Le prince des solutions

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Comment présenter un auteur par un texte court, modeste, accrocheur et original ? Bien malin qui aura la réponse ! Une seule certitude : Frédéric Meurin raconte des histoires peuplées de ... [+]

Image de Le Prince oublié - 2020
Il était une fois... un prince que tous avaient oublié. Sixième d’une fratrie de sept, il n’accéderait sans doute jamais au trône, à moins de grands malheurs qu’il ne souhaitait pas à ses aînés. Tous avant lui étaient ambassadeurs, généraux et autres charges d’importance. Quant à son petit frère, certains le disaient sorcier. Mais lui, le sixième, ne détenait aucune fonction et lui-même ignorait ce qu’il ferait quand il serait grand.
Pour remédier à ce déroutant problème, le prince partit sur les routes. Il ne les reconnaissait pas et espérait qu'elles parcouraient son royaume - enfin, celui de son père. Oublié et perdu, un beau tableau, vraiment : la mémoire, aux oubliettes, la destination, perpette.
Un jour qu'il suivait un chemin - ou qu'un chemin le précédait, allez savoir, le prince atteignit la ferme d'une famille de paysans. Bien sûr, ils ne le reconnurent pas : personne ne le connaissait en dehors du palais. Ces paysans, sans être tout à fait miséreux, ne roulaient de toute évidence pas sur l'or. Pourtant ils l’accueillirent de bon cœur et l’invitèrent à leur table. Le prince, profitant de son anonymat, interrogea le père de famille sur les raisons de leur infortune.
— A la vérité, on n'aurait pas à se plaindre : les récoltes sont plutôt bonnes, pas de sécheresse, pas d'inondation, pas d'incendie, et surtout, surtout, pas de guerre. Mauvais pour les champs, ça la guerre. Mais...
— Mais le roi lève trop d'impôts ?
Le fermier sentait bien que son invité portait de trop beaux habits pour n’être qu’un simple voyageur, aussi répondit-il prudemment.
— Non, non, même ça, ça va. Moins, ce s’rait pas de refus, remarquez, mais c'est pas l'pire.
— Alors c'est quoi, le pire ? D'où vient que vous soyez si pauvres ?
— Oh vous me croirez jamais. Vous direz que je me moque de vous, alors je préfère me taire.
Le prince, qui avait oublié la patience, commençait à s'agacer. La femme du paysan, n’en tenant plus, explosa :
— Sauf qu'y a un korrigan qui fait rien qu'à nous piquer le peu d'or qu'on a !
— Vous me racontez des blagues ! s'exclama le prince, éberlué.
— Vous voyez : vous me croyez pas ! Pitié, me battez pas ! s'effraya le paysan.
— Pardon, ce n'est pas ce que je voulais dire.
Et le paysan, à moitié rassuré, expliqua comment sa famille survivait sur les seuls produits de sa récolte, car un korrigan les dépouillait de leurs maigres bénéfices. Chacun sait que les korrigans chipent les pièces d'or comme des pies, mais délaissent les fruits, les légumes et autres biscuits. La petite famille ne mourait pas de faim mais peinait à joindre les deux bouts - sans or, impossible d'acheter au bûcheron du bois pour l'hiver ou de nouveaux outils au forgeron.
Malgré son sens de l'orientation douteux, le prince avait oublié d’être bête, et généreux. Aussi le sort de ces pauvres gens dans la détresse le révolta. Une idée germa bientôt dans son esprit... et dans le jardin de la petite famille. En effet après avoir entendu le récit du père, le prince avait planté un haricot dans leur cour. Le paysan l’avait regardé faire, sans trop y croire.
— Vous allez me dire que demain matin, un haricot géant aura poussé et qu’en l’escaladant vous découvrirez le château rempli d’or d’un géant ?
— Bien sûr que non, répondit le prince. Comment un château tiendrait-il sur les nuages ? Allons-nous coucher, je vous expliquerai demain.
Et le lendemain en effet, le haricot avait germé et poussé tant et si bien que son tronc occupait toute la cour – ce qui perturbait fort les poules du fermier.
— Et maintenant, demandèrent le paysan et sa femme ?
— Maintenant, je monte là-haut avec une corde et quand je vous la renvoie, vous y attachez un seau d’eau bien plein.
Le fermier haussa les épaules : encore un conte à dormir debout. Au moins un seau d’eau ne lui coûterait rien. Quand le prince atteignit les branches du haricot qui frôlaient le bas des nuages et lui lança l’extrémité de la corde, le fermier y attacha le seau comme indiqué. Une fois hissé, le prince empoigna le baquet d’eau et en lança le contenu au loin. Aussitôt, le visage du prince s’illumina d’un sourire, car son plan se déroulait à merveille : frappées dans leur chute par les rayons du soleil, les gouttelettes d’eau dessinaient un arc-en-ciel. Le prince scruta l’horizon et repéra le point où les sept couleurs de la merveille touchaient le sol. Il dévala l’immense plante et en quelques instants parvint au pied de l'arc-en-ciel. S’y trouvait ce qu’il espérait : le trésor du korrigan. D'un geste leste, la cassette fila dans la besace du souverain junior, qui rejoignit la petite famille.
Les korrigans sont mauvais perdants. Ils rient beaucoup des farces qu'ils jouent aux autres, mais n'apprécient guère d'être dupés à leur tour. Celui-ci ne dérogeait pas à la règle : son trésor subtilisé, il pesta si fort qu'on l'entendit plusieurs lieux à la ronde. Remontant le chapelet de jurons, le prince vint le trouver, suivi de près par le paysan, muni de son fléau à blé, sait-on jamais. Le prince, les poings fermement posés sur les hanches, se planta devant le représentant du petit peuple et l’interrogea de sa grosse voix :
— C'est toi, le korrigan qui vole les paysans ?
— C'est vous, l'humain qui vole les honnêtes korrigans ?
— Un korrigan honnête ? Et pourquoi pas une vache légère ? s'amusa le prince.
— Honnête signifie aussi "qui fait honneur sa réputation", s'insurgea le farfadet.
— Je l'avais oublié, confessa le prince.
— Je suis un korrigan, les korrigans volent de l'or, je suis un honnête korrigan. Et vous donc, vous êtes quoi ?
— Un prince.
— Il me semblait bien ! remarqua le fermier.
— Prince de quoi ?
— Et bien, prince de rien. Pourrais-je devenir prince des korrigans ?
— Il faudra voler beaucoup d'or - à des humains, pas à des korrigans, anticipa la créature.
— Beaucoup de nobles font ça, remarqua le paysan, avant de se taire devant le regard noir du jeune homme.
— Peut-être pourrais-je devenir simplement prince des voleurs, songea le prince.
— C'est déjà pris, lui rappela son sujet. Un archer, par-delà la mer, il vole aux riches pour...
— Oui, oui, ça me revient, s'impatienta le prince. Mais toi, korrigan, pourquoi voles-tu les gens ?
Le petit bonhomme sentit qu'il était inutile de tourner autour du pot et avoua.
— Pour m'acheter des jouets.
Le prince hoqueta de surprise.
— Personne ne veut jamais nous embaucher, maugréa le korrigan. Nous autres ne savons pas faire grand-chose, alors nous n'avons pas d'or. Bien sûr, on s'amuse beaucoup avec des cailloux ou un bâton et quelques feuilles... Mais tout de même, un beau bilboquet... une toupie tournée avec dextérité...
Les yeux du korrigan brillaient rien qu'en imaginant ces splendeurs. Le prince tenait toujours la malle au trésor du lutin. Il se tourna vers le paysan.
— Dis-moi, n’est-ce pas un tour à bois que j'ai vu chez toi ?
— Pour sûr, mais avec ce chapardeur-là, j'ai pas le temps pour m'en servir. Et puis le bon bois coûte cher.
Le prince approuva, pensif, avant de demander :
— Mais toi, korrigan, explique-moi : comment fais-tu pour retrouver ton coffre quand il n'y a pas d'arc-en-ciel ?
Le voleur haussa les épaules, de l'air las de celui qui explique une évidence.
— Allons, nous autres korrigans pouvons faire apparaître des arcs-en-ciel comme nous le souhaitons.
— C'est à dire que... tu peux faire pleuvoir quand il fait grand soleil ?
— Eh bien, oui, enfin !
Le prince dévisagea le paysan, qui entrevoyait l'aubaine. Chacun semblait prêt à demander à l'autre : "vous pensez à ce que je pense ?".
Depuis ce jour, le korrigan fut employé dans le potager du roi, où il commandait à la pluie ET au beau temps, sous les ordres précis du paysan. Ainsi déchargé des aléas de la météo, l'habile cultivateur troqua sa houe pour des rabots et se fit ébéniste, pour le plus grand plaisir de son féérique assistant.
Et partout dans le royaume, le prince fut sollicité pour sa sagesse et son inventivité, lui dont tout le monde se souvenait maintenant comme prince des solutions.
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