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Le programme Eperon

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Clément Paquis

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Jacques Adrilou n'était pas du genre à lire. Depuis sa plus tendre enfance, ses passions l'avaient plutôt dirigé vers les sports et la mécanique, et puis une fois adulte, vers le monde des affaires. Ainsi, si Jacques Adrilou avait décidé de se lancer dans l'édition, ça n'était pas par amour des arts et des lettres. Il avait bien bouquiné un ou deux SAS dans ce TGV Paris-Marseille qu'il prenait deux fois par semaine, mais ça restait rare. Lire était pour Jacques Adrilou une perte de temps considérable. Coller son nez à du papier pendant des heures afin de déchiffrer ce qu'un type mort avait écrit des années voire des siècles auparavant relevait pour lui de la stupidité la plus absolue. Simplement, en tant qu'homme d'affaire, Jacques Adrilou savait que la lecture, les livres, et finalement la filière papier représentaient une manne. Il s'agissait ni plus ni moins d'une industrie qui vivait d'une clientèle et générait du chiffre d'affaire.

L'astuce, pensait-il, était de parvenir à comprendre ce qui motivait le client à acheter des livres. Une fois cette donnée assimilée, il paraissait évident qu'il serait possible d'en générer « sur-mesure » pour les clients difficiles, ceux qui ne lisaient pas ou peu. Des livres pas trop compliqués à lire, donc, sans trop de vocabulaire, avec beaucoup de sentiments, de l'action et énormément de sensiblerie.

Jacques Adrilou se retrouva propulsé à la tête des Editions prod' le 28 novembre 2018. En partenariat avec Google, les Editions prod' bénéficiaient d'un programme informatique spécial qui générait, via des algorithmes basés sur les choix de lectures des clients Amazon, des « grilles d'écritures » qui, une fois confiées à des écrivains salariés par l'entreprise, devenaient des romans en à peine trois mois.

Les thèmes les plus vendeurs étaient les histoires d'amour liées au domaine professionnel. Pour les femmes, il fallait mélanger l'épaisseur du psychologisme d'un Kundera à la poésie flagorneuse d'un Bukoswki. À la fin, cela faisait du chiffre d'affaire sur le secteur cible « littérature féminine » et Jacques Adrilou pouvait envisager de se payer un nouveau Yacht.

Pour se défendre des critiques sur la qualité du « prêt-à-lire » de ses produits, Jacques Adrilou invoquait la misogynie ou le sexisme si l'on s'en prenait à son lectorat féminin, l'homophobie si l'on moquait sa production de littérature gay-friendly, l'antisémitisme ou le racisme si on lui reprochait l'exaltation des identités à but mercantile et cerise sur le gâteau, la grossophobie lorsque des cris d'orfraies s'élevaient pour s'indigner du fait que les Editions prod' avaient décidé de financer l'écriture d'une suite contemporaine du Gargantua de Rabelais.

Pour Jacques Adrilou, les affaires roulaient. L'argent rentrait, les clients ne se plaignaient pas et la vie semblait lui sourire. C'était sans compter sur l'esprit taquin de Marcelin Potigon.

* * *

Marcelin Potigon, depuis son accident de moto, vivait en fauteuil roulant. Ses journées, lorsqu'il ne les passait pas à lire, étaient agrémentées de cours de perfectionnement en codage informatique. Marcelin était ce que l'on appelle de nos jours un hacker, un pirate informatique. Il s'amusait à contourner les systèmes de sécurité de grandes enseignes commerciales et même parfois à infiltrer les plus hautes instances de l'Etat par simple sens du défi et de la performance. Depuis son accident, la semi-immobilité dans laquelle il se trouvait l'avait poussé à se tourner vers des occupations intellectuelles et artistiques. Lui, ancien sportif, était devenu un lecteur invétéré. Deux ans plus tôt, il avait découvert le système de livre préfabriqués des éditions prod', ce qui l'avait plongé dans une colère noire. Même s'il savait pertinemment que le monde n'était plus qu'un vaste supermarché où le seul dieu que l'on vénérait était celui qui vomissait des lingots d'or, il ne supportait pas que l'on viole ainsi le caractère sacré du processus de création littéraire. Il était des sacrilèges impardonnables, les nazis brûlaient des livres, le capitalisme en fabriquait à la demande, un mécanisme inversé à l'extrême pour une même laideur finale. Les deux faces d'une même pièce.

Marcelin avait mis au point un programme pirate qu'il avait nommé « Eperon ». La vocation d'Eperon était de court-circuiter la matrice informatique des éditions prod', son générateur d'algorithmes littéraires, afin que ses écrivains salariés se retrouvent avec des synopsis censées contenir le contraire de ce qui était prévu par la machine.

Marcelin lança son offensive un jeudi soir aux alentours de 19h.

* * *

Jacques Adrilou fulminait. En homme d'affaire averti, il s'attendait bien à ce que des baisses surviennent de temps à autres au niveau des ventes, c'était la loi du marché, mais là, moins 80% en un mois, ça frisait la démence commerciale ! Scotché au téléphone, il appelait ses auteurs les uns après les autres, hurlant dans le combiné qu'ils étaient des incapables, des feignasses, des bons à rien, qu'il s'agissait d'une foutue conspiration contre lui et qu'il n'en resterait pas là, et puis il raccrochait sans leur laisser le temps d'articuler un mot. À mesure que les ventes des Editions prod' s'écroulaient, les médias, comme s'ils avaient attendu ce moment toute leur vie, se réjouissaient à la télé, à la radio et sur internet du naufrage de l'industrie du fast-book dans autant d'émissions qu'il en fallait pour enterrer définitivement ce monstre qu'avait osé engendrer Jacques Adrilou.

* * *

Déposer le bilan n'est jamais chose facile, surtout lorsqu'on a l'orgueil d'un Jacques Adrilou. Mais il faut bien en convenir, une affaire qui ne marche plus est une affaire à oublier, et Jacques Adrilou avait très envie d'oublier ce douloureux échec commercial. Il y a fort à parier que sans ce coup de fil, Jacques Adrilou serait passé à autre chose. Il aurait sans doute tenté de réaliser son rêve qui était de devenir armateur, mais le destin vous réserve parfois des surprises qui ne trouvent de justifications dans aucun code moral.

* * *

« Découvreur de talent devant l'Eternel, je vous demande d'applaudir à tout rompre monsieur Jacques Adrilou, fondateur et président des Editions prod' qui à ce jour cumulent, parmi les écrivains qu'elles publient, plus de cinquante prix littéraires dont le prestigieux Goncourt, le Renaudot ainsi que de nombre de prix étranger tel que le prix Edgar Allan Poe aux Etats-unis ou le prix Booker en Russie. Jacques Adrilou, un éditeur moqué mais qui a su, grâce à son flair de dénicheur de talent, fronder le très consensuel monde de l'édition pour nous fournir à tous, amoureux de l'art littéraire, une génération de génies de la plume ainsi que la France, que dis-je, le monde n'en avait plus connu depuis près d'un siècle. »

Le cul calé dans un fauteuil grand standing en cuir noir, une coupe de champagne millésimé à la main, Jacques Adrilou savourait sa gloire que célébrait en ce jour la fondation littéraire de France. Le prestige, il le préférait finalement à la trop simple et vulgaire richesse. À quoi bon accumuler de l'argent si rien n'en reste après la mort ? Dans dix ans, vingt ans, un ou plusieurs siècles, l'on se souviendrait de Jacques Adrilou, cet homme d'affaire philanthrope qui avait décidé du jour au lendemain de donner leurs chances à des œuvres damnées et rejetées par le monde de l'édition traditionnelle. « J'ai fait ça car je suis un amoureux des livres, voyez-vous » avait-il lancé dans un anglais impeccable à un Larry King qui avait spécialement repris du service pour cette ultime interview. « L'argent, ça n'est qu'un moyen, mais qu' y a t-il de plus beau que de voir s'illuminer les yeux d'un auteur à qui l'on donne enfin sa chance ? ». Et le public d'applaudir, la larme à l'œil. Jacques Adrilou savait pertinemment qu'en Amérique, on aime les business-mens altruistes, et l'amour, c'est bon pour l'image autant que pour les affaires.

* * *

L'eau tiède du bain recouvrait Marcelin Potigon jusqu'au cou. Les yeux fixés au plafond, il se demandait pour qui pouvait bien travailler la fatalité. Quelle morale pouvait-il y avoir à cette histoire ? Un salaud, quelque soit l'angle sous lequel il se trouve attaqué, finit toujours par s'en sortir avec les honneurs ? C'était à pleurer de cynisme. À mesure que l'eau du bain se teintait de rouge et que la vie quittait le corps de Marcelin Potigon, se faufilant par les crevasses que la lame de son rasoir avait creusé dans ses poignets, il se fit la réflexion que le monde qui l'attendait était sans doute bien plus juste que celui qu'il quittait. C'est alors qu'une pensée le saisit d'effroi. Si la justice n'existait pas sur Terre, alors au nom de quelle règle mystique viendrait-elle à exister dans l'autre monde ? Marcelin en conclut alors qu'il ne pouvait donc pas exister d'autre monde et mourut dans la terreur de l'imminence d'un néant éternel.

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Maud · il y a
cynique un jour, cynique toujours !.... je l'ai aimé ton texte !... :-)
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Anna Hoser · il y a
injuste, comme notre monde...
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Ghost Buster · il y a
Humour noir, toujours....
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Otrante · il y a
Les yeux fixés au plafond, il se demandait pour qui pouvait bien travailler la fatalité. Oui , pour qui?
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Maryline Monteil · il y a
Du pessimisme à la Maupassant. Très bonne nouvelle.
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MissFree · il y a
profondément pessimiste mais excellent!
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Joelle Teillet · il y a
toujours succulent ;-)
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Yvonne Bobonne · il y a
Quel dommage qu'on ne puisse donner qu'un seul vote ! J'en aurais bien donné deux ou trois...
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SCOTTY · il y a
Morale de l'histoire. La créativité littéraire a le dernier mot n'en déplaise à Marcel Potigon et ses algorithmes.
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Paulbrandor · il y a
Un beau programme qui nous tient "à coeur" comme Marcellin. Bien vu Clément. +1
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