Le pouvoir des mots

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En compétition

« Les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » René Cha  [+]

Image de Été 2020

Ma révolution silencieuse a commencé grâce à un film. Et à ma rencontre avec Blanche la bien nommée. Comme cette page à laquelle je suis incapable de résister depuis. J’étais incarcéré depuis un an et demi quand madame F., la quarantaine énergique, m’orienta vers Blanche. Conseillère d’insertion et de probation, madame F. était mon seul lien dans la prison. Elle me recevait à chaque fois que j’en exprimais le besoin. Souvent pour évoquer les échéances à venir, comme mon procès en appel. Dès le premier entretien, elle me fit bonne impression. Je lui parlais de ma vie dehors, de mes problèmes dedans… Elle m’aidait à questionner mon parcours, mon passage à l’acte, à en assumer les conséquences. Ça me permettait d’accepter ma situation. La prison est une spirale de la dépossession, on perd sa dignité, son humanité. Madame F. tentait de limiter les dégâts. Puis un jour, elle m’a convoqué, ce qui était inhabituel. J’étais contrarié. D’abord parce que je n’avais rien demandé. Ensuite parce que le surveillant chargé de me conduire à son bureau avait écourté mes deux heures de promenade. Je pénétrai dans son bureau comme sur un ring, les poings serrés, la colère visible à l’étau de ma mâchoire :
— Vous fatiguez pas, madame, j’irai pas.
— De quoi parlez-vous ?
— Le chef de mon bâtiment m’a déjà fait le coup.
— Mais enfin, je ne…
— J’irai pas je vous dis. Suis pas fou et puis j’ai pas l’intention de raconter ma vie à une psy pour qu’elle me cachetonne !

Je coupai court. Elle n’eut d’autre choix que de me laisser retourner en cellule. Sous la porte, je trouvai un papier qui m’anéantit. Le mot « refus » y était tamponné en lettres majuscules rouges sur ma demande de travail. J’étais dépité. Je ne recevais pas de mandat et ne pouvais acheter de clopes, ni améliorer la gamelle. Mon indigence était une prison dans la prison. Surtout, je comptais sur ce travail pour occuper mon temps et mon esprit. Je sollicitai un entretien avec madame F. pour qu’elle me donne la raison de ce refus. Madame F. était toujours la première vers qui je me tournais quand je perdais pied. Même si elle me remettait vertement en place, elle passait l’éponge sur mes comportements souvent inappropriés. Elle n’était pas en mesure d’expliquer pourquoi ma demande de travail, qu’elle avait pourtant appuyée, n’avait pas été retenue. L’administration pénitentiaire a ses raisons que la raison ignore…

C’est ce jour-là qu’elle me proposa de rencontrer Blanche. À défaut de travailler, elle avait, affirma-t-elle, une idée pour tuer le temps. Elle ne me dit pas tout de suite qui était Blanche. Elle me demanda si je connaissais le film Le Cercle des poètes disparus.
Un peu que je le connais. C’était le film préféré de ma dernière copine. J’ai dû le voir deux ou trois fois. Au début pour lui faire plaisir, c’est pas trop mon truc les films intello. Après j’ai vraiment aimé… Ce prof qui encourage ses étudiants à refuser d’être des moutons, à vivre ce qu’ils sont, à être libres.
— Justement, la psychiatre que j’aimerais que vous rencon…
— Je vois pas le rapport entre le film et la psychiatre. Vous cherchez vraiment à me rendre fou !
J’étais furieux de la tournure que prenait cet entretien. Madame F. insista pour que je l’écoute jusqu’au bout, sans l’interrompre. Je me calmai quand elle lança une phrase qui m’interpella.
— Cette psychiatre est à son métier ce qu’est John Keating à l’enseignement, dans le film. La rencontrer ne vous engage en rien.
C’est ainsi que tout a commencé avec Blanche.

Ce qui m’a frappé, c’est qu’elle ne m’a jamais interrogé sur mon délit. Je savais qu’elle connaissait ma situation pénale. Officiellement, les thérapeutes n’y ont pas accès. Mais radio zonzon est d’une efficacité redoutable. Je m’attendais à devoir me justifier, à devoir expliquer ce qui m’avait conduit en prison. À devoir !
Trouver des raisons à mon comportement me dédouanerait-il pour autant de mes fautes ? Cela assècherait-il la rivière de larmes versée par ma mère le jour de mon jugement ? Cela effacerait-il de ma mémoire son visage torturé d’angoisse pendant le réquisitoire du procureur, son regard rempli d’amour désespéré, au moment où les flics m’ont arraché à ses bras ? Hélas il n’y a pas de gomme au crayon qui noircit ce chapitre de notre histoire.

Ma mère n’en était pas à sa première épreuve. Rien ne lui a été épargné. Elle a épousé mon père pour s’affranchir des disputes qui rythmaient le quotidien de ses parents. Construire son propre foyer était une façon de réparer son enfance. Mais en annonçant sa grossesse à mon père, elle a définitivement basculé du rêve au cauchemar. Elle ne l’a jamais revu. Sur les années qui suivirent cet abandon, je ne sais qu’une chose, elle a fait de son mieux. En tout cas c’est le sentiment qui m’a toujours habité. Elle m’a protégé de ses difficultés. L’ennui, c’est que ni sa patience ni son amour n’ont pu apaiser la colère qui prenait mon esprit en otage au fur et à mesure que je grandissais. Je lui en ai fait voir de toutes les couleurs, comme elle l’a dit quand le président l’a questionnée sur le genre d’enfant que j’étais. Elle terminait chacune de ses déclarations par « c’est un bon garçon », que seule une mère peut dire dans un tel contexte. Elle m’a toujours tout pardonné et la seule chose que j’ai trouvée pour la remercier, c’est mal tourner. Quand mon avocat a parlé de mon enfance et de mon adolescence sans père, je n’ai pas pu soutenir le regard de ma mère. Y apercevoir ne serait-ce qu’une ombre de culpabilité m’aurait coupé les jambes net. C’était moi le coupable qu’il fallait juger. Au moment même où l’avocat a terminé sa plaidoirie, j’étais définitivement convaincu qu’il n’y avait pas de gomme au crayon qui écrivait ma vie… et celle de ma mère.

Jusqu’à ce que je rencontre Blanche.
Elle m’écoutait, sans me juger, sans me réduire à mon délit ni à mes errances passées. Elle m’offrait un espace de libre parole dans lequel je m’autorisais à être moi-même. Bizarrement, il me paraissait presque naturel de me confier à elle, cette inconnue, si étrangère à mon monde. À chaque fois que nous avions rendez-vous, je prenais l’enclume qui me servait de passé et je la posais devant elle, sans ménagement. Face à Blanche, sous son regard emphatique, je respirais. J’oubliais jusqu’aux murs qui pourtant resserraient leur étreinte aussitôt que je regagnais ma cellule. Je pris conscience qu’en dehors de son bureau, je vivais en permanence en apnée. La peur, la violence, les bruits, les odeurs, la promiscuité, tout ce que je subissais me privait d’air.
Blanche identifia très vite la cause de mes tourments. Dès la fin de notre premier entretien, elle m’expliqua que j’étais ma propre prison. Elle ajouta qu’à moins d’entreprendre un travail sur mes émotions, je sortirais avec la prison au lieu de sortir de prison. Ce qui pour moi se résumait à prendre perpèt' et à souffrir de la morsure du passé, même en liberté.

Puis vint ce jour où elle me proposa de prendre son traitement très spécial.

Toute ma vie je la reverrai, assise, le dos impeccablement droit, sa longue chevelure noire encadrant son visage pale, comme les rideaux d’un théâtre. Quand elle parlait, la poursuite s’allumait… J’étais au spectacle. J’aurais pu rester des heures à la contempler. Mais elle me voulait acteur avant tout. Il y avait devant elle, posé sur un sous-main en cuir, un bloc d’ordonnances qui me menaçait. Durant chaque séance, le bloc continuait à me narguer. Je me sentais comme un animal pris dans les phares d’une voiture. Me faire ça à moi ? Elle ne pouvait pas ignorer mon aversion pour les cachets. Madame F. lui en avait forcément fait part. J’avais le sentiment d’être trahi. Je m’apprêtai à vomir mon immense déception quand Blanche me devança.
Elle saisit son stylo plume, détacha une ordonnance vierge, et me fixa avec ce regard enveloppant auquel le mien ne pouvait échapper. Pendu à ses yeux, je l’écoutai m’exposer ce qu’elle appelait son traitement très spécial.

Je vous prescris des mots. Elle me dit cela avec un naturel foudroyant. Voyez-vous, je considère que les mots ont le pouvoir de faire du bien. Oui, je crois au miracle des mots. Bien plus qu’aux vertus des médicaments. Vous vous êtes confié à moi parce que vous m’avez fait confiance. Moi aussi j’ai envie de vous faire confiance. Les mots sont ce que j’ai de plus précieux. À chaque séance, je vous confierai des mots puissants qu’il s’agira d’utiliser avec infiniment de respect. Et sans modération.
Un sourire passait sur son visage. Sans quitter mes yeux, elle poursuivit son explication. Elle insista sur la nécessité de recopier les mots qu’elle allait me prescrire, sur l’importance de les lire, de les relire, à voix haute si possible. Elle me parla longuement de ce qu’elle entendait par être présent à ces mots, pour m’imprégner de leur sens profond, pour en saisir toute la substance.

C’est comme avec les gens, on ne peut pas regarder dans les yeux plusieurs personnes à la fois.
En évoquant les sensations et les émotions qui naitraient de l’expérimentation de son traitement, elle perçut mon trouble.

Si vous lisez le mot « arbre », vous voyez un arbre, son tronc, ses feuilles. Il existe pour vous parce que les mots sont vivants. Si vous lisez le mot « port », vous voyez des bateaux. Ils ne sont pas là, pourtant votre esprit peut naviguer sur l’un d’eux. C’est exactement pareil avec les mots des sentiments. Vous pourrez être les mots que vous écrirez. Ces mots que je choisirai pour vous dans un premier temps vont vous révéler à vous-même.

Je compris où Blanche voulait m’amener et la panique s’empara de moi. Des mots, je ne connaissais que la noirceur, la violence, la souffrance, l’exclusion. Ils incarnaient la succession d’échecs qui jalonnaient mon parcours, depuis celui de ma naissance jusqu’à l’échec de mes relations humaines, en passant par l’échec scolaire. Comme si elle lisait en moi, Blanche ne me laissa pas le temps de protester. Elle me tendit l’ordonnance tout en me raccompagnant à la porte de son bureau. Sans se départir de son regard aimanté, elle me serra la main et me souhaita du courage. Ce qui me surprit. Bon courage était un lieu commun en prison, mais du courage… La formule tournait en boucle dans ma tête quand j’en réalisai le sens. Blanche ne voulait pas que je subisse mon quotidien. En me souhaitant du courage, elle m’exhortait à prendre ma vie en main. Et ça commençait par avoir le courage de faire ce choix. Absorbé par mes pensées, je parcourus les coursives et franchis les grilles sans même m’en rendre compte. J’arrivai dans ma cellule.

Les deux détenus avec lesquels je cohabitais étaient rentrés de promenade. L’un d’eux chercha à savoir comment s’était passé mon entretien avec miss remue merde. J’éludai sa question en prétextant un besoin pressant. À travers le drap que nous avions placé autour des toilettes en guise de séparation, je les voyais se foutre de moi. Pour cette fois, je décidai de garder mon calme. Je me rhabillai et dissimulai l’ordonnance sous mon pull. J’étais impatient de la découvrir. Mais il fallait que mes deux colocataires soient endormis. Histoire d’écourter la soirée, dès la fin du repas, je pris les devants en grimpant sur mon lit, le plus haut des deux superposés. Le dernier arrivé dans la cellule dormait sur un matelas par terre.
Je sus qu’ils allaient enfin se coucher quand ils éteignirent la télé. Depuis que j’avais quitté Blanche, les heures m’avaient paru s’étirer. De cette attente interminable naquit une douloureuse jubilation. J’allumai ma lampe de poche sous la couverture et dépliai l’ordonnance. Tout en haut de la feuille, une phrase était inscrite en lettres capitales : 

« LES CHOSES EXISTENT PUISQU’ON PEUT LES NOMMER »

Était-ce le halo de ma torche qui produisait cet effet, mais les mots semblaient se détacher du papier. Ils s’imposaient à moi, me rentraient dedans, cognaient à mon cerveau. Je n’avais jamais réfléchi à ça.
Plus bas, précédé de la mention « prescription du jour, 3 mots à prendre dans l’ordre », je découvris le premier :

« BIEN »

Je pris soin d’appliquer les consignes de Blanche, d’être présent à ce mot. La ville devenait prison, qui devenait bâtiment, qui devenait coursive, qui devenait cellule, qui devint l’inestimable intimité que m’offrait cette couverture tendue au-dessus de moi. Je ne pouvais évidemment pas lire le mot à haute voix, mais je m’attardai sur lui tandis que la phrase d’en-tête résonnait dans mon esprit. Je compris le message de Blanche. Si l’on peut nommer le bien, c’est que le bien existe. Blanche voulait en quelque sorte me reprogrammer, me connecter avec le meilleur en moi. J’étais bouleversé. Je me laissais bercer par la caresse de ce mot. À force de le lire, de le prononcer intérieurement et de le répéter, je sentis une chaleur circuler dans mon ventre. Ce mot agissait en vagues successives d’ondes positives. J’ignore si c’est le mot lui-même qui provoquait cette énergie ou la prise de conscience de ce que Blanche projetait sur moi. Cette sensation ne m’était pas familière, mais ô combien agréable. Je m’en imprégnais puis passai au mot suivant.

« VEILLER »

Je le pris en pleine gueule, comme un uppercut. Je revis ma mère dans l’entrée de notre appartement. À chaque fois que j’allais passer le week-end chez ma petite amie de l’époque, elle ne pouvait s’empêcher de répéter « Tu dois veiller à te couvrir, il fait froid dehors ». Sans le savoir, sans même le vouloir probablement, Blanche avait fait venir ma mère dans ma cellule. Les émotions s’entrechoquaient en moi. Le visage de ma mère tourbillonnait devant mes yeux. Je me surpris à sourire, à lui sourire. Puis l’association entre le mot « bien » et son image omniprésente sous mes paupières humides, s’imposa. Et me donna le vertige. Veiller à faire le bien était sans doute ce que ma mère avait attendu de moi toute sa vie. Blanche avait tapé dans le mille ! Tout prenait du sens, la bienveillance de ma mère et mon incapacité à incarner cette valeur chère à ses yeux, le sentiment de culpabilité accroché à mes semelles depuis mon procès… Je ne pus m’empêcher de me demander si la délinquance était inscrite dans mon ADN. Après tout, je ne connaissais pas mon père. C’est alors que me revint une phrase de Blanche, que je n’avais pas comprise sur le moment :
« Les mots sont si puissants qu’ils peuvent secouer le déterminisme. Il convient de s’en imprégner, de les aimer, d’accepter d’être aimé par eux, de se les approprier, de trouver ceux qui conviennent pour chaque sentiment, chaque situation. » Elle avait ajouté avec conviction « choisissez les mots que vous voulez être, que vous voulez vivre, tout est possible ». Pour la première fois, j’eus le sentiment qu’une échelle était à ma portée et qu’il me suffisait de tendre les mains pour sortir de mon gouffre intérieur.
Je dirigeai ma lampe de poche sur le troisième et dernier mot. Il apparut comme la lumière qu’on aperçoit au bout d’un tunnel, comme une tempête de ciel bleu :
« BIENVEILLANCE »
Je me suis répété ce mot jusqu’à épuisement.

Quand je me suis réveillé le lendemain, mes deux codétenus n’étaient plus là, probablement en promenade. Je disposais de deux heures avant qu’ils ne reviennent éclater ma bulle. Je décidai d’en profiter pour recopier les mots confiés par Blanche. Je nettoyai minutieusement la petite table qui nous servait pour prendre nos repas. La photo de ma mère posée devant moi me donnait l’impression d’être en tête à tête avec elle. Je détachai quelques feuilles de mon bloc de correspondance et pris mon stylo. Chacun de mes gestes était empreint d’une pleine conscience, comme si je m’adonnais à un rituel. Je pressentais que ce rendez-vous avec moi-même serait le premier d’une longue série.
Après avoir rempli une page entière avec les mots de Blanche, me vint l’envie de chercher mes propres mots. Habité par les émotions nées de mon aventure nocturne, je pris le parti de lister tous les mots susceptibles de m’accompagner et de m’aider dans ma quête de bienveillance. Une incroyable frénésie animait mon stylo. Il libérait sous mes yeux ébahis des mots merveilleux, dont la magie opérait instantanément en moi. J’étais pareil au coureur de fond quand il franchit la ligne d’arrivée. Vidé, mais heureux. J’éprouvais une sérénité inhabituelle dans ces murs de défiance. Les mots de Blanche, puis ceux que je tentais d’explorer, tenaient mes émotions négatives à distance. Mieux encore, ils les remplaçaient par une joie irradiante, insondable, intense et palpable. Les mots qui m’avaient blessé et dont je m’étais servi à mon tour pour faire le mal, s’évanouissaient. Ma liste de mots sous les yeux, j’écrivis pour chacun d’eux la fonction que je lui dédiais :

- liberté : mot tuba, qui aide à respirer
- ensemble : mot ciment, qui colmate les fissures
- solidarité : mot pansement, qui répare et guérit
- amitié : mot velcro, qui assemble
- sourire : mot soleil, qui réchauffe
- présence : mot tisane, qui calme et apaise
- choix : mot joueur, qui ose
- confiance : mot couverture, qui enveloppe
- lumière : mot énergie, qui galvanise
- dialogue : mot ampoule, qui éclaire
- amour : mot clé, qui ouvre toutes les portes. 

Je relus ma liste comme s’il s’agissait d’un mantra. Chaque mot émettait une vibration singulière. Je fus pris dans une avalanche d’émotions. Loin de résister, je m’abandonnai au contraire à ce déferlement de sentiments nouveaux pour moi. J’étais à la fois acteur et spectateur de la transformation qui s’opérait. Blanche avait raison, les mots sont magiques. Au cours de nos échanges, ses paroles étaient autant de graines semées en faisant le pari fou qu’elles germeraient, tôt ou tard. J’étais en train de faire l’expérience d’une sensation que je n’avais jamais imaginée : le plaisir d’être à la hauteur. Je commençais à croire en ma capacité à choisir le bien, à être quelqu’un de bien. Je me trouvais d’ailleurs au bon endroit pour me mettre à l’épreuve en refusant désormais d’être un sol fertile pour les semeurs de haine. Je trépignais d’impatience à l’idée de faire part de ma décision à Blanche et de lui soumettre ma liste de mots.

Il me fallait toutefois tempérer mon enthousiasme, car mes deux compagnons de cellule allaient rentrer de promenade. Quand ils arrivèrent, je fis mine de regarder la télé.
 
— Pourquoi t’es pas sorti, t’étais encore avec miss remue-merde ? Remarque, on te comprend, elle est plutôt bonne. Pas vrai, Jeff ? dit-il en s’adressant à l’autre.
Au lieu de m’énerver, comme je l’aurais fait d’ordinaire, je restai impassible et silencieux. Ce qui les déstabilisa et peut-être même leur fit peur. Pour la première fois, j’eus pitié d’eux. Ils m’apparurent plus à plaindre qu’à blâmer. Rencontreront-ils quelqu’un qui portera un autre regard sur eux ? Pourront-ils un jour délaisser leur posture de truands et renoncer à l’illusoire pouvoir qu’elle leur confère ? Leurs regards au papier de verre me firent prendre la mesure du chemin parcouru grâce à Blanche. Nous étions tous les trois détenus, mais eux demeuraient prisonniers d’eux-mêmes, et condamnés à perdurer dans l’erreur parce qu’ils ignoraient l’existence même d’une alternative. Mon attitude les intriguait. Ils étaient rompus à mon comportement habituellement belliqueux, mais totalement désarmés face à mon lâcher-prise. Visiblement, ils le prenaient comme une menace. Ce qui m’assura la tranquillité jusqu’au coucher. Cette nuit-là, mes rêves furent peuplés de feuilles de papier géantes sur lesquels des mots apparaissaient et disparaissaient. À mon réveil, ma première pensée fut pour Blanche. J’étais impatient de la revoir.

À peine arrivé dans son bureau, je remarquai que le bloc d’ordonnances avait disparu. Comme je restais debout devant l’entrée, Blanche m’invita à m’assoir en désignant la chaise en face d’elle. Elle n’eut pas le temps de s’installer que je dégainai ma liste de mots. Pendant qu’elle en prenait connaissance, le trac m’envahit. Je n’étais plus si sûr de moi et je pris conscience de mon impudeur. Le silence fit résonner ma gêne quand Blanche leva la tête et me regarda intensément. Je lisais sur son visage tous les mots que je venais de lui confier. À cet instant, elle rayonnait de satisfaction et ça me rendait plus heureux que jamais.

— Vos mots sont magnifiques, simples, efficaces, doux et puissants, comme les sentiments qu’ils appellent. Je ne suis pas étonnée. Je savais qu’ils étaient en vous et qu’il vous était possible de les retrouver. Je suis ravie de vous rencontrer enfin et très fière de vous connaitre. Je n’ai aucun doute sur le bon usage que vous en ferez, ici et plus tard ailleurs. J’ai vu dès le départ votre bienveillance potentielle. Soyez certain que d’autres horizons que ces murs s’offrent à vous à présent.

Personne ne m’avait fait de si beaux compliments. Je les reçus comme un cadeau. C’était mon Noël d’adulte. Je sentis ma part d’enfant me monter aux yeux. Je partageai ma réflexion personnelle avec Blanche, tentant de lui expliquer le plaisir que m’avait procuré la recherche de mes propres mots, pour finalement me trouver. Je remerciai Blanche de m’avoir fait découvrir le pouvoir de m’émerveiller. Cette séance restera gravée dans ma mémoire comme un souvenir à chérir. Il valait tous les mauvais souvenirs que j’avais accumulés. En temps utile, il prendrait le dessus, j’en avais la conviction. J’étais conscient de vivre un évènement fondateur.
Blanche me rendit ma liste, me remercia à son tour et me dit une phrase qui longtemps fit des ricochets dans mon esprit :
— Vous avez aussi le pouvoir d’émerveiller les autres puisque vous m’avez émerveillée.

De retour dans ma cellule, je cherchais un endroit sûr où cacher ma liste de mots quand un bout de papier tomba par terre. Je reconnus l’écriture soignée de Blanche. Elle m’invitait à poursuivre son traitement très spécial en écrivant une lettre à ma mère. Sa dernière phrase résonnait comme une évidence. Blanche concluait sa prescription par : « Si vous voulez que la roue tourne, il faut la pousser un peu, étonnez-vous ! »

Je n’avais jamais écrit à ma mère que pour lui demander de m’apporter tel ou tel vêtement au parloir. Je me réjouissais de lui écrire une vraie lettre. Je ne devais pas tarder, car mes codétenus finiraient par revenir de la cour de promenade. Je m’installai à la petite table, posai la photo de ma mère devant moi et me mis à rédiger :

« Maman,
Aujourd’hui je ne vais rien te demander. J’ai juste envie de te parler, je veux dire te parler vraiment. Il s’est passé beaucoup de choses ici ces derniers temps. Ne t’inquiète pas, que des choses positives. Je ne te l’ai pas dit la dernière fois que tu es venue au parloir, mais depuis quelques mois je suis suivi par la psychiatre de la prison. Elle s’appelle Blanche et elle a changé ma vie. En me donnant l’envie de changer. Ne t’en fais pas Maman, je ne suis pas tombé amoureux de la psy. Ce que j’ai partagé avec elle n’a rien à voir avec ça. Ce serait trop long à expliquer, mais Blanche m’a prescrit un traitement spécial. Depuis que je prends son traitement, je ne me suis jamais senti aussi bien, aussi vivant, aussi serein. Il ne s’agit pas de médicaments, je te donnerai des détails au prochain parloir. De toute façon, ce qui est important c’est pas comment j’en suis arrivé à te retrouver sur cette feuille de papier, mais que je sois là, prêt à me mettre à nu. Je n’ai même pas peur. Je n’ai plus peur de mes sentiments Maman. Je n’ai plus peur de moi. Au moment où je t’écris, je ressens une joie immense. Cette joie ne me quitte plus depuis que la peur a disparu. Tu vois, même dans ces entrailles de béton, je me sens libre. Blanche m’a libéré. D’un tas de choses. Elle a ouvert les portes de ma prison intérieure. Jusqu’ici j’étais incapable d’avancer et d’envisager une autre route que celle que je me suis tracée à coups de mauvais choix et de délits. Je suis tellement désolé Maman, pour le mal que je t’ai fait, pour mes mensonges, pour mon comportement agressif, pour mes colères et mes absences. Je sais que je ne pourrai pas rattraper le temps perdu. Ce qui est fait est fait, et n’était pas à faire ! Je veux me nourrir de tout ce temps que j’ai perdu pour vivre autrement et ne plus jamais avoir à te dire que je suis désolé. J’ai envie d’être quelqu’un de bien, quelqu’un dont tu seras fière. Tu n’as plus à craindre d’être blessée et déçue. J’ai changé, Maman. Je n’ai pas été l’enfant et l’adolescent que tu aurais aimé que je sois, mais je suis décidé à être un homme bon. J’aspire désormais à faire le bien. Blanche m’a démontré que j’en suis capable. Elle m’a révélé ma part d’humanité. En valorisant ce que j’ai de mieux en moi, elle a modifié ma vision de la vie. Je suis déterminé à porter ce même regard sur les gens, à ne plus être sur la défensive. Toi tu as ce don de voir l’humanité qui se dégage des gens parce que tu es une belle personne. Je t’ai toujours admirée pour ça, même si je ne te l’ai jamais dit. J’avais beaucoup de colère en moi et c’est toi qui en as fait les frais. Tu te souviens, je devais avoir 6 ou 7 ans quand tu m’as emmené au bord de la mer. C’était la première fois que nous faisions une sortie ensemble. Le souvenir de notre arrivée sur la plage est intact. Quand j’ai vu l’immensité de la mer, j’étais émerveillé. De l’odeur du sable et de nos jeux dans l’écume, je n’ai rien oublié. Qu’est-ce que j’étais heureux d’être avec toi, je me sentais invincible à tes côtés ! C’est ça Maman que je veux retrouver. Je veux regarder la vie avec des yeux gourmands. Je veux apprendre, comprendre, donner, aimer. Je veux encore m’émerveiller. Je sais que c’est possible. Si j’ai pu le connaitre ici, dehors ce sera pareil. C’est le choix que je fais, Maman. Quand je me perdais, tu te tenais là comme un phare, pour me sauver. Mais je m’interdisais d’aller vers toi parce qu’il me semblait que je ne te méritais pas. Plus tu pardonnais mes erreurs, plus je me haïssais. C’est fini tout ça Maman. C’est à moi désormais d’éclairer ta route. Je veux t’aimer sans réserve Maman. Je veux incarner cette qualité qui te définit mieux qu’aucune autre : la bienveillance. Ce mot te va tellement bien qu’on pourrait croire qu’il a été inventé pour toi. Maintenant que je suis passé de l’ombre à la lumière, laisse-moi enchanter ta vie Maman. »

Je pliai ma lettre avec soin et la glissai dans une enveloppe avant de la cacher sous mon matelas. Je la donnerai demain au surveillant, en espérant que ma mère la reçoive avant notre prochain parloir. D’ici là, j’avais tout mon temps pour songer aux mille façons possibles d’enchanter la vie de ma mère et la mienne. Mon procès en appel était prévu deux mois plus tard. Je ne le redoutais plus. Avec un peu de chance, ma peine couvrirait ma détention provisoire et je serais libre. Finalement tout ça m’importait peu. J’avais suffisamment de mots pour m’aider et m’accompagner chaque jour. Penser à tous les mots qu’il me restait à apprendre et à tous les sentiments que j’allais pouvoir explorer, me rendait heureux. Même s’il n’y avait pas de gomme au crayon qui avait noirci mon histoire jusque-là, Blanche me permettait d’en écrire une autre. Elle m’offrait le langage, cette formidable liberté. Chaque mot nouveau allait agrandir mon monde et repousser l’horizon.

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Jo Kummer · il y a
Cerise est en route pour le grand prix, mon soutient au (Le pouvoir des mots) Jo.!
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Cerise R. · il y a
Jo, j’ai déjà gagné le prix le plus précieux : les lecteurs qui ont pris 15mn de leur temps pour découvrir le pouvoir des mots. Merci d’en être Jo
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M. Iraje · il y a
Une thérapie libératrice qui permet aussi au lecteur de s'évader ! Ce pouvoir des mots, qu'ils soient écrits ou lus, ouvre bien des portes.
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Cerise R. · il y a
Merci M. Iraje d’être venu capter le pouvoir des mots et pour tes encouragements.
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Françoise Desvigne · il y a
Captivante nouvelle ! Les mots guérissent les maux ! Une invitation à lire "Erreur d'impression" en lice et "Le lion en cage" qui m'a fait penser à votre texte. Encore bravo !
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Cerise R. · il y a
Merci Francoise pour votre lecture et votre appréciation. L’occasion pour moi d’aller découvrir votre plume.
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Guy Bellinger · il y a
Guérir par les mots, la découverte de soi par les mots... quelle merveilleuse thérapie. Félicitations pour ce texte original, passionnant et pétri d'humanité.
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Cerise R. · il y a
C’est vraiment gentil ces mots Guy, et surtout d’être venu jusqu’ici. Un grand merci
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Philippe Clavel · il y a
un très joli texte, bien rédigé sur le pouvoir thérapeutique des mots
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Cerise R. · il y a
Merci Philippe, les commentaires comme le vôtre ont aussi un pouvoir : celui de me motiver à poursuivre mon exploration des mots.
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Zouzou · il y a
La réinsertion par les bons mots propres à chacun...quel bel altruisme ! Merci Cerise
en lice poésie, si vous aimez...

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Cerise R. · il y a
Merci d’être venu dans mon univers et de m’inviter dans le vôtre. J’aime les mots, j’aime donc passionnément la poésie sous toutes ses formes.
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Pascal Dut · il y a
Géniale histoire, et une agréable impression qu'elle m'ouvre à moi aussi quelques portes. Ça me touche beaucoup...
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Cerise R. · il y a
Pascal je suis émue par vos mots, vraiment touchée... MERCI
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lucile latour · il y a
la prison intérieure s'ouvrira kes mots y sont là pour quelque chose... bravo. viendrez vous me retrouver sur ma page?
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Cerise R. · il y a
Merci pour votre lecture et votre retour Lucie. Votre présence ici me donne à nouveau l’occasion de poursuivre ma découverte de votre univers. J’avais lu « Sur le chemin qui mène au puits » et je me souviens d’un très bon moment de lecture.
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Fred Panassac · il y a
Ces mots ouvrent des portes virtuelles avant d’écarter les barreaux de la prison. Un beau texte, doté de personnages denses et attachants, merci Cerise !
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Cerise R. · il y a
Quel joli commentaire ! Je suis honorée de ta présence ici Fred et vraiment je te remercie pour ce retour encourageant.
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Julien1965 · il y a
Oh, c'est vraiment très beau, très original ce que vous avez écrit sur le pouvoir des mots. Et c'est aussi très bien écrit. Alors bravo !
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Cerise R. · il y a
C’est très gentil Julien de m’avoir lue et votre retour me touche. Vos mots ont le pouvoir de me motiver à poursuivre mon cheminement, «c’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup » ;-) Alors merci Julien.

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