Le Pouvoir des larmes

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Que des poèmes ? Mais non, je suis également scénariste de BD, voir mes histoires à une planche ici : http://short-edition.com/auteur/anna-kutuzov Après avoir écrit toutes sortes de récits  [+]

« L'impact des gouttes sur le métal la terrifie, ses mains étant liées, elle devait absolument attraper ces larmes tombées du haut avec la cuillère qui était dans sa bouche, obligée sinon l'autre femme attachée dans un filet au plafond serait morte. »
— Je remercie Stéphanie Worms pour cette lecture en avant première d'un extrait de son nouveau thriller Le Pouvoir des larmes qui sortira le lundi prochain. Nous, à l'émission L'Invité, on a hâte de le lire.
À la DPJ de Paris, une femme avec des cheveux emmêlés entre pour faire une déclaration.
— Il y a quatre ans, j'étais admise dans un hôpital déposée par un inconnu. Pendant tout ce temps... J'avais un véritable trou de mémoire de la semaine qui précédait. Mais aujourd'hui j'étais en train de nettoyer le sol quand j'ai entendu... C'était un auteur célèbre à la radio qui décrivait une scène horrible, une scène que j'ai moi-même vécue ! Depuis, c'est comme des flashs, mais j'en suis certaine, moi : si j'ai réussi à m'échapper, c'est que sûrement l'autre femme a été tuée à cause de ça.

Une heure après, cette femme est dans la salle d'interrogatoire. Viviane, la criminologue, vient d'y sortir. Après avoir dressé son profil, elle essaie de convaincre son commandant d'ouvrir une enquête. Elle lui dit :
— Le traumatisme de cette femme est tout à fait crédible. Non, je ne pense pas qu'elle a pu inventer une histoire pareille... Un ravisseur qui collectionne des larmes ! De plus, je juge cohérente sa décision de travailler en tant que femme de ménage, c'est son inconscience qui essaie de la protéger. Avocate à 22 ans, elle est devenue complètement soumise et obéissante.
— Bon, l'analyse psychologique, je n'en sais rien, dit le commandant Pascal Lizeux. N'empêche que cela ne nous dit rien sur la victime.
— Mais si, puisque elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau ! Oh, désolée ! je ne voulais pas... C'est-à-dire qu'elle l'a décrite ainsi : même couleur et coupe de cheveux, la même couleur des yeux, le même teint. Le témoin est tout accablé par un sentiment de culpabilité et je doute que ce soit une projection ou un faux souvenir.
— D'accord, j'ai compris. Il faut que l'on se concentre sur la victime. Portrait-robot, dossiers de disparitions, tout. Nous, on va faire une petite visite à cette Stéphanie Worms.

Chez Madame Worms, qui se montre aussi réticente à coopérer que son éditeur en raison de la rentré littéraire, Pascal et Viviane obtiennent tout de même une copie du livre. L'éditeur insiste de le publier comme prévu. De son côté, Stéphanie proclame que c'est une histoire inventée à cent pour cent.

Au retour à la DPJ, il y a du nouveau. Ayant croisé le portrait établi et la date de l'hospitalisation du témoin, l'équipe a pu identifier la victime, elle avait 25 ans. Les deux travaillaient à Paris mais habitaient en banlieue, en l'occurrence, le 92, Hauts-de-Seine. De milieu différent, elles ne s’étaient probablement jamais vues auparavant.
— Vous, vous pensez quoi de ce ravisseur? demande Pascal à Viviane.
— Pas trop agressif, il cherche à prouver une certaine supériorité envers les femmes, ça oui. Toutefois, les faire pleurer, une avocate et une vendeuse, dans une sorte de jeu, cela peut relever de la poésie.
— De la poésie ! Là, c'est limite.
— Strictement au sens ironique et intelligent du terme, hein. Ce n'est pas seulement un jeu pour lui, c'est très détaillé ce qu'il fait. Une forte dépendance existe déjà entre une cliente et une avocate. Et il y a un niveau symbolique aussi. Notamment, cette mise-en-scène... Un équilibre délicat entre la femme pendue en haut et la femme en bas est établi selon des règles de jeu, des lois.
Si on s'imagine être à mi-hauteur entre les deux, on se trouvera devant l'image qu'elles évoquent : la balance de justice. Au niveau sémantique, la femme qui s'échappe signifie trahir l'autre, en d'autre terme, la vendre, ce qui recoupe la profession de la victime. Voilà.
— Bon, l'analyse littéraire c'est pour plus tard. Intelligent et sensible, sachant qu'on n'a que quelques jours jusqu'à la sortie de ce bouquin, moi je vois une forte chance que cela l’incite à agir. Alors, suspecte ou en danger, on va mettre cet écrivain en surveillance.

Ce soir, seule dans sa maison, Viviane se met à lire et à analyser Le Pouvoir des larmes.
— Voyons !... Comme c'est fascinant, entre les lignes, elle souligne en fait que depuis le temps médiéval, il y a ce mélange du physique et du sentimental et cela passe par l'œil. Une pénétration de l'âme. Susciter l'amour par des flèches droit dans l'œil, c'est ce qu'on attribue déjà dans les mythologies antiques à Éros ou Cupidon. De même, les larmes qui justement font partie de la protection des yeux, un soi-disant mécanisme naturel ou automatique, sont réellement un miroir ou une métaphore de l'état psychique : l'embarras, la peur, la peine d'amour, l'excitation. Ce roman met l'accent sur l'intensité dans les rapports humains, une intensité dangereuse voire mortelle qui n'exclut personne. Les personnages masculins tout comme Tristan et Aucassin ne sont pas des pleurnichards, ils ont subi une forte expérience terriblement humaine. Quant à l'affaire en question, situé au début de l'intrigue, elle illustre bien l'intention du ravisseur. Le ravisseur tourmente les deux femmes, ensemble elles doivent remplir 5 mm dans un verre doseur. Pour lui, cela fait partie d'un mysticisme, elles ne servent qu'à la production des larmes d'un certain type, dans ce cas là, les larmes de peur. Il les aurait droguées pour ensuite peut-être les libérer, mais une des femmes capturées a fui, elle a averti la police qui est arrivée sur le lieu pour trouver l'autre femme morte d'une balle dans la tête et deux mètres plus bas son sang qui s’asséchait.

Le matin, Viviane contacte Stéphanie par téléphone. Elle la confronte en désignant les parallèles entre les deux histoires. Cette fois-ci, Stéphnie est attentive, elle semble surprise. Viviane est portée à la croire. Mais comment a-t-elle pu savoir les détails d'un événement réel ? Une vision fruit du mysticisme ?! Reste encore la possibilité que quelqu'un ait semé cette histoire, par une série de suggestions, visuelles ou autres. Quelqu'un qui connaît bien cette affaire, un ancien enquêteur, une victime ou peut être le ravisseur en personne.

Lundi. L'équipe scrute encore un tas de lettres de fans sans succès. Une séance de signature est annoncée à la radio sous peu. Pourtant les agents de police n'ont pas signalé une sortie. Pascal et Viviane sont en route. Malheureusement la séance est déjà close. À la porte, ils reçoivent un appel, c'est un des agents qui voulait indiquer que l'auteur est toujours dans sa maison ! Déterminé, Pascal identifie l'éditeur de Stéphanie en salle, il lui pose la question. Et bien, paraît-il que c'est un sosie : « C'est pratique quand on est célèbre », dit-il. Pascal enrage, Viviane est pour le moins curieuse.
— Pourquoi vous ne nous avez rien signalé ? Quand même... un « petit détail » comme ça. Maintenant, si vous voulez bien, je vous demande de m'accompagner, on va en discuter un peu.

Convoquée mais toujours absente, le sosie s’appelle Claire Fontaine, 45 ans. Elle travaillait dans un jardin d'enfants, il y a 20 ans. Pendant cette période, il y a eu quelques incidents, rien de spécial selon la directrice, mais il paraît que ces « quelques incidents » ont justifié son licenciement. En entendant, que parmi ces incidents, il y avait une paire de jumeaux, Viviane crie soudain :
— Mais alors ! c'est ça ! des jumeaux ! C'est le dénominateur commun. Une insistance sur la ressemblance physique, puis un sosie et maintenant des jumeaux. Le crime a certainement un rapport avec l'enfance. Quelque chose d'irrésolu, un traumatisme. Je ne serais pas étonnée de découvrir que ces frères jumeaux ne sont plus en contact, rajoute-t-elle.
— Très bien, trouvez-moi ces jumeaux.

Claire Fontaine entre enfin à la DPJ, elle s'explique qu'elle était dans un endroit sans réseau. Elle avoue être très admirative de Stéphanie, c'est même la raison pour laquelle elle s'est fait embaucher chez elle. Sans trop attendre, on lui montre les photos récentes des jumeaux. Elle identifie l'un d'eux.
— Celui-ci, avec les cheveux longs. Oui, je me rappelle, il m'a observé un jour lors d'une séance de signature.
— C'était quand ? demande Pascal.
— Il y a deux mois.
— Et il n'a rien dit ? Est-ce qu'il vous a fait passer quelque chose ?
— À moi ? non. Mais il n'arrêtait pas de fixer son regard sur moi. C'est important ?
— Pas nécessairement.
Pascal sort et Viviane le suit.
— Je ne comprends pas, on ne veut pas l'interroger sur « les incidents » ? Il faut que je comprenne, que nous comprenions.
— Il y a trop de bruit quant à cette enquête. Il est déconseillé alors qu'on dévoile nos suspects à quiconque. Deux mois, reprend-t-il, c'est-à-dire avant que Stéphanie ait commencé l'écriture de son dernier roman. Et puis, j'ai reçu un message, on a eu l'autre jumeau.

L'autre jumeau, David Dubois, a déclaré qu'il ne connaissait pas Stéphanie Worms et qu'il ne savait même pas si son frère était en vie. Viviane et Pascal entrent en remplacement des deux autres membres de l'équipe.
— Bonjour, David. Je m'appelle Viviane, je suis psychologue, elle lui adresse le parole avec une voix calme et rassurante. J'ai quelques questions qui peuvent vous paraître étranges. Quand est-ce que vous avez pleuré pour la dernière fois ?
— Pardon ?
— Répondez à sa question, intervient Pascal.
— Je ne pleure plus.
— Et pour quelle raison ?
— Je disais que je ne pleure pas.
— Vous savez, souvent cela est lié à un événement qui s'est produit dans l'enfance. Vous avez pleuré quand vous étiez petits, votre frère et vous ?
— Oui, sans doute. Pardon, je ne comprends pas, vous m'arrêtez, c'est ça ?... Car je n'ai rien fait, moi, à cette Stéphanie. Alors si je suis bien libre...
David sort de la DPJ, il entre dans la première librairie qu'il voit. Puis il procure le dernier de Stéphanie Worms en édition de poche. Ensuite, sans trop d'élégance, il se précipite pour retourner chez lui. Ce qui était surprenant ne tenait pas au fait qu'il l'a lu d'un trait, mais à une larme qui a glissé sur sa joue, sa première depuis l'enfance.

Entre temps, l'éditeur rend visite à Stéphanie. Il la conduit en voiture. Puis, en apercevant la voiture qui les suit, il passe au feu rouge sans laisser une chance aux policiers derrière lui.

À la DPJ, on a pu localiser l'autre jumeau, Jonathan, il admet hardiment que c'était bien lui qui a identifié Claire Fontaine à la séance de signature. Il raconte qu'elle les avait fait pleurer tous les deux. Selon lui, elle leur avait fait honte en les déshabillant à chaque mauvaise réponse de l'autre. Par conséquent, il a rompu tous ses relations avec sa famille.
Viviane souhaite tant continuer l'interview mais le temps presse. Pascal a reçu le message que Stéphanie s'est enfuie ou pire qu'elle avait été enlevée par son éditeur. « Claire peut très bien être derrière tout cela », raisonne Pascal.
Ayant trouvé que la sœur de Claire avait une maison près de Forêt Verrières le Buisson, Pascal et Viviane ont effectué le voyage jusque-là. C'était une maison abandonnée qui flanquerait la trouille à n'importe qui. À l'intérieur, un filet accroché au plafond et dans lequel se trouvait un squelette. Est-ce bien la victime ? Où sont passés Stéphanie et l'éditeur ? et où est Claire ?

Loin de là, la voiture de l'éditeur se gare, il fait sortir Stéphanie. David les suit, il tient un pistolet dans sa main. À l'intérieur, Claire les attend, elle leur souhaite bonsoir de son siège situé au milieu de la chambre. Une chaise à laquelle est liée.
David prend le relais. C'est lui qui mènera dorénavant son enquête à lui. Il veut à tout prix comprendre.
— Bien, tout le monde connait Claire, ou pense la connaître, corrige-t-il avec mépris. Maintenant, Stéphanie, tu m'expliques comment tu as parvenu à connaître cette scène horrible que j'ai vécue, ou bien je vais buter ton éditeur devant tes yeux.
— Je vous dirais tout ce que vous voulez. Il y a deux mois... Il y a deux mois, un des mes serviteurs a osé me demander si je crois que les larmes ont un pouvoir mystique. J'étais en train de faire du yoga et j'ai répondu que je n'y avais pas pensé mais oui. Il m'a laissé une lettre. Je l'ai viré sur place. Puisqu'il est interdit à mon personnel de se mêler à mon écriture. Cela ne se fait pas.
— Qui a écrit cette lettre ? Qu'est-ce qu'il y avait dedans ?
— Elle n'était pas signée, je l'ai brulée à la demande de celui qui l'avait écrite. C'était simplement des listes : une liste de sentiments suivie d'une liste des jeux d'enfants. Il y avait aussi deux petits dessins qui m'ont aidé dans l'écriture. Je ne voyais plus rien, il fallait que j'aie terminé ce livre.

« Il faut que je termine ma déclaration », a dit Jonathan. On ne peut pas attendre Pascal et Viviane qui étaient à ce moment-là toujours en route.
— Du moment où elle m'a pris les larmes, je ne vis plus de la même façon. À force de chercher Claire, j'ai trouvé une de ses victimes au bord de la route, elle faisait du stop. Elle m'a tout raconté mais soudain elle s'est évanouie. Je l'ai déposée à l'hôpital. C'était affreux. Du coup, j'ai commencé à écrire nos deux histoires. Un jour je le dénoncerai, je me disais. C'est après le jour de la dédicace, quand j'ai cru voir Claire, que j'ai décidé de contacter cet écrivain, de lui transmettre ces horreurs dont Claire était capable. Pour cela, j'ai payé un de ses employés, pour qu'il lui donne personnellement une enveloppe.

Des sirènes devant la maison des parents de David et Jonathan Dubois, pourvu que ce ne soit pas trop tard.
— Hier, j'ai pleuré pour la première fois depuis mon enfance, depuis Claire, dit David en dirigeant son regard sur elle. Toi, tu voulais garder ton parcours atroce en secret et bien maintenant tout est fini.
Il vise sa tête.
— Pleure ! maintenant ou je tue ton écrivain préféré.
Or Claire ne pleure pas. David se rapproche de Stéphanie encore plus, qui à son tour ferme les yeux.
— David, arrête ! hurle, Jonathan qui vient d'entrer.
David laisse tomber son arme tout seul. Les deux jumeaux pleurent dans les bras l'un de l'autre.
— C'est fini, tout est fini maintenant, dit Jonathan.
Tout le monde est ému devant cette scène. Seule Claire, liée toujours, pleure comme un bébé en révélant : « Je les veux ces larmes de retrouvaille, ne les gâche pas, c'est trop cruel ! ».

— Ça c'est poétique, dis le commandant Pascal Lizeau.
— Non, je ne vois pas, lui fait Viviane.
— Des gouttes de larmes innocentes qui tombent sur un pistolet, un outil en métal qui a failli tuer cette femme malade ou son idole. Mais, mine de rien, finalement ce sont les larmes elles-mêmes qui ont fait le plus de dégât.
— Ça alors ! Le pouvoir des larmes ce n'est pas faux !
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