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Swann

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Il pleut. Les invités sont entassés sous la tente, chaussures crottées et bras nus couverts de chair de poule. Le fracas des gouttes sur la toile est assourdissant. Il ne permet l'existence que de sourires gênés et de remarques insipides beuglées comme au marché.

- Pourtant hier à la météo...

Elle attaque la peau de son pouce avec entrain. Si sa mère avait été là elle aurait eu droit à un regard courroucé et une tape vigoureuse sur la main mais sa mère a disparu. Probablement avec cousine Machine ou tatie Quelque Chose. Elle se dandine pour trouver une position plus confortable sur le coussin trop fin de la chaise. Ses pieds lui font mal, ses talons trop hauts s'enfoncent dans la terre meuble. Elle ne peut pas les enlever, le bas de sa robe serait irrécupérable. Et alors là, on aurait pas fini d'entendre sa mère...

- Ton problème c'est que tu ne fais jamais attention à rien. Tu est trop gâtée, voilà la vérité !

Merci maman, je sais. Elle regarde distraitement les tables magnifiquement dressées. Les lourdes nappes empesées, la délicate porcelaine de Chine louée à un prix exorbitant auquel elle préfère ne pas penser, les lys qui commencent déjà à tirer la tronche dans leur vase en verre... Toute cette blancheur, luxueuse et immaculée, sous une vieille tente raidie par la crasse. C'est si...

Ses dents attaquent la pulpe du doigt avec plus d'enthousiasme. Elle commence à se demander où il est.

Un couple de personnes âgées vient lui présenter leurs félicitations. Ils sont alertes, souriants et elle espère qu'elle n'est pas sensée les connaître. Ce doit être sa famille à lui. Ou peut-être... une grande-tante ? A elle ? Elle essaie de se rappeler ce qu'est une grande-tante tout en répondant avec la politesse et l'entrain attendus.

- C'est vraiment pas de chance ce temps. Mais enfin, mariage pluvieux, mariage heureux !

Merci haha, celle-là on me l'a pas déjà faite quinze fois aujourd'hui. Elle répond une foutaise quelconque, sourit à s'arracher le visage en deux et enfin ils s'éloignent. Mais où est-il ?

Elle fouille la foule du regard. Trop d'organdi, de soie et de chaussures en cuir, sa vision en est brouillée. Vraiment, cette journée est ridicule.

Ses dents recommencent à titiller le gras de son pouce.

Elle a trop mal aux pieds pour le chercher, de toute façon il sait où la trouver s'il le veut. Avec cette dégaine de meringue glacée, elle ne risque pas de passer inaperçue. C'est sa mère qui a choisi la robe. C'avait l'air de lui faire plaisir et comme elle ne savait pas vraiment ce qu'elle voulait... c'est vrai que si elle avait eu voix au chapitre elle aurait probablement choisi quelque chose de plus... enfin moins... peut-être... bon, en fait elle n'en sait rien. Elle allait se marier, pour se marier il faut une robe, entre autre chose, mais elle n'avait pas le temps de s'en occuper. Il y avait ce nouveau projet au boulot et cette randonnée dans le GR20 qu'elle préparait depuis si longtemps avec Lola et sa sœur, sa fragile petite sœur, qui avait toujours besoin d'une épaule sur laquelle pleurer. Non, elle était vraiment débordée et heureusement que sa mère était là pour la débarrasser de cette...

Ses dents s'activent de plus belle. Oh mais où est-il ? Un nuage de patchouli l'enveloppe soudain, aussi insidieux qu'un gaz toxique.

- Où est ton cher et tendre ma chérie ?
Elle hausse les épaules, ça fait bien vingt minutes qu'elle se pose elle aussi la question.

- Ah bah bravo, ça ne fait même pas deux heures et tu l'as déjà perdu ? Eh bien, je n'ai pas envie de voir ce que ça sera dans dix ans !

Sa mère s'éloigne déjà, remportant son parfum avec elle.

- Ne bouge pas ma puce, je vais le trouver. Il faut donner le départ des festivités !

C'est vrai que la journée est loin d'être terminée. Le temps qu'on fasse asseoir les gens puis qu'ils servent l'entrée, le plat, le fromage, la pièce montée et les mignardises... le tout entrecoupé de discours alcoolisées et larmoyants et « d'animations » gênantes. Elle ne sait pas exactement combien de ces interventions sont prévues durant la soirée mais sûrement trop, comme toujours. Il lui semble même avoir aperçu Gérard avec sa flûte à bec. Elle frissonne.

La peau cède. Une goutte de sang s'étale délicatement sur la tulle blanche tandis qu'elle suce son pouce furieusement. Merde, merde, merde... si sa mère la voit comme ça elle va l'engueuler. Il lui semble qu'elle a entendu parler d'une astuce avec de l'eau pétillante ou un truc comme ça. Elle fouille la table du regard mais il n'y a qu'un plateau de pain surprise déjà ramolli par l'humidité. Oh, il en reste un au saumon, son préféré !

Tandis qu'elle se force à avaler la pâte gluante et molle qui colle à son palais, elle se demande si elle ne devrait pas se lever chercher de l'aide en cuisine. Mais oh, elle a trop mal aux pieds. Tant pis, de toute façon elle ne remettra jamais cette robe pas vrai ? Et puis la tâche ne grandit plus et elle est plutôt discrète en fin de compte. Peut-être que sa mère ne remarquera rien...

Son ventre se met à gargouiller. A part ce mini-sandwich, elle n'a rien mangé depuis 7h ce matin. C'est vrai qu'il est temps de lancer les festivités ! Elle ne sait plus ce qui est prévu au menu, les pavés de saumon à l'oseille ? Ou... la dinde aux morilles ? Est-ce que quelqu'un a réellement proposé ce plat ou est-ce qu'elle confond avec Noël ? Elle aurait dû être plus attentive quand sa mère et son encore-fiancé ont planifié ça mais elle avait la tête ailleurs. Maintenant elle a du mal à se rappeler quoi mais à l'époque il y avait quelque chose qui l'empêchait de se concentrer sur ces détails culinaires. Le nouveau chiot de Marie, qui les abreuvait de photo toutes plus adorables les unes que les autres ? Ou ce nouveau jeu auquel elle était devenue accro ? En tout cas, elle était trop occupée pour se concentrer sur cette histoire de saumon et de dinde. Elle a bien dû dire oui à quelque chose mais quoi.. ? Et bien sûr, il serait mal vu que la jeune mariée jette un œil au menu comme le premier pique-assiette venu...

Elle s'attaque au pouce droit. Elle commence à avoir l'impression que les gens la regardent bizarrement. Comme si on attendait d'elle... quelque chose ? Qu'elle fasse... quoi ? Elle n'est pas sûre, peut-être même qu'elle imagine ces regards malveillants mais elle a vraiment le sentiment que quelque chose cloche. Qu'on attend d'elle un comportement élémentaire qu'elle est incapable de fournir. Mais lequel exactement ? Elle ne s'est jamais mariée avant ! Et puis elle a mal aux pieds...

Merde, mais il est où à la fin ?

Est-ce que c'est ça ? Est-ce qu'ils sont sensés être... ensemble ? Pour faire... des choses ? Comme... quoi ? Ca ne peut pas être sexuel évidemment, même si l'idée la fait sourire une seconde, mais est-ce qu'ils sont sensées être... ou faire... ou... est-ce que... peut-être...

La pluie a cessé et maintenant elle entend distinctement un brouhaha accusateur. Elle voit les regards en coin et les murmures du bout des lèvres. Elle va bientôt se remettre à saigner si elle continue comme ça. Mais elle ne comprend pas. Elle a tout fait comme il fallait, elle a accepté la bague quand on la lui a offerte, elle a fait les photos qu'il fallait, dit oui à tout ce qu'on lui proposait, invité des inconnus dans un cadre magnifique et elle se ridiculise toute une journée dans une robe trop bouffante sur des talons trop hauts. Qu'est-ce qui leur faut de plus ?

Est-ce que c'est... à cause de la pluie ? Mais enfin ce n'est pas sa faute ! Sa mère lui a assuré que vu la région il était quasi-impossible qu'il pleuve au mois de juillet. Et Evelyne Dhéliat elle-même...

L'hostilité à son encontre est presque palpable, elle aspire frénétiquement le sang qui coule de son pouce droit quand soudain l'atmosphère se détend. Sa mère fend la foule, son gendre juste derrière elle.

- Mes chers amis, nous allons maintenant passer à table...

Sa mère parle avec aisance, toute sourire. Elle, elle se lève et regarde son nouveau mari. Ils se sourient, gênés. Et n'ont rien à se dire.
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Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Ou comment éviter de prendre sa vie en main... ? Votre héroïne subit la pluie, sa mère, et ronge son frein autant que ses doigts...
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Image de Lililala
Lililala · il y a
Quelle tristesse... mais magnifiquement décrite. La vie n'est pas simple... Je n'imagine pas les mains après 10 ans de mariage...
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