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Le présage

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Beataitai

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Il pensait que ce serait une journée des plus banales. De la routine, comme d’habitude. Une journée chargée parmi tant d’autres. C’était ce qu’il se disait en ajustant le nœud de la cravate face à la glace de la salle de bains, quand on sonne à la porte. Maugréant qu’on allait le mettre en retard, il alla ouvrir et fut surpris de trouver là une parfaite inconnue, face à lui, sur le seuil.

- Il faut que je vous parle Monsieur, c’est très important !
- Ah écoutez je n’ai pas le temps, repassez plus tard, dit-il prêt à refermer la porte
- Non je ne peux pas attendre, fit la jeune femme en stoppant son geste. Je dois vous parler ce matin, dit-elle en joignant les mains. Je vous en prie c’est si important, souffla t-elle tout bas, prête à fondre en larmes.

Jean n’aimait pas la tournure que prenait cette conversation. Il était pressé, devait être à huit heures tout pile chez son notaire pour régler une affaire urgente. Puis une longue journée l’attendait au bureau, il devait faire le point avec plusieurs de ses collaborateurs, réglait cette histoire avec l’entreprise Dutemp qui n’avait toujours pas réglé ses dettes, devait animer cette conférence pour... Il interrompit soudain le flot de ses pensées. La jeune femme au ton implorant avait ôté son manteau laissant apparaître une robe noire cintrée à la taille qui lui donnait une allure magnifique. Elle se baissa pour enlever ses chaussures à talon.

- Je peux savoir ce que vous faites au juste ? demanda Jean d’un ton désagréable
- Je préfère enlever mes chaussures, je ne voudrais pas faire de marques sur votre parquet, répondit-elle comme si cela allait de soi
- Mais faites comme chez vous ! gronda t-il agacé
- Merci ! répondit-elle en prenant sa réponse au pied de la lettre

Et sans demander son reste, elle entra dans le bel appartement parisien de Jean. Après avoir jeté un coup d’œil admiratif à la beauté des lieux et à la magnifique bibliothèque qui trônait dans l’entrée, elle plia délicatement son manteau sur le fauteuil de l’entrée, glissa ses chaussures dessous, et sans attendre une quelconque invitation se dirigea vers le canapé du salon.

- Vous m’offrez un café ? lui demanda t-elle. Plutôt serré de préférence. Et si vous aviez un carré de chocolat noir pour accompagner ce ne serait pas de refus ! C’est mon petit péché mignon, ajouta t-elle sur le ton de la confidence. Et puis là je vous avoue que j’ai besoin de me remonter le moral.

Jean abasourdi, obtempéra sans un mot. Il ne comprenait rien à la situation et il était bon pour annuler son rendez-vous chez le notaire... Mais il avait la plus belle femme du monde dans son appartement. En laissant couler son café, il l’observa confortablement installé dans le canapé. Elle devait avoir la quarantaine même si son attitude ressemblait davantage à celle d’une gamine. Son corps svelte et élancée, tout en longueur, lui faisait penser à une danseuse. Son visage était doux, avec des yeux en amandes et des joues roses qui lui rappelaient vaguement le visage de sa femme, Marie, décédée quelques années plus tôt. Elle jouait avec ses longs cheveux magnifiques, les yeux dans le vague, ayant manifestement oublié l’urgence de sa visite. Il émanait d’elle une grande douceur et une certaine fragilité aussi.

Jean posa le café sur la table puis repartit chercher du sucre et sa boîte de chocolats. Elle allait être contente, il y avait du choix, Jean partageait la même gourmandise. Il s’activa ainsi quelques instants, portant son attention sur ces tâches simples et sans importance pour essayer de retrouver son calme. D’un tempérament posé et d’une grande maîtrise de lui-même, Jean n’avait pas l’habitude d’être déstabilisé dans les situations qui se présentaient à lui. Dirigeant d’une entreprise, il menait son activité et ses collaborateurs avec assurance et il était souvent considéré par ses pairs comme quelqu’un de très exigeant et qui ne laissait pas marcher sur les pieds. Il était généralement celui qui déstabilisait.

Ayant retrouvé une certaine assurance, il repartit dans le salon avec sucre et chocolat, posa le tout sur la table et s’assit dans son fauteuil face à elle. Puis d’un ton qui se voulait distant, il prit la parole :

- Donc que puis-je faire pour vous ?

Au lieu de répondre, elle prit délicatement un morceau de sucre, tenta de le casser et n’y parvint pas. Naturellement elle le lui tendit :

- Tu pourrais me le casser en deux s’il te plait ? Je n’en prends qu’un demi.

Jean se racla la gorge et à nouveau obtempéra. Décidément cette fille le perturbait. Il cassa le sucre et lui donna une moitié sans un mot.

- Merci ! dit-elle en lui décrochant un sourire adorable

Elle ouvrit alors la boîte de chocolat, se perdit quelques instants dans la contemplation des différentes tablettes proposées puis au bout d’un longue réflexion se décida pour un carré noir aux amandes.

- Tu en veux, lui demanda t-elle sur le même ton adorable

Il secoua la tête négativement. Il ne voulait pas se laisser attendrir par son petit manège. Mais il devait bien s’avouer qu’il se laissait prendre à son petit jeu.
Elle croqua dans son chocolat, ferma les yeux et savoura. Un sourire superbe lui éclaira alors tout le visage. Sans son sourire cette femme était déjà superbe. Avec, elle était tout simplement radieuse. Jean ne pouvait s’abstenir de la contempler. Il avait définitivement oublié son rendez-vous et sa journée. Elle ouvrit les yeux et se mit à le regarder intensément à son tour. Elle ne semblait nullement déstabilisée par cet échange profond de regard et par ce bel homme charismatique qui l’observait.

Jean se redressa soudain dans son fauteuil

- Bon, donc, que vous arrive-t-il ?
- Moi rien, répondit-elle en souriant. C’est plutôt à toi qu’il faudrait poser la question, ajouta-t-elle en riant.

Cette dernière remarque l’agaça. Jean n’aimait pas qu’on se moque de lui. Il retrouva alors un peu de sa superbe :

- Bon écoutez, je suis pressé. Soit vous me dites rapidement l’objet de votre visite, soit vous déguerpissez rapidement d’ici.
- EX-CEL-LENT ce chocolat, répondit-elle, ignorant totalement sa dernière remarque.

Jean soupira. Il était démuni et envoûté par cette femme. Pris au dépourvu, il attendit que la raison de sa visite lui revienne. Sa patience lui donna finalement raison.

- Je fais régulièrement le même rêve te concernant, dit-elle d’un ton soudain sérieux. Au fil du temps, j’ai fait des recherches te concernant. J’ai fini par te retrouver via internet. J’ai appris à te connaître à distance. Je t’ai suivi. Cette nuit encore, j’ai fait ce même rêve à quelques exceptions près. Je pense qu’il s’agit d’un rêve prémonitoire. Je suis venue te protéger, j’ai peur pour toi.

A ces derniers mots, Jean manqua s’étouffer avec sa gorgée de café. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Il resta un moment silencieux puis pris la parole à son tour.

- Vous avez fait tout ce cinéma pour m’annoncer ça ? lui demanda-t-il incrédule. C’est une blague, c’est ça ? Je... enfin c’est... je ne trouve pas mes mots tellement c’est...

Soudain, il fut pris d’un fou rire incontrôlable. Il riait, riait, comme il n’avait pas ri depuis très longtemps. Il riait, s’essuyant les yeux par moment pour chasser les larmes de rire qui lui embuait les yeux. Il riait, retrouvait un instant son calme puis repartait de plus belle, à nouveau secoué par ses éclats de rire. Il se leva pour tenter de retrouver son calme, et se mit à faire des va et vient dans le salon, un instant calme, puis l’instant d’après gloussant à nouveau comme un gosse à qui on a raconté une blague.

Peu à peu il réussit à trouver une certaine contenance. Il n’osa se rasseoir et faire face à la jeune femme de peur que le fou rire ne lui reprenne. Il jeta un coup d’œil à l’horloge et nota huit heures cinq. Merde, son rendez-vous ! Reprenant son sérieux, il attrapa son téléphone sur la commode derrière lui et composa le numéro de son assistance.

- Annie ? Oui, bonjour c’est Jean. Tout va bien ?
- Oui, oui, merci, répondit une voix féminine dans le combiné
- Bien, parfait. Dites-moi, pourriez-vous appeler tout de suite mon notaire, m’excuser pour mon retard et lui demander de reporter à demain matin notre rendez-vous ? Ou jeudi matin s’il ne peut pas demain. Par la même occasion, pouvez-vous annuler mes rendez-vous de ce matin, vous serez gentille ?
- Vous êtes souffrant ?
- Non rien de grave, juste un rendez-vous impromptu. A tout à l’heure, Annie.
Il raccrocha et jeta un regard à sa belle inconnue. Elle était restée immobile durant tout ce temps ne laissant transparaître aucune émotion. Il appuya ses deux bras sur le dossier de son fauteuil et prit la parole.

- Je ne vous en veux pas, vous savez. J’ai trouvé cela même très attendrissant. Je vous remercie de vous être inquiété pour moi mais voyez-vous tout va bien. Et grâce à vous j’ai bien rigolé, et j’avoue que cela ne fait pas de mal de temps en temps.
- Vous prenez toujours ce ton condescendant pour parler aux gens ?
- Quel ton condescendant ? demanda-t-il surpris de ce retour au vouvoiement
- Celui que vous avez depuis quelques minutes avec moi, celui-là même que vous prenez pour parler à votre assistante.
- Dites-donc je ne vous permets pas !
- Eh bien moi non plus je ne vous permets pas, répondit-elle sur le même ton que lui.

Malgré lui Jean se mit à sourire. Cette femme l’amusait décidément.

- Tu sais, reprit-elle d’un ton calmé, tout cela n’a rien d’amusant. Je fais régulièrement des rêves prémonitoires, enfin par périodes et je m’en passerai bien. C’est souvent dramatique, rarement drôle. Un jour, j’ai compris que je devais agir lorsque certains rêves me revenaient en boucle. Jusque-là mon action n’a servi à rien. Il est possible qu’aujourd’hui les choses soient différentes.
- De quelle manière ? demanda-t-il attentif

Leur conversation fut interrompue par la sonnerie du portable de Jean

- Jean, c’est Annie ! Je suis vraiment désolée mais je n’arrive pas à joindre le notariat, ni sur le fixe, ni sur le portable de Monsieur Lemoeur. J’ai laissé un message. Je vous tiens au courant dès que j’arrive à les joindre.
- Parfait, merci. Et il raccrocha. Puis reprenant le fil de la conversation avec la jeune femme, il répéta :

- De quelle manière ?

Il vit alors le visage de la jeune femme se décomposer. Elle sembla rassembler son courage puis dit à voix basse :

- Je vous ai vu dans l’accident
- Quel accident ?
- Le notariat, dit-elle d’une toute petite voix, presque honteuse. Il était en flammes. Je crois qu’il y a eu une explosion, enfin je ne sais pas très bien, mais je t’ai vu, toi, très distinctement, tentant de descendre l’escalier du cabinet malgré les flammes. Tu étais au deuxième étage et il y avait trop de flammes.

A ses mots, Jean se figea. Le bureau de son notaire était effectivement situé au deuxième étage du cabinet. Un grand bureau sous les toits. Sans un mot, il composa le numéro de son notaire. Messagerie. Il composa alors l’accueil et laissa sonner de nombreuses fois sans succès.

- Vous vous rendez compte de la gravité de ce que vous avancez ? dit-il d’un ton accusateur

Pour toute réponse, elle sortit sur le balcon et y resta longtemps, immobile et lui tournant le dos, ne semblant pas ressentir le froid mordant de ce mois de janvier. Lorsqu’elle se décida enfin à revenir à l’intérieur, Jean ignora totalement la jeune femme frigorifiée, au teint pâle et lèvres violettes. Il faisait les cent pas dans l’appartement essayant par tous les moyens de joindre le cabinet.

Au bout d’un heure interminable, c’est Annie qui lui appris la triste nouvelle. Le cabinet était effectivement en feu, à priori en raison d’une explosion de gaz. Les deux autres personnes présentes au cabinet à cette heure avaient réussi à sortir à temps sauf Monsieur Lemoeur qui était resté bloqué au second là où semble-t-il l’incendie s’était déclaré. Sous le choc, Jean remercia son assistante de l’avoir prévenue et raccrocha. Il resta un long moment pensif, figé sur place, la tête posée contre l’imposante armoire centrale dans son bureau. Il était effondré par ce qu’il venait d’attendre. François Lemoeur était son notaire depuis des années. Au fil des ans, c’était devenu un mai, surtout depuis la mort de la femme de Jean. François était veuf lui aussi et leur souffrance commune les avait rapprochés.

Jean n’entendit pas la jeune femme le rejoindre dans la pièce si bien qu’il sursauta en l’apercevant soudain debout devant lui. Elle était enveloppée dans une vieille couverture qu’elle avait dû trouvé sur l’un des fauteuils du salon. Lentement, il l’observa. Elle avait dû pleuré. Mais elle était belle, malgré la pâleur de son visage et la rougeur de ses yeux. Était-ce lui qui avait provoqué son chagrin par ses paroles acerbes ? Il s’en voulu de la froideur avec laquelle il s’était comporté.

- Tu as froid ? lui demanda-t-il, soudain inquiet de son état

Elle haussa les épaules sans répondre et un sourire triste apparut sur ses lèvres. Il s’approcha d’elle et la prit dans ses bras. Une chaleur et une émotion immense s’empara alors de lui. Non seulement cette femme magnifique lui avait sauvé la vie en l’empêchant par sa présence de se rendre chez son notaire. Mais surtout sa présence avait fait renaître chez lui des émotions qu’il n’avait pas ressenti depuis le décès de Marie. Cloîtré dans sa souffrance, il avait bloqué l’accès à ses émotions, se noyant dans le travail et les affaires, refusant l’apitoiement sur lui-même, niant d’accepter sa vulnérabilité et de montrer sa peine.

Là, dans les bras de cette femme dont il ne connaissait même pas le prénom, une part de lui plus humaine et plus tendre se mettait à revivre. Sans réfléchir, il enfouit son visage dans ses longs cheveux châtains et vint déposer un tendre baiser dans le creux de son cou. Il huma profondément son parfum doux et sucré qui l’apaisait. Tout en elle l’attirait.

- Merci, chuchota t-il près de son oreille en resserrant ses bras autour d’elle

Il sentit alors qu’elle l’étreignait à son tour. Et pour la première fois depuis la mort de sa femme, il laissa libre court à ses larmes.
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