte de ceux que nous aimions, nous nous sommes perdus et nous avons souffert ! La pire des punitions c’est celle que nous avons élaborée tous les jours de notre triste existence. Mortels, nous avons été les acteurs de notre propre souffrance. Nos actes d’orgueil ou de haine ont été les fouets avec lesquels nous nous sommes frappés l’échine. Regarde-nous désormais ! Il n’y a pas de sens sauf des hommes qui se battent pour se perdre, puis des âmes qui ont l’éternité pour se lamenter.
Une leçon à tout cela ? Je l’ignore ; nous avons oublié que la vie qui nous était chère n’était qu’un jeu et nous avons laissé notre ego envahir chaque moment. »
Dédale comprenait un peu mieux où Minos voulait en venir. Il se sentait rassuré sur ses intentions mais il était submergé par des sentiments et des notions contradictoires. Mortel, il avait bien sûr songé à tout ce que Minos évoquait, mais la sédimentation de tous les évènements son existence avait fini par constituer un matériau dense et rigide, et ce poids l’accablait.
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La Fin ? Ecrire un « final », une conclusion ? Elaborer et dévoiler une solution ? Est-ce vraiment un passage obligé ?
Pourtant je ne peux pas en rester là, impossible de laisser le texte inachevé : il resterait enfermé dans la prison de ce chantier. En construction définitivement. Mais quand terminer ? Y-a-t-il seulement un bon moment pour finir ? Comment faire ?
Alors je me retrouve face à ma démarche. Elle me renvoie mon image, sans artifice. Oui, il en faut de l’ego pour boucler un récit et le diffuser.
Provoquer un sursaut de foi en ce projet ? Trouver un équilibre entre cet ego, le doute et le plaisir de voir le récit faire son chemin. Après de nombreux allers et retours, un équilibre finira par émerger et il sera temps de lâcher prise.
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Minos poursuivit :
« - Nos combats, nos passions, nos désirs de domination ou de possession, qu’est-ce que tout cela ? C’est la peur et la crainte de la perte qui nous ont inspirés puis, une fois submergés, nous fûmes incapables de trouver l’issue. Comme tous les autres mortels nous n'avons pas su déchiffrer l’alphabet de Chronos, nous n’avons pas su lire dans le temps qui passe la valeur de toute chose.
Tu étais Grand Architecte et j’étais Roi, mais nos vies ne furent qu’un bruissement d’insecte à la surface d’un rocher lancé dans le vide par un Titan enragé. Que d’énergie dépensée à oublier cela que nous savions dès le premier jour ! »
Après une pause, tout en avançant d’un pas régulier, il ajouta :
« Notre insignifiance ne nous donne certes pas accès à l’Olympe mais nous avons nous aussi notre part d’immortalité. Notre éternité d’homme c’est d’avoir été. Que nous ayons aimé, agit, massacré nos semblables ou simplement contemplé la mer... l’oubli qui emporte la mémoire des mortels ne peut pas effacer ce qui a été.
Viens Dédale, avançons. Tu sais, ici aussi, comme sur la Terre, nous ne faisons que passer. En effet un jour Chronos reviendra et il éteindra l’univers d’un claquement de doigt... viens, en attendant marchons. » Et Dédale suivit les pas de Minos sur les chemins des Enfers.
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