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Le poulpe qui mange la tête

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Qualifié

Mais qu’est-ce qui m’a pris d’accepter cette balade. À vélo en plus. Le moyen de transport le plus con que j’ai jamais utilisé.
— Camille putain t’es où ? 
Mes poumons me remercient gentiment pour les trente clopes quotidiennes, en sifflotant gaiement à chaque fois que j’espère ingérer un peu d’oxygène.
Merde, je suis sûr que je frôle l’arrêt cardiaque.
Ça y est, je la vois en bas du chemin, enfin... de la piste. Je ne sais pas si ce qu’on appelle la vieille route Zonza - Quenza est un chemin ou une piste. Tout est une question de relativité... corse.
Je rêve ou elle se fout de ma gueule ?
En même temps, j’imagine assez bien ma dégaine. Le magnifique tee shirt « Trail de Bavella 2009 » délavé et qui me serre honteusement au niveau du ventre. Un vieux short dont l’élastique détendu laisse voir mon slip (oui parce que je suis « slip » et fier de l’être). Mes chaussettes ont été blanches... un jour... et bien entendu, je n’ai pensé ni à prendre de l’eau, ni une casquette. Je transpire abondamment comme une huître ouverte rend son jus, mes cheveux bouclés roux et mi longs maintenant se collent à mon front, mon cou, et ont la fâcheuse manie de colmater les orifices de mes yeux. J’expire difficilement, et grâce à mes origines irlandaises (merci maman), je suis certainement aussi rouge que les tomates mûres de notre voisin, Amid.
— Allez O’Shea... Bouge tes fesses, ce n’est que de la descente ! me crie Camille qui est, à la voir, soit en train de compatir douloureusement à ma souffrance, se pliant en deux à cause d’une appendicite aigüe, soit morte de rire à en pleurer en se tenant les côtes.
Sachant que l’appendicite lui a été enlevée à 13 ans, et connaissant le caractère de mon épouse, ma femme se fout définitivement de ma gueule.
Elle a réussit ce qu’elle tente depuis un mois : me faire sortir de mon trou.
En arrivant jusqu’à elle, elle me dégage les cheveux des yeux et m’embrasse... comme avant.
— Ça c’est mon sportif ! 
— Mouais, c’est facile de se moquer quand on ne fait que ça de la journée !
— Faisait, rectifie-t-elle en me lançant un clin d’œil. Et puis, guide de randonnée ce n’est pas Eddy Merx hein ! Regarde comme c’est beau !
Elle me montre le paysage. Nous avons quitté la D 420 avant le camping « u foconu » il y a un petit moment, pour prendre les sentiers de l’Alta Rocca, traverser une prairie mais surtout des forêts, ses forets adorées, et nous rendre à Quenza.
Je me sens déjà au bout du rouleau alors que je connais ce trajet par cœur, 5 kilomètres environ, une petite heure à pied (enfin pour des touristes, parce que pour ma folle à moi, c’est 30 minutes en petites foulées). C’est la première ballade que nous avons faite ensemble, quand je suis arrivé en Corse... C’est à la rivière qu’on s’est embrassé, ou sur le pont... La rivière ou le pont ? Merde, je ne me souviens pas. Ce n’est pas possible. Je ne peux pas oublier ça !
— Camille, notre premier baiser, c’était où ?
— Ben ici
— Oui, ici, je sais ; mais où exactement ?
— Ùnsapèmancuchìmondu...
— Comment ça t’en sais rien ? Tu te fous de qui ? Toi qui connais les dates importantes et qui me rabats les oreilles avec ta mémoire d’éléphant ?
— Eh !!! Calme toi, t’es déjà tout rouge !
Elle rigole un peu plus en disant ça, j’adore son sourire.
— Faudrait pas que tu me fasses un infarctus maintenant ; on serait beau tiens ! Voyons... c’était sur le pont.
— AH QUAND MÊME !
— Non la rivière. Le pont où la rivière, j’en sais rien. C’est quoi ces questions ? On est venu ici des centaines de fois ! T’as vu ? Paul a viré sa came.

Elle tend sa main vers un coin de la prairie que nous traversons. À l’orée de la forêt, il y avait une toute petite parcelle, cachée par les fougères hautes que Paul, un des meilleurs amis de Camille, utilise, ou du moins utilisait pour faire pousser deux, trois pieds d’herbe.
Consommation personnelle, et pour les amis.
— Il a tout viré ? me demande Camille.
— Comment te dire ma chérie... Tu n’as pas abandonné que moi, partir d’ici aura aussi impacté pas mal de monde.
C’était un coup bas, je le sais, mais c’était plus fort que moi. Elle souffle, ne répond pas et me fait signe d’avancer.
Nous continuons à marcher dans le silence, oui, parfaitement, à marcher. Je pousse ce vélo et mes poumons reconnaissants n’imitent plus un serpent asthmatique à l’agonie. Camille est devant moi, tee shirt blanc, pantacourt noir, chaussures de randonnée, ses cheveux noirs comme le geai sont tirés en arrière en chignal. (Le chignal est pour Camille l’accouplement douteux entre un chignon et une que de cheval. Ça ne ressemble à rien de bien concret. C’est un début de queue de cheval, dont la « queue » reste coincée en l’air, ou vers le bas.)
Elle continue d’avancer vers un début de forêt. Le sol se couvre d’un tapis de feuilles de chênes, et face à nous, les arbres majestueux cèdent leur place à d’autres essences.
L’alternance des paysages ici me fascine depuis longtemps. Mais c’est Camille qui me les a fait aimer vraiment. Rien que dans ce chemin, on alterne prairie, chaînerais ombragées au sol mousseux, vaux tortueux de pierres ressemblants à la garrigue provençale. À d’autres endroits, les conifères sont si vieux, si hauts, et d’une telle circonférence, qu’on se croirait au Canada. Et puis l’eau fraîche, pure, cristalline des sources abondantes, tombant en cascades dans les innombrables piscines naturelles, appréciées de tous. Sans compter les montagnes, nos aiguilles... Bavella.
En entrant dans le bois, les branches se font plus basses, le feuillage plus dense. Les chênes nous entourent affectueusement, l’ombre bienfaisante nous protège des rayons du soleil de juin qui essaient de percer le feuillage dru. L’atmosphère se détend, se fait plus intime.
Camille se tourne vers moi :
— Tu as meilleure mine.
— Merci
— Je veux dire tu as meilleure mine qu’il y a un mois.
— Tu es revenue
Silence à nouveau. Elle veut me dire quelque chose, elle va le faire mais elle sait que je ne veux rien entendre.
— Fais gaffe à tes pieds, avec toutes ces racines.
Ok maman... je ne m’attendais pas à cela.
— Oui, enfin, je connais un peu, même si je ne suis pas à cent pour cent d’ici... Je gère depuis le temps, non ?
Elle sourit. Même de dos je sais quand elle sourit. Ses épaules se contractent légèrement en remontant.
— Tu n’aurais pas dû m’écouter, pour le vélo j’veux dire, entre les racines et les pierres tu vas vraiment en baver.
— C’est ma première sortie depuis un mois, autant que j’en bave vraiment.
Elle m’attend et se tourne vers moi. Ses yeux sont tristes. Ah non pas ça, une blague pourrie comme avant, un gag, n’importe quoi mais pas de sérieux aujourd’hui.
— David... tu sais que je ne peux pas rester.
— Rhoooo tu gâches tout ! On ne peut pas en parler plus tard ? T’es là, c’est tout ce qui compte.
— Oui mais il faut que tu apprennes à vivre sans moi. Je ne pourrais pas revenir à ton secours dès que tu déprimeras. Nous deux c’est fini, et rien ne pourra changer la donne.
— Tu fais chier Camille. Ouais... Vraiment, vraiment chier. Le premier arrivé au pont !
Je pose le vélo contre un arbre. Personne ne me le piquera, je le retrouverai à mon retour, et je pars en petite foulée. Je ne veux pas qu’elle me voit dans cet état.
Chuis un mec bordel. Un mec... qui s’est écroulé comme une merde il y a 7 mois, 14 jours et une dizaine d’heures.
Je regarde la route en faisant attention de ne pas tomber. Le soleil chauffe le sentier de pierre que je viens de prendre, il chauffe mon dos et exhale de la terre et des plantes alentour des senteurs boisées. Les restes de murets en pierres sèches, écroulés depuis des centaines d’années et couverts de mousse et de lichens me montrent le chemin. Tout comme le crottin attestant du passage régulier de cavaliers.
Camille et moi, on se connait depuis le Lycée Polyvalent de Porto Vecchio. Ma mère juive irlandaise, devait refaire sa vie avec un sale con et j’ai préféré suivre mon père français aux origines corses dans l’île de beauté. J’avais 14 ans. Autant vous dire que le changement climatique fut brutal, mais loin d’être désagréable. À la rudesse du climat et des paysages immenses de l’Irlande, j’ai fait face à la douceur de vivre du sud, et à ses tableaux variés et enchanteurs. Tellement de différence sur une seule île, que Maupassant désignait comme « une montagne dans la mer » ! Ses plages de sable blanc baignées de soleil, au cœur de falaises indomptables. Le maquis garrigue, regorgeant de figuiers de barbaries, de thym, genévrier, arbousier, cytise, lavandes odorantes, chèvrefeuille enivrant, arbustes aux griffes acérées. Ce maquis, mangé par une forêt de pins maritimes ; plus haut, les arbres centenaires prennent leurs quartiers : châtaigniers, hêtres, chênes liège par bouquets et quelques bouleaux se gorgent de l’humidité bienfaisante des montagnes parfois enneigées. Bref, on passe difficilement en Corse sans en tomber amoureux. Dans mon cas, je fus doublement amoureux.
Mon père était un cuisinier renommé en Irlande, à Dublin. En quittant tout ce qu’il avait construit avec ma mère, il désirait renouer avec sa famille et avec l’humilité qui avait toujours été la sienne.
Son ami d’enfance n’avait jamais bougé de son île natale. Il le surnommait Battistu il Bucarone, qui signifie « Baptiste la grande gueule ». Et quand je l’ai vu, j’ai compris. Contrairement à mon géniteur, petit, svelte, avec une « gueule » de don juan italien, Battistu, faisait deux fois sa largeur, deux têtes de plus, et possédait des pelles à la place des mains qui vous incitaient à lui donner votre montre lorsqu’il se renseignait sur l’heure. Ce géant, donc, avait repris le restaurant paternel, à Porto Vecchio. Si vous connaissez, allez dans le centre historique, il y a, près de l’église Saint Jean Baptiste, une rue presque piétonne (notez le presque) où il y a là le Bivaccu.
Mon père, à peine arrivé, eut une place en cuisine, à la direction des fourneaux. De là, on a eu un appartement vieillot sur les remparts et avec vue sur le port de Porto, et moi, j’ai rencontré Camille. Parce que Camille c’était la fille de... Allez, dans le mille, du « Bucarone ».
J’ai été sous son charme au moment où, dans le restaurant, un dimanche, elle a posé les yeux sur moi, et a dit sans me quitter du regard
— C’est quoi ce Pinzutu ?
J’ai trouvé ça charmant, jusqu’à ce que je comprenne que ce n’était pas très valorisant. Malgré ma double nationalité irlandais/pinzutu, je suis resté pendant longtemps le un demi étranger à ses yeux.
Mais, la proximité de nos pères rendait nos rencontres fréquentes, une amitié solide se nouait. Ça m’allait. C’était mieux que de ne pas la voir. Quant à moi, j’avais acquis une petite renommée au lycée, en monnayant des copies d’anglais défiant toute concurrence.
J’alternais entre Porto et Zonza. Le village de nos pères. Mémé, la grand-mère de Camille, avait une maison là haut, pas loin de la place de l’église. Nous y passions souvent le week-end.
Plus tard, je n’y passais que les vacances scolaires, sur ce qui était devenu mon île. Je finissais mon année de médecine à Nice avant d’entamer un cursus de deux ans pour devenir kiné. Camille m’avait rejoint pour quelques stages qu’elle passait à Tende ou Roquebillière, afin de se perfectionner comme guide et accompagnatrice. Mais nous nous complaisions dans ce rôle d’amis intimes.
Je finissais ma dernière année et étais rentré pour deux semaines au village. Je ne voulais rien faire d’autre que profiter de Zonza, des potes de mon père et surtout, de Camille. Malheureusement, c’est le décès de mémé qui nous avait réunis.
Le jour de l’enterrement, juste après la mise en terre, Camille disparut. Son père m’avait dit d’aller la chercher sur le vieux chemin de Quenza. J’y suis allé en courant (oui, ma condition physique était bien différente, ainsi qu’un corps de dieu grec).
Je l’ai trouvée sur le pont en train de pleurer, je l’ai prise dans mes bras, elle n’a rien dit. Je la serrais doucement, le nez plongé dans sa chevelure épaisse et noire qui sentait le soleil.
Nous étions au-dessus d’une de ces piscines naturelles qui pullulent chez nous. Et puis elle s’est tournée, presque violemment ; ses yeux noirs noyés de larmes et son nez rouge d’avoir trop pleuré, me mirent à terre. Je n’ai pas eu le temps de dire un mot. Elle s’est collée contre moi, a pris mon visage dans ses mains, et a posé ses lèvres sur les miennes.
Ok, j’veux pas faire la gonzesse, mais mon cœur a accéléré comme un dingue, avec une crampe de fou dans le bas ventre, puis des papillons. Quand nos langues se sont rencontrées, je ne sentais plus l’eau froide sur nos chevilles.
Sur nos chevilles... Non, on était sur le pont, ça y est je mélange tout. Il faut que je me souvienne. On était sur le pont ou au milieu de l’eau ? Je ne peux pas oublier ça bordel, pas notre premier baiser !
J’entends le bruit de l’eau depuis quelques minutes et le léger grondement de la rivière se rapproche.
Camille ne m’a pas dépassé, mais je n’ai aucun doute, elle n’est pas loin.
— Camille ! Où t’es ? Allez, ça doit faire au moins 5 bonnes minutes que tu es arrivée.
— Je cherche le pont mon Carùculu ! me répondent les fougères imitant impeccablement sa voix.
Je savais qu’elle n’était pas loin, et moi, je me suis engagé dans un chemin trop au sud. Je remonte tranquillement suivant l’aval de la rivière. L’eau est translucide, lassant voir les pierres et les fonds. Plus loin, les feuillages s’y reflètent, lui donnant une couleur émeraude quasi irréelle.
Des bruits dans les buissons me font sursauter. Un sanglier ? Un cochon sauvage ? De toutes ces années passées en Corse, je me suis rarement fait courser en forêt, alors je continue de croire en ma bonne étoile. Une silhouette énorme, massive, sort du fourré en remontant sa braguette. Cette moustache broussailleuse, ce pantalon kaki, et cette chemise à carreaux me rappellent le responsable ONF. Peu de personne savent aussi bien porter la chemise à carreaux bordeaux qu’Ange Casigrelli.
— Oh Carùculu ! Tu parles tout seul, t’es pas scemu ?
— Mais non m'sieur Ange, Camille est en train de repérer le pont, on a fait la course.
Son regard s’assombrit,
— Ah ! soupire-t-il en baissant les yeux. Tu lui passeras le bonjour. Bonne journée Caracùlu.
Carùculu ? C’est à vie, c’est pour moi, c’est un cadeau de Camille. Ça veut dire mon chou, mon petit chou. Elle m’a affublé ce surnom pathétique un jour, à mon anniversaire, ou au sien, je ne sais plus, mais ça a fait rire tout le village et depuis, je suis LE carùculu du coin !
Ça n’a pas une consonance ridicule et grotesque, n’est ce pas ?
Je n’ai pas le temps de dire à Ange de m’accompagner qu’il repart en grommelant, en direction inverse vers Zonza.
Il est bizarre.
Entre les branches, j’aperçois la structure en fer du petit pont en hauteur.

C’est marrant la vie, il y a 7 mois je touchais le fond, le mois dernier, Camille revient dans ma vie, et m’aide à remonter la pente, et aujourd’hui, je me sens capable de sortir et de parler à un autre être humain.
Un arbre est tombé sur l’autre rive, près de la petite plage (je vais situer : ce que nous appelons ici une plage est l’enchevêtrement de deux ou trois grosses pierres polies par les ans, le vent, l’eau et le soleil, ou nous avions l’habitude de nous asseoir, les pieds dans l’eau). Je décide de m’y rendre. J’enlève chaussettes et baskets, manque de me rompre le cou deux fois en glissant sur les premières pierres mouillées :
— Ahhhh ! Elle est froide !
Je soupçonne Camille de m’observer et d’attendre le bon moment pour me sauter dessus.
Je traverse et me pose enfin sur la plus large des pierres.
Mon portefeuille me gène et j’en profite pour vérifier que les photos de Camille sont bien à l’intérieur.
Les vaguelettes du courant appliquent un léger mouvement à mes pieds qui finissent par trouver la température tout juste vivifiante (vivifiant, c’est le mot employé par les gens pour vous entraîner vous aussi dans une eau gelée, eau dans laquelle, intelligemment, vous n’aviez pas jugé bon de vous jeter, contrairement à ceux qui se vivifient en barbotant).
La première photo, c’est Camille à notre mariage. Elle a une robe de dentelle blanche de sa mère, une voilette, les cheveux attachés juste en haut par une tresse piquée d’asphodèles d’un blanc immaculé (elle avait eu le bon goût de renoncer au chignal pour cette occasion). Elle rit à gorge déployée. Elle déteste cette photo, moi je l’adore. Elle trouve son sourire trop grand, on voit ses gencives, et elle n’aime pas cela. Pour moi, quand elle rit ainsi, elle a le sourire de Julia Roberts, ses yeux se plissent tellement qu’on a du mal à voir ses iris. Quand elle sourit ainsi, moi, David O’Shea, le pinzutu, le carùculu, je fonds littéralement. Elle pourrait me demander la lune, je trouverai le moyen d’y grimper.
L’autre, c’est Camille avec son foulard de soie rouge sur la te..
— Sans rire tu l’as gardée ?
Camille s’assoit comme une masse à coté de moi en regardant la photo.
— J’avais raison David, ce foulard me donnait vraiment un « total look ».
— T’es vraiment conne des fois.
Je serre la photo dans mes mains, la retourne. Derrière, elle avait dessiné un poulpe comme un manga. Je sens les larmes qui montent, mon nez piquotte.
Je me souviens de ce jour là, il y a un peu plus d’un an, en avril. C’était une belle journée et on avait décidé d’aller faire un énorme repas à Porto, au resto de son père. Elle se préparait dans l’appartement de mémé que son père lui avait donné comme « dot » pour notre mariage. On a passé des mois à faire les travaux. C’est devenu un petit trois pièces avec cheminée côté route, on y entre par le salon, à gauche la cuisine en montant une marche. La fenêtre de la cuisine donne elle aussi sur la route. Les maisons de village sont bien pour la communication, un voisin qui passe et hop, on tape la discute en faisant la vaisselle.
J’attendais qu’elle sorte de la douche en regardant Turbo (ok ça fait très blaireau et en plus on était bien en retard) quand elle sort et se plante devant moi avec ce foulard sur la tête, noué sur l’arrière. Plus un cheveu ne dépassait de son front. Et avec le plus franc des sourires, malgré ses traits tirés et les cernes sous les yeux, elle me balance alors :
— Franchement c’est pas la classe là ? Je l’ai ou je l’ai pas ? David, allez avoue je l’ai pas vrai ?
Même si je sentais que ça n’allait pas me plaire, j’ai répondu par la négative en haussant les épaules et en grognant :
— Quoi ? Qu’est ce que t’as ?
— Ben le total look de la cancéreuse. Je sais que je n’ai pas le droit aux cheveux qui tombent avec la chimio et qu’avec ma tignasse l’Oréal, difficile de m’imaginer mourante, mais là... j’avoue que je me trouve au top.
Elle en riait vraiment. Peut-être pour conjurer le sort ou pour faire passer la pilule que moi je n’arrivais pas à avaler : elle avait un cancer du cerveau, deux tumeurs de la taille de clémentines, des gliomatoses avait dit l’oncologue, inopérables, bien infiltrées.
— Le mieux, avait dit son médecin, c’est qu’elle profite de ses derniers mois en faisant tout pour souffrir le moins possible. Ni elle ni moi ne sommes pour prolonger un combat perdu d’avance.
Croyez moi ou non, j’ai giflé ma femme avant même d’avoir compris ce que je faisais. Elle se regardait avec ce foulard dans le miroir, au-dessus du vieux canapé club où j’étais assis, s’assurant qu’aucune mèche ne dépassait quand je me suis levé, et incapable de contrôler le mouvement de ma main et de mon bras, je l’ai giflée.
Une fraction de seconde, je crois qu’elle allait me hurler dessus avec le peu de forces qui lui restait, mais en me voyant (elle m’a dit plus tard que j’étais livide et que je pleurais sans m’en rendre compte) elle a pris ma main, l’a embrassée doucement, puis l’a posée sur sa joue rouge et gonflée. Elle a fermé les yeux et, d’une voie calme, une voix que l’on prend pour parler à un enfant (ou au gros débile que j’étais), elle a juste ajouté :
— Mes absences sont de plus en plus nombreuses. Ce truc dans ma tête, qui me fait dire des trucs bizarres ou juste vous oublier, cette sorte de méduse, de poulpe qui me mange la tête, je ne peux pas me battre contre lui. À part la fatigue, et mes siestes de plus en plus longues, rien physiquement ne vous montre que bientôt, je ne serai plus là. Alors, je crois que ce foulard rouge, c’est une manière de vous montrer que ça urge, les bons moments comme ceux de ce midi sont précieux. Moi, je veux passer du temps avec toi avec nos parents, nos amis, pour ne rien regretter. Moi, je sais qu’après c’est finit et je veux que vous réalisiez que les regrets après... c’est vous qui vivrez avec.
Je l’ai prise dans mes bras, et dans un sursaut de vannes à la con, j’ai réussis à lui dire qu’elle ferait un assez beau mannequin pour l’ARC...
Elle a rit, si si, même à mes blagues les plus pourries en de telles circonstances, elle riait de son rire lumineux, de son rire qui éclairait ma vie.
J’ai compris aussi qu’on devait vivre en urgence maintenant. J’ai sortis la moto que j’avais soigneusement rangé après le pronostic du médecin, et je l’ai emmené à Porto en moins de 30 minutes (oui un malade, mais un champion du monde). Elle adorait la vitesse et la moto alors...

Elle est assise à côté de moi et j’ai du mal à mettre les idées les unes à la suite des autres.
— Non tu, tu m’as quitté, tu es juste partie... Tu...
— Je suis morte David. Morte depuis plus de sept mois.
Je suis hors de moi. Elle est là, elle est si près de moi depuis des semaines, me rassure, m’aide à avancer, à remettre de l’ordre dans ma vie, même si ce n’est pas pour longtemps, même si elle est un zombie, un cadavre en sursis, je prends. Je prends tout.
— David, je suis dans ta tête et tu le sais bien.
Les vaguelettes ne s’arrêtent pas autour de ses fines chevilles, l’eau passe à travers elle comme si elle n’existait pas avant de faire le détour de mes mollets poilus. Je suis en train de devenir fou. C’est ce soleil qui tape, il doit être midi. Une légère brise se lève, et semble faire parler les arbres qui me confirment tous que je suis cinglé.
Je repense à Ange qui vient de me prendre pour un fou.
Je plonge mes deux mains dans la rivière, et me passe l’eau fraîche sur le visage et la nuque.
— Camille, je ne comprends rien.
— Y a rien à comprendre. Tes souvenirs s’étiolent. Tu dois vivre et accepter que je ne sois plus là. Tu sais, je suis contente, moi, d’avoir refusé les traitements et l’hôpital.
Je le connais par cœur ce discours.
Vers la fin, quand elle n’avait pas trop mal, quand elle et moi on se faisait un petit joint couleur locale, et surtout quand elle me reconnaissait entre deux doses de morphine, elle me disait :
— Tu te rends compte de la chance qu’on a ? On sait, nous, quelles sont nos dernières fois. On peut les prévoir et en faire les plus belles choses au monde ! Moi, je me souviens de la dernière fois qu’on a fait l’amour, ma dernière ballade à moto, ma dernière randonnée avec des clients, le dernier mariage auquel on a assisté, bon le dernier enterrement, on va attendre que je crève! Tu imagines, tous ces gens ? Tous ces gens qui ont eu un accident, qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment et qui n’ont pas eu le temps de dire à leurs proches ce qu’ils ressentaient ? Partir au boulot sur une dispute et ne plus jamais se revoir ? Engueuler ses gamins le matin avant l’école et se perdre à jamais ? Nous on a tout fait ensemble. J’aurais voulu que nous deux ça dure plus longtemps, c’est certain, mais, on ne m’a pas demandé mon avis. Alors n’oublies pas de vivre pour moi. C’est éprouvant mais c’est ta responsabilité. Vivre pour deux.
— Et comme dans les films, tu vas t’envoler vers le ciel maintenant que j’écrase ma larmichette avec toi, et tout ira bien. BlaBla...
— Mais t’es vraiment devenu con à rester enfermé. Ils avaient raison, la cigarette tue mais elle rend très très con aussi ! Je te demande juste d’arrêter de pleurer sur ton sort ! Ton cabinet est fermé depuis des mois, ton père n’a plus de nouvelles, tu vas finir par foutre le feu à l’appart avec tes clopes au lit et oui, je veux que tu refasses ta vie... plus tard. Sauf avec cette connasse de Karen, alors cette puppulata, tu oublies. Si tu ramènes cette radasse à la maison, je vous hante jusqu’à la fin de vos jours et crois-moi ça ne sera pas du joli joli. Bouge ton cul, monte à Quenza, va à l’église, c’est le baptême de Léo, le fils de la sœur de la tante du frère de mon père.
— Et toi...
— Moi je ne sais pas. Je crois que je vais rester un peu discrètement, histoire de te surveiller encore et puis... Tu finiras par avancer. Tu oublieras certains de nos souvenirs. Un jour, même, tu auras besoin de photos pour te rappeler des détails de mon visage, mais tu te souviendras toujours de l’essentiel, on s’est aimé, fort, très fort et on a partagé le petit bout de route que le destin, Dieu ou qui tu veux, nous a donné.

Je regarde mes pieds blancs. Je pense qu’ils frôlent l’insensibilité vu qu’ils trempent allègrement dans une eau à quinze degrés depuis un moment.
Sa chanson me revient en mémoire : « Relax my beloved, don’t worry for me, don’t shed a tear for me, always be near for me... Promise you’ll smile for me, don’t ever cry for me. You know these walls they may be fall down, but I’ll still hold on to you, at heights higher than you’d imagine me to. »
Elle n’est plus là...
Bien conscient de ma dégaine, je me dis que je vais faire peur au village, et puis... je m’en fous. Le petit Léo vaut bien ça. Il est le fils du... de... rhooo je n’en sais rien. Je me souviens avoir vu un faire-part, j’ai le droit de me pointer.
J’adore cette forêt. Je ne sais pas si j’y emmènerai une autre fille. Plus tard peut être... dans longtemps. En tous cas, une chose est certaine, ce ne sera pas Karen la radasse.

PRIX

Image de Printemps 2019
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De margotin · il y a
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Julia Chevalier · il y a
Ça commence comme une rencontre amoureuse, des petits indices pour nous signifier qu’elle est partie et à la fin on comprend qu’elle est morte. Bravo vous m’avez baladée dans votre histoire tout autant que dans les paysages corses
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Zouzou · il y a
Souffrir, souvent pour un maigre résultat , oui, mes voix
En finale Poésie , si vous aimez

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Chateaubriante · il y a
refuser les protocoles de soin, quand on sait qu'ils ne serviront à rien d'autre qu'à prolonger la souffrance de nos proches qui nous regarderaient quelques semaines de plus, diminuer, diminuer jusqu'à ne plus les reconnaître
un bon joint, de la morphine et avant le départ programmé, prendre le temps de dire "adieu" et finir en beauté cette vie à peine commencée en laissant derrière soi, une image non entachée de chimio à outrance, quand ça ne sert à rien
quant à moi, je ferais le même choix
j'en ai parlé à mon conjoint, pas d'hôpital, la vie dehors jusqu'au bout, quand ce serait devenu intenable
et partir tant qu'on a encore assez de conscience pour décider que le moment est venu
et ne laisser personne décider à ma place
mes voix contre ce poulpe dévastateur

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Artvic · il y a
Jolie écriture, Je vote +5 ! 😉🌹 bravo
Merci à vous.
Passer me lire sur ma page en finale

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Sophie Allo Beauvis · il y a
J’ai hâte de lire la prochaine !
J’ai été captivée...

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Samia.mbodong · il y a
C’est bien écrit et on se laisse entraîner dans vos lignes
Bravo je soutiens

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Lucchini Sylvie · il y a
Une jolie plume ! A suivre...
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dud59 · il y a
ce thème n'est pas ma tasse de thé mais c'est si bien écrit, je vote***
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 avec 3 nouveautés et 2 en finale TTC

·
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire dense et captivante ! Mes voix ! Bonsoir Je participe à ce concours de fiction en anglais organisé par ShortÉdition, Button Fiction – Spring Contest, avec ma très courte histoire, "The Awakening". Je vous invite à la lire et la soutenir si vous l'aimez. Merci d'avance et bonne journée!
Au cas où vous auriez peur que votre anglais ne soit pas à la hauteur, je me permets de fournir ma traduction.
https://short-edition.com/en/story/3-min/the-awakening-1





The Awakening

Sonny Ramsingh était fils unique né de parents indiens qui étaient venus de l'Inde comme ouvriers sous contrat. Ils travaillèrent dans les champs de canne à sucre d'une petite île pittoresque des Caraïbes jusqu'à ce qu'ils aient gagné leur liberté. Comme ils avaient travaillé dur et économisé de l'argent, ils purent acheter des hectares de terrain offerts aux ouvriers à des prix préférentiels. Ils devinrent riches et puissants et jouissaient de toutes les bonnes choses de la vie. En effet, la vie leur souriait jusqu'à ce que le destin intervînt . Tous les deux furent tués dans un terrible accident de voiture comme ils rentraient chez eux un soir après une journée passée à la plage avec des amis . La perte de Sonny fut le début d'une nouvelle vie.


Soudain, Sonny, qui allait entrer à l'Université, se retrouvait seul. La seule famille qu'il avait était un oncle maternel, Motilal, qui décida de venir s’occuper de lui. Mais Motilal était un alcoolique et bientôt Sonny lui-même se mit à boire. Il passait ses week-ends à faire la fête toute la nuit et même pendant la semaine, on le voyait s'amuser avec des amis sur les diverses plages de l'île. Son énergie semblait sans bornes et sa joie de vivre insatiable! Il ne fut pas surprenant de voir ses notes à l'Université baisser jusqu'à ce qu'il abandonnât complètement ses études. Son alcoolisme s'aggrava. Il devint victime du tabagisme, et il fréquentait des personnages louches jusqu'à ce qu'il sombrât dans les drogues dures. Il se promenait comme un zombie, sale, ébouriffé, et semblait être toujours en colère. Quand on accusa d'avoir violé une fille de treize ans, personne ne fut étonné! Puis, un jour, la police vint l'arrêter pour son implication présumée dans le bracage d’un supermarché dans lequel deux personnes avaient été tuées. Il purga six mois de prison pendant lequel il fut représenté par un avocat très renommé. Mais il fut prouvé qu'il n'avait eu aucun rôle actif dans le meurtre des gens, alors il fut libéré.

Le temps passé en prison fut un temps de réflexion, un avertissement! La veille de sa libération, il eut un étrange rêve dans lequel son père apparut comme un prédicateur l'exhortant à abandonner ses voies capricieuses et à accepter le Christ comme «la voie, la vérité et la vie» et devenir «une nouvelle créature». Il s'effondra et se mit à pleurer comme un enfant, sentant un lourd fardeau tomber de ses épaules. Les mots retentissaient dans son esprit; ils étaient incrustés dans son âme. A partir de ce jour, il sut que sa vie serait différente! Ça allait être un renouveau , une nouvelle aube! Il se sentit léger, libre, pur. C'était une épiphanie!

Son oncle et son avocat, accompagnés dre, vinrent l'accueillir lors de sa libération de prison le lendemain. Quand il vit le prêtre, il se souvint de son rêve; des larmes de joie, de louange et d'humilité remplirent ses yeux. Il tomba à genoux devant tout le monde, s'engageant à consacrer sa vie à Jésus. Il fit même promettre à son oncle de renoncer à la drogue et de se lancer dans une nouvelle vie également! Il décida de poursuivre ses études, de donner de son temps à l'église dans son but d’aider à réhabiliter les toxicomanes. Il transforma même une partie de sa maison en un mini centre d'apprentissage où il commença à donner des conférences inspirantes et des conseils à tous les jeunes gens de son district et d'ailleurs qui s'étaient égarés et qui avaient besoin d'aide financière. Tous ceux qui le connaissaient furent émerveillés par ce grand changement de caractère. Certains le qualifièrent de miraculeux ! Et chaque fois qu'on l’interrogeait sur cette transformation remarquable, il répondait simplement qu'il était heureux d'avoir eu une seconde chance dans la vie et qu'il était déterminé à faire une différence!














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