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Le profiteur.

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Alain Derenne

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Je commence mon récit par une tirade...
_ Voyons, est-ce décidément pour aujourd'hui ou pour demain ?
Eh oui, cela faisait bien la dixième fois que Emile Duraton lançait en faisant
la navette du palier à la chambre cette question, il guettait les arrivants qui
viendraient se joindre au cortège qui accompagnerait sa fille qui se mariait.
Et qui pour l'instant dans la chambre se débattait aux mains du coiffeur et de
l'habilleuse.
Gilberte Duraton sa mère était là, sur des charbons ardents...
Le temps filait à une vitesse exponentielle et comme un fait exprès, les
anicroches se succédaient, et se ressemblaient, à croire que le diable s'en mêlait,
d'abord les fers à ondulations n'avaient pas voulu chauffer, puis un accroc dans
le tulle de sa robe au moment de fixer le voile, comme un bémol n'arrive jamais
seul, la belle Michelle en mettant le pied sur sa traîne en avait décousu l'ourlet
et pour faire bonne mesure, une dernière gaffe, le bouton de son gant blanc
venait de sauter au moment où elle l'enfilait...
Non moins exaspérée par cette série de contretemps que par l'insistance d'Emile,
Gilberte dont le teint passa du rouge vif au cramoisi moisi, s'assortissant de plus
en plus à la couleur de sa robe de cérémonie, le poussa vers la porte.
La pendule du salon venait de sonner midi lorsque Michelle apparut dans le
nuage mousseux de son voile abaissé et la neige de sa robe virginale et cela fit
sur son père irascible ainsi que sur les accompagnants comme s'ils avaient les
uns et les autres soudain respiré l'exhalaison printanière et parfumé de quelques
buissons d'aubépine...
Des mains se pressèrent pour l'aider à descendre les marches usagées et porter
les bords de sa traîne jusqu'au landau tiré par deux beaux chevaux et que le cocher
ami de la famille avait décoré de dizaines de fleurs d'orangers et d'un tas de rubans
de satin rose et blanc, de façon que celle-ci ne se salisse pas . Lorsqu'elle sortit, des
« ha » de satisfaction s'échappèrent des poitrines comme lorsque l'on frappe les
trois coups dans un théâtre ou le lever de rideau s'est trop longtemps fait attendre.
A l'église, il y eut de l'orgue, un Suisse pour vous accompagner à votre place, la
classe quoi, des cierges en suffisance et sur le devant, le choeur, occupé par des
fauteuils en velours rouge à crépine d'or, des arbustes littéralement semés de fleurs
blanches et rouges en papier.
Le curé fut pathétique, avec son discours sur les vertus domestiques et la tradition,
alors que dans la foule présente, dont la plupart consultait qui sa montre, qui son
portable, tous ces flots d'éloquence produisaient comment vous dire, oui, l'effet
d'une douche.
Seul le passage des petites demoiselles d'honneur fit heureusement diversion, la
foule des gens des deux familles s'ébroua comme soulagée d'une corvée et mise
en joie par la perspective réconfortante du lunch prévu dans la salle des fêtes
du village...
A la fin de la cérémonie, toute l'assemblée se leva et se mit à piailler comme dans
une volière, là dans la direction du transept se fit jour une poussée orchestrée par
les hommes désireux de se griller une cigarette bien vite avant la sortie du couple
des jeunes mariés, alors comme un serpent qui se déroule et s'écoule par les
couloirs, s'étranglant entre le choeur et la sacristie, serpent on l'on entendait dans
son flot grondant le gloussement des femmes et puis toutes et tous se retrouvèrent
pour faire une haie d'honneur aux marches de l'église avec en main une poignée
de riz pour saluer le nouveau couple qui avec un grand sourire se présenta enfin.
Lorsque les héros de cette fête se présentèrent enfin, sortant de l'ombre au soleil,
ils furent tour à tour étreints, congratulés et cela jusqu'à l'ahurissement, offrant au
monde l'image résignée de martyrs, oubliant le supplice de cette longue journée
étant comme hypnotisés par la perspective des félicités d'un ciel clairvoyant.
A l'envie, chacun se les repassait, ils s'ensuivaient des accolades à n'en plus finir, où
des bras les happaient comme des tentacules, alors qu'un couple venait de s'éloigner
se dressa devant eux un personnage rubicond et jovial, personne jusqu'à cet instant
n'avait eu la mine plus épanouie, l'air plus réjoui et l'apparence plus heureuse que ce
personnage, en lui tout frétillait, depuis l'abdomen engoncé dans un gilet à fleurs
et le double menton débordant par-dessus sa cravate, il avait l'oeil tressautant, et
quelques poils follets qui s'ébouriffaient sur le sommet de son crâne, dans tout son
individu, il offrait une telle jubilation qu'on eut pensé qu'il se mariait pour son
propre compte...
Dans une question qui stupéfia les jeunes mariés, il s'inclina vers Michelle.
_ Vous permettez, ma chère enfant ?
Et deux lèvres gourmandes posèrent un baiser sur les joues rondes et d'une pâleur
de lys.
Puis très paternel, se tourna vers Julien, dont il secoua la main, le poignet et le bras
à l'en démettre.
_ Quel beau jour pour nous tous, mon jeune ami !
Puis la foule des invités et des badauds les séparèrent et il se perdit dans ce torrent,
ce flot, comme un galet roulé par la vague, il en profita pour grimper, se faufiler
dans une voiture qui emportait les intimes vers la salle des festivités, dans celle-
ci, il pérora avec une assurance de maître de conférences, et bien qu'inconnu de
tous, car nul ne pouvait mettre un nom sur ce visage ni cette silhouette rondouillarde,
il fut dès cet instant l'objet de toutes les attentions, discussions et prévenances, nul
ne pouvant lui donner de nom, chacune des familles pensa alors que ce quidam était
un invité de l'autre famille, eh oui, les uns le rangeaient dans la parenté des heureux
mariés et les autres le cataloguaient dans la catégorie des gros bonnets dont la
présence honore toujours une cérémonie.
_ Peut-être un riche célibataire que l'on ménage dans l'espoir d'être couché sur son
testament.
_ Ou bien un riche commanditaire pour les affaires de la famille.
_ Pourquoi-pas un oncle lointain et riche venant des Amériques.
Pendant ce temps sur la banquette arrière de la voiture, sa voisine pensa en regardant
de biais le costume de bonnes factures du sieur-dit, lui faisant plus qu'une bonne
impression ne voulant voir en celui-ci qu'un roi de la finance et se loua donc de sa
sagacité auprès des convives en le dénonçant à mots couverts comme certainement
le généreux donateur de l'argenterie aux jeunes mariés.
Au buffet où se « dit-on » avait inondé la salle, on s'écarta avec déférence afin de lui
faire place et les maîtres-d'hôtel eux même, pris d'admiration pour l'appétit d'un
consommateur qui raflait si magistralement et avec une dextérité de pickpocket
les petits toasts au foie gras en n'en faisant qu'une bouchée ainsi que quiches aux
lardons, pains fromagés, vins fins et pour faire passer toutes ses agapes, des flûtes
d'un très bon champagne, le tout avec une délectation de fin connaisseur..
Mais notre bonhomme se lassa des discussions sans queues ni têtes, des bla bla bla,
et autres « mon cher par-ci, mon cher par-là » et toute cette popularité plutôt agaçante
pouvait à la fin devenir gênante, surtout lorsque les groupes commençaient à se dissiper,
alors il jugea bon et prudent pour lui, de se faire discret, voire même de disparaître...
Peu après, nos jeunes mariés s'esquivaient eux aussi...
_ Au fait Chérie, comment s'appelait ce gros bonhomme qui t'a embrassée avec tant
d'affection ?
Michelle eut un sursaut à cette question.
_ J'allais justement te poser la même question.
_ Ce n'était donc pas un ami de ta famille ?
_ Ca non, je l'ai pris pour quelque parent de ton côté.
_ Jamais de la vie, je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam.
_ Bon sang, c'est un peu fort.
_ Oui, tu as raison, pour une plaisanterie, elle est plutôt de mauvais goût.
Par contre, dans les heures qui ont suivi, de si douces promesses s'offriraient
à eux et le gilet à fleurs, le double menton et le petit bonhomme rondouillard passeront
sans problème au second plan, voire même aux oubliettes.
Quant au loustic de cette fable/histoire, dont personne n'avait et pour cause trouvé
le nom, se retrouva promeneur nonchalant sur le boulevard avec la sensation de
bienfaisance et de chaleur que fait circuler dans les veines l'absorption d'un si bon
champagne, frais à souhait, si généreusement distribué, et le bien-être d'une
dégustation de choses si délicates et de friandises de choix...
Il trottina, sautillant, heureux par ce doux soleil en se frottant les mains.
Un passant qui le croisa, le prit pour un toqué, parce que ce parlant à lui-même:
_ Parbleu, lors d'un jour pareil, ça prend toujours ce truc-là...
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Thara · il y a
Une tranche vie racontée avec une petite pointe d'humour et d'un dialogue pour parfaire le récit...
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Sylvie Franceus · il y a
Merci Alain pour ce récit offert comme une tranche de vie, un morceau d'existence aussi bon qu'une part de milliard avec des cerises dont on n'a pas arraché cruellement le noyau parce que c'est bien meilleur ainsi.
Je viens de faire la rencontre d'Emile et de Gilberte et de Michelle et de Julien et cet individu frétillant et non dénué d'un culot phénoménal.
J'aime le cramoisi moisi qui est un teint original et le buisson d'aubépine qui sent bon jusqu'ici et les martyrs ahuris.
J'aime ton texte.
Merci
dilvie

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