Le prix du mépris

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Un beau jour d'avril, je ne suis pas née la plume à la main. Ni don inné, ni pouvoir mystique : l'écriture est une passion dévorante qui vous brûle de l'intérieur. C'est un combat à armes  [+]

1 mois plus tôt

Je surfais sur Facebook quand une photo de moi est apparue dans le fil d’actualité. La surprise m’a d’abord envahie puis elle a laissé place à la honte. Je ne sais pas comment ce cliché avait pu se retrouver sur les réseaux sociaux et surtout d’où il sortait. 3000 j’aime... Tout le bahut a dû la voir. J’ai survolé les commentaires. Et j’ai pris conscience de la méchanceté des gens. Je me disais qu’on allait l’oublier, que ça allait passer... comme d’habitude. J’ai refermé mon ordinateur et je suis allée me coucher.
***
Je me lève, les jambes tremblantes comme tous les matins depuis un mois. Je n’ose plus m’endormir le soir. Dès que je ferme un instant les yeux, des cauchemars horribles viennent me hanter. Alors je préfère endurer cette peur les yeux ouverts. Aujourd’hui encore, je vais devoir subir ce calvaire : les moqueries incessantes, les rires à mon intention et l’indifférence méprisante... Je me fixe dans ma glace. J’aimerais croire que c’est un des miroirs déformant de la fête foraine. Mais non, c’est bien moi, la même fille qu’il y a trois semaines... avec deux kilos en moins, les joues creuses et les yeux cernés... A part ces quelques détails c’est bien moi.
J’entre dans ma salle de bain, me maquille et m’habille. J’enfile un pull large et un jean slim. En me voyant comme ça, on pourrait croire que rien ne s’est passé. Je prends mon sac et sors.
Dehors il pleut à verse.

J’arrive au lycée, trempée de la tête aux pieds. Je n’arrive plus à supporter qu’on se retourne à mon passage, qu’on rigole de moi et que des injures fusent de toutes parts. Il y a un mois, j’aurais fait le trajet avec ma meilleure amie, on aurait rigolé, divagué sur nos sujets préférés puis mon copain m’aurait étreinte, tout le monde nous aurait observés, jaloux. Mais ce temps est révolu.
Je préfère me réfugier dans les toilettes loin de tout ça. Je m’assois dans un coin sombre et sors mon journal intime. Je relis les premières pages, celles remplies de joie de vivre, celles où je racontais ma vie d’adolescente tout à fait normale. Soudain trois garçons entrent. Je me fais la plus petite possible. Mais en vain car c’est moi qu’ils sont venus chercher et ils savaient où me trouver. Avant, je rigolais avec eux mais maintenant tout a changé.
Le plus grand s’agenouille devant moi : « Qu’est-ce que tu fais toute seule ? Tu veux qu’on te tienne compagnie ? » Je ne bouge pas. Je ne parle pas et baisse les yeux. Il me force à le regarder : «  Tu serais libre pour nous ? » Je ne saisis pas tout de suite le sens de sa question puis je repense à la cause de tous mes malheurs. Ce montage... Je sens au fond de moi que si je ne pars pas très vite ça va dégénérer. Je me lève et cours vers la porte. Je l’entends crier qu’il n’en a pas fini avec moi.
Mes larmes coulent le long de mes joues, brouillent ma vue et se mélangent avec la pluie. Je continue ma course et sors du lycée sans prêter attention au gardien. Je vais me blottir sous le saule pleureur du parc où je déverse tout mon désespoir. Mon téléphone ne cesse de vibrer. Je ne prends même plus la peine de lire les messages. Je connais à l’avance leurs contenus. Des gens qui me traitent de salope, de pute et j’en passe.
Les feuilles de l’arbre ne laissent pas passer la pluie. Elles forment comme une barrière autour de moi. Je me recroqueville et me laisse bercer par la sécurité protectrice qui m’entoure.

J’aimerais pouvoir en parler avec mes parents. Mais ils ne voient pas que je vais mal. Ils sont dans leur petit monde où tout va bien. L’idée que j’aille mal ne leur traverserait même pas l’esprit. Ils sont aveuglés par leur égoïsme. Mes parents semblent ne plus savoir que j’existe. Je ne peux plus compter sur mes amis et mon copain ne l’est plus vraiment. Qui me reste-t-il pour me confier, pour m’aider à porter ce fardeau ? Je pense parfois à aller voir une psychologue mais rien que l’idée de m’asseoir devant une personne inconnue pour lui raconter ma vie ne me plait pas. Je suis perdue. Enfermée dans ma douleur sans une once de lumière pour m’en tirer.

Je suis réveillée par mon téléphone. La sonnerie est différente, plus forte : un message de mon copain. Je m’assois et le sors de mon sac. Je clique sur le lien indiqué qui me transfère sur Facebook. Cela fait un bail que je n’y suis pas allée. Je lance la vidéo. Mes yeux s’embuent. Est-ce là sa façon de me quitter ? En postant une vidéo de lui embrassant ma meilleure amie ? N’aurait-il pas pu me l’annoncer en face ? M’envoyer un véritable message ? Il a préféré le faire savoir à tout le lycée d’abord puis à moi ensuite. J’avais confiance en eux deux... Ils me trahissent à leur tour comme tous les autres.
Je frappe mon poing contre l’écorce du tronc. Je frappe aussi fort que je le peux. Je m’écorche la peau. Je laisse ma rage me dominer. Je crie aussi fort et longtemps que je le peux. Puis les sanglots prennent le dessus. Je me laisse glisser par terre. J’enfouis ma tête entre mes bras.
Je repense à ces moments passés avec lui. Notre premier baiser, quand il m’a attirée vers lui pour m’embrasser avant de prendre le bus. Son odeur sucrée qui imprègne tout ce qu’il touche. Son étreinte capable de me remonter le moral en un instant. Son rire. Ses fossettes qui se creusent quand il sourit. Tous ces souvenirs que je garderai de lui, de notre relation. Je me rends à présent compte qu’il n’est en fait qu’un garçon comme tous les autres, qui ne sort avec moi que pour mon physique. Un amour factice. Moi qui pensais que ses sentiments étaient réels. Notre longue relation n’aura été basée que sur des mensonges. Je rigole nerveusement. Je ne me sens plus moi-même...

La nuit commence à tomber. Je décide de rentrer après avoir passé la journée entière à me morfondre sous cet arbre. Je me relève et titube sous la pluie toujours battante. J’arrive chez moi couverte de boue et transie de froid. Mes parents me saluent comme si de rien n’était. Ils ne se sont même pas inquiétés. Je monte dans ma chambre lasse de l’indifférence qu’ils me portent. Je prends une douche et attend qu’on m’appelle, allongée sur mon lit.
Je descends et m’assois à la table. Mon assiette fumante ne me tente pas. Je remarque que mes parents me regardent avec pitié. J’ai l’impression qu’ils ont quelque chose à me dire mais qu’ils n’osent pas. Mon père se lance finalement : « Nous avons remarqué que tes notes ont baissé ces derniers mois. Je veux bien que tu sois une ado comme les autres qui aime faire la fête et traîner avec son copain et ses amis mais concentre toi sur tes études un peu ! »
Justement je ne suis pas une ado comme les autres ! Je l’étais il y a quelques temps mais cette période est révolue. Je ne passe pas ma vie avec mon copain... enfin... mon ex-copain... Et des amis je n’en ai plus. Alors si mes parents pensent que mes résultats chutent pour ces raisons ils se trompent sur toute la ligne. La colère bouillonne en moi.
Mon père reprend de plus belle, encouragé par ma mère : « Nous avons décidé de t’envoyer en pension à la rentrée des vacances de Toussaint. Peut-être que tu prendras conscience qu’il faut se mettre à travailler ! » Ma mère approuve d’un signe de tête.
Je hurle : « En pension ! Ouvrez les yeux bordel ! Ce n’est pas un internat dont j’ai besoin ! »
Je me lève furieuse et renverse mon verre d’eau dans mon assiette. Je fais tomber ma chaise. Je monte les escaliers que j’ai tant parcourus depuis mon enfance et gravis l’échelle qui mène au toit. Je m’assois sur les tuiles et replie mes jambes contre moi. Mon corps est parcouru de spasmes : je pleure.

Cela fait maintenant un mois que ce calvaire dure. Pendant ces quatre semaines, j’ai encaissé. Sans broncher. Sans me plaindre. J’aurais aimé essayer de trouver un moyen d’échapper à cette douleur morale qui me torture si violemment. La douleur physique n’aurait pas arrangé les choses. Elle m’aurait peut-être permis de m’échapper pendant un cours laps de temps. Mais après tout serait revenu à la charge. Ma vie est devenue un véritable enfer. La douleur me déchire, me détruit peu à peu. Je suis à bout. La moindre petite chose en trop fait déborder le vase qu’est mon esprit. La décision de m’envoyer en pension, c’est cette goutte qui me fait craquer.
Je regarde le vide, attirée comme un aimant. Je ne pensais pas en arriver là. Mais je suis décidée à passer à l’action. Mon copain m’a quittée, mes amis m’ont abandonnée et mes parents me chassent : tout le monde me méprise. Ils m’ont prouvé que personne n’a besoin de moi, que personne ne tient à moi. Alors à quoi bon résister ?
Des gens qui marchent me regardent mais aucun d’eux ne pense à l’idée qui me traverse. Même sans moi la vie des autres continuera. Je me lève et m’approche du rebord. Je fixe le gazon du jardin et je me laisse tomber. Je me sens légère comme une plume, délivrée de tout le poids qui me pesait. Je tombe doucement vers une éternité libératrice. Un sourire traverse mon visage, le premier depuis un long moment. J’arrête de pleurer et respire un grand coup. Je heurte le sol. Le choc remonte le long de mon échine. Mes yeux se ferment. Je suis emportée vers un sommeil éternel. J’entends une dame crier, un chien aboyer, une voiture freiner, un enfant pleurer... puis plus rien.

Je suis enfin partie.
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Geny Montel · il y a
Un très beau texte sur les dangers d'internet, la souffrance d'un adolescente, le manque de communication avec ses parents, le suicide.
Beaucoup de choses sont abordée avec une grande sincérité.

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