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Le potager particulier

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Benoit de Thoury

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En compétition

I.

—  Il va pleuvoir ce soir !
C’était la plus vieille de nonnes qui avait parlé, assise sur son tabouret dans le potager, elle coupait la queue des haricots verts. Autour d’elle, des sœurs plus jeunes s’activaient : celles qui étaient assez souples s’occupaient des tomates ; certaines, plus robustes, arrachaient des carottes ; d’autres, accroupies, entretenaient des salades ; les plus petites s’affairaient aux framboises, qu’elles n’hésitaient pas à goûter par moments pour s’assurer de leur bon goût. Dans les paniers, tout ce beau monde se mélangeait : les nonnes ont un esprit créatif si bien aiguisé, que la récolte devenait à la fin une œuvre d’art. L’une des bonnes sœurs avait même composé son panier comme un tableau d’Arcimboldo : deux tomates formaient les yeux, entourant une carotte qui symbolisait le nez, une aubergine servait à dessiner la bouche, la salade permettait au visage d’avoir des cheveux, les haricots verts esquissaient le contour des oreilles, quant aux framboises, elles servaient à habiller le cou de cette tête végétale, dont le teint était peint avec la peau tachetée des pommes de terre. Elle fut si fière de son œuvre qu’elle la montra aux autres religieuses, qui laissèrent s’exprimer leur joie, leur admiration et leur rire. L’artiste prit son panier et l’alla ranger au frais dans le garde-manger du couvent, à l’écart pour garder son œuvre indemne.

De loin, le couvent semblait un tas de ruines que le temps avait acheté pour y faire reposer sa vieillesse. On ne distinguait pas de toit, et la tour du clocher paraissait estropiée. Mais de plus près c’était un lieu plus aimable. Les sœurs l’avaient en partie rénové avec l’aide de quelques mains fortes, et elles pouvaient y vivre paisiblement, sans être trop gênées par la pluie quand celle-ci coulait à l’intérieur des pièces, ni par le vent qui parvenait parfois à déplacer quelques briques, ni par le froid qui pénétrait par moments les interstices des murs. Elles y vivaient avec tant de joie et de chaleur que la vie avait repris des couleurs, à l’exemple de ce potager, sorti de nulle part, qui repeignait les noirceurs de toutes les teintes que la palette peut inventer. L’intérieur du monument restait froid, mais il n’y avait pas une pièce sans un bouquet de fleurs pour redonner de l’espoir à ces grandes salles résonnantes d’effroi. Dans la petite église, qui était la salle principale du couvent, on avait posé un tapis rouge dans l’allée centrale menant de l’entrée à l’autel, un artisan avait réparé les vitres cassées et redoré les couleurs des vitraux déprimés : la lumière traversait les vitraux et le toit, ce qui faisait que cette cave apparente avait par beau temps des allures de salle à manger. Les tableaux étaient mis en valeur aux endroits stratégiques de sorte qu’on pouvait bien les voir ; et le chœur, pièce centrale de l’église, était un petit potager de bougies. Les bancs qui occupaient l’essentiel de la salle avaient été si bien lustrés qu’ils brillaient presque autant que des tomates au soleil, et ils étaient recouverts de coussins pour qu’on puisse s’asseoir sans risquer de se piquer à cause d’une écharde mal polie. Dans la salle à manger, qui était partagée avec la sacristie jouxtant l’église, les fenêtres hautes compensaient les aléas du toit jamais achevé : une partie de la salle prenait l’eau lors des pluies, mais lors des tempêtes c’était à coup sûr l’intégralité de la pièce qui se trouvait balayée par le vent et le torrent. On avait donc aménagé cette salle en hauteur pour limiter les dégâts, chaque meuble étant surélevé de trois ou quatre pieds en pierre. Le garde-manger occupait tout un mur de placards, chaque ingrédient avait sa chambre ; la paroi la plus longue était partagée entre la vaisselle en porcelaine et l’évier en pierre d’un côté et un long plan de travail en marbre de l’autre. À l’autre bout, un petit autel surplombé d’un crucifix chryséléphantin présidait la salle, et un pupitre sur lequel reposait le livre des livres permettait à la sœur mère de lire la prière et le bénédicité à chaque repas. De part et d’autre, des penderies de sacristie en bois gardaient le lieu. Les étages, qui se limitaient à la tour du clocher, étaient coupés en deux grands dortoirs sombres, chacun paré d’une salle d’eau, et au dernier étage, sous le clocher, la salle d’études et de lecture où dormaient quelques milliers de livres, dominait l’ensemble de ce lieu sacré. Cette salle était très sombre par endroits et très lumineuse par d’autres, si bien que certains rayonnages étaient plus difficiles d’accès, quelques bibliothèques permettaient de cacher les trous que le temps avait creusés dans les murs ; au centre, des fauteuils et des tables parsemaient le plancher grinçant et imparfait. Au plafond, une fresque de la Vierge lisant un livre à l’Enfant Jésus avait été peinte puis oubliée, et une trappe d’où pendait une échelle menait au clocher. C’était un clocher sinistre, les murs étaient des parapets et la cloche en fonte sonnait des chants fêlés.

Tel était donc ce lieu étrange, à la fois repoussoir et curiosité, que le lierre avait assiégé, que la poussière avait dompté, mais qu’une communauté de bonnes sœurs s’était engagée à adopter coûte que coûte. Les nonnes avaient encore la force et l’esprit de la jeunesse, elles passaient leurs journées à chanter gaiement et le son si fébrile de la cloche fêlée perdait ses fausses notes dans l’écho des mélodies qu’un chœur de bonnes femmes lançait dans le vent. Celui-ci leur avait répondu plusieurs fois, ce qui avait valu des semaines de travaux à ce petit paradis fragile perdu en plein désert campagnard. La ville la plus proche se situait en effet à plusieurs lieues de là, et les villages voisins étaient suffisamment lointains pour être épargnés du bruit de la cloche au lever du soleil. Quelques hameaux avaient poussé ici et là, mais les habitants les plus proches étaient les troupeaux de vaches et de moutons, les gibiers et les bêtes forestières, qui parfois venaient rendre visite aux bonnes sœurs, accueillis comme des rois.
—  Ne devrions-nous pas planter ici un pommier ? demanda une sœur à la mère équeutant les haricots. Cela ferait de l’ombre pour les plantes les plus frêles, et nourrirait la terre d’aliments plus féconds. Par ailleurs, nous récolterions des pommes, ce qui remplirait nos plats à tartes et nos verres à jus.
—  Rappelle-toi, ma fille, que le pommier est l’arbre du péché, répliqua sèchement la mère. Mais nous pourrions planter ici un grand cerisier. Les cerises sont le symbole du renouveau, de la pureté et de la prospérité, ce que nous recherchons toutes, ajouta-t-elle en envoyant à la sœur un sourire malicieux par-dessus ses lunettes en demi-lune.
—  On fait du très bon thé avec les fleurs de cerisiers. Et elles sont un très bon aromate dans les soupes, ajouta une sœur en grappillant la terre à l’affût de carottes.
—  Et puis les cerises ont meilleur goût que les pommes, renchérit une autre occupée aux framboises en se léchant les doigts que les fruits avaient rougis.
—  On verra, conclut la mère, car cela demande plus de travail. Mais si vous êtes prêtes à recevoir une tache de plus des mains du Seigneur, sans doute faudra-t-il un cerisier dans ce jardin potager.
Des bruits de sabots vinrent briser le silence bénédictin qui avait réussi à s’installer là quelques secondes. Une charrette venait, à vive allure, conduite par une bonne femme en cornette. C’était, on la reconnaissait vite car elle était plus belle que toutes les autres nonnes, la sœur Angélique, qui rentrait du marché.
—  Ma Mère ! Ma Mère ! s’écria-t-elle haletante en courant vers le potager.
—  Calmez-vous ma fille, que nous vaut donc cet engouement ?
—  Ma Mère... tout est parti ! Le curé a acheté dix sacs de pommes de terre pour nourrir, a-t-il dit, les pauvres d’un repas chaud. Dix sacs, rendez-vous compte ! Je n’en avais plus que huit, alors il passera chercher les deux derniers dans la journée. Toutes les carottes sont parties aussi. Nous sommes riches. Sans doute avons-nous assez d’argent pour refaire le toit de la salle à manger avec tout cet or-là !
—  Vous êtes trop précipitée ! dit la Mère calmement, sans pouvoir s’empêcher de sourire. Il faudra se concerter avant de prendre une telle décision, car celle-ci ne nous appartient pas, mais appartient à Dieu seul. C’est lui qui nous dira s’il faut dépenser l’argent dans les travaux, ou s’il faut le donner à ceux qui font l’aumône. Nous en parlerons tout à l’heure ; quand le curé sera là, nous évoquerons ce sujet en sa présence. Il sera ravi de débattre avec nous... Toutefois, je vous félicite sœur Angélique, d’avoir tout vendu. Allez ranger l’argent dans le coffre, vous pouvez vous reposer un peu avant de nous rejoindre. Sœur Chrystelle, laissez vos tomates et allez vous occuper des chevaux, voulez-vous.
La sœur Angélique s’en alla enthousiaste. Elle prit à l’arrière de la charrette le coffret rempli d’argent et rentra dans l’église. Elle traversa l’allée centrale et le chœur, et ouvrit une petite porte dans l’autel avec une petite clé cachée sous le tapis. Là, des pièces d’argent s’entassaient, des bourses remplies qui n’avaient jamais été ouvertes s’empilaient. Elle ouvrit le coffret des sous du marché et, par poignées, continua de remplir le cœur de l’autel. Elle voulut ensuite remplir son cœur à elle, qu’elle trouva soudainement particulièrement appauvri, soit par le travail, soit par la chaleur, soit par une cause qui lui échappait mais qu’elle finirait par trouver. Ainsi prit-elle soin de soulever son voile, de vérifier que personne ne la vît, et enfouit-elle dans le creux sa poitrine, sur son cœur sacré, une poignée de pièces. Elle se trouva d’un coup soulagée, emprise à une force qu’elle appela divine. Elle remit droit son voile, ôta la rougeur de son visage avec sa main et acheva le transfert de l’argent dans le cœur de l’autel, puis referma le coffre-fort en faisant un rapide signe de croix.
—  Seigneur, dit-elle en levant les yeux vers le crucifix immense qui dominait le chœur, merci pour ce cadeau, témoin de votre infinie générosité !
Elle se leva en hâte, prit le coffret et alla le ranger dans l’écurie où la charrette avait été garée, avant de rejoindre le dortoir où elle siesta vingt minutes, en pensant à ce qu’elle ferait de cet argent. « Rien, probablement, je suis enfermée ici, je ne peux même pas m’offrir quelque plaisir citadin... je verrai ! » pensait-elle en sortant de son sein les pièces d’argent et en les enfouissant dans le foin de son oreiller.
Sœur Cassandre, la plus petite mais la plus forte des bonnes sœurs, quitta les framboises, se lécha les doigts et se lava les mains au puits. Elle rentra par la petite porte de la tour du clocher, grimpa les escaliers de pierres en colimaçon, traversa la bibliothèque, escalada l’échelle, ouvrit la trappe et entra sous la cloche. Quand l’horloge indiqua quinze heures, elle balança quinze fois la corde, pour faire sonner quinze fois la fêlure en fonte de la cloche. Sœur Cassandre était sourde, cette responsabilité lui était revenue de droit et personne n’en était jalouse. On prenait soin d’elle, pour s’assurer qu’elle fasse sonner, toutes les heures, la cloche et qu’on n’ait pas à la remplacer. Quand elle était malade ou alitée, on tirait à la courte paille pour désigner celle qui la remplacerait. Ladite déterrait des radis et les enfouissait dans ses oreilles pour atténuer le vacarme, mais elle était payée double au repas du soir... On s’arrangeait toujours pour garantir à chaque habitante le bonheur du cœur, la tranquillité du corps, et la sérénité de l’esprit. Telles étaient les lois de la maison Saint-Hélier, et chacune s’y accommodait.

II.

Stanislas d’Aliboron entendit le son terrible de la cloche indiquer quinze heures et demanda à son cocher de s’arrêter un moment.
—  Y-a-t-il quelque église ou vieux beffroi, qui fasse un bruit si méchant ? demanda-t-il interrogé.
—  On dit que ce sont des nonnes qui habitent un couvent en ruines. Moi je pense que ce sont des sornettes. À la vérité, ce doivent être des nonnes en ruines qui habitent ce couvent, ou plutôt ce manoir, cet édifice hanté à la cloche dissonante, répondit le cocher en penchant la tête vers son client.
—  Des sorcières, voulez-vous dire ? s’exclama, presque effrayé, le passager.
—  Appelez-les comme vous voulez monsieur, des femmes à l’écart du monde, ça, c’est sûr ! renchérit le cocher. Dois-je reprendre mon chemin ?
—  Faîtes, dit le riche passager en exécutant un geste de la main.
La voiture reprit son chemin à l’orée du bois, sur le chemin cahoteux qui menait au village. Stanislas d’Aliboron était un homme d’âge moyen, ceux qu’on appelle familièrement des opportunistes. Il avait commencé par travailler au ministère de son père, comme secrétaire puis conseiller, puis avait été engagé par un riche avocat qui l’avait pris sous son aile. Mais ni le ministère ni le bureau d’avocat ne lui avaient plus, alors il avait commencé des études de médecine, qu’il avait pu terminer, grâce à ses amis et non par talent, deux ans plus tard, le diplôme en poche. Il avait pris horreur de la ville, de son bruit et de sa fumée, et avait décidé de prendre sa richesse avec lui pour ouvrir un cabinet à la campagne. Il trouverait bien une maison inhabitée qu’il aménagerait à son goût, et une fille encore seule qu’il épouserait à sa guise. C’était un exemple parmi d’autres du jeune parisien qui part à la campagne pour réussir ; il faisait donc les rêves d’un parisien se rendant à la campagne pour réussir.

Il arriva au village, après avoir passé le petit pont qui surplombait la rivière, et trouva aisément quelqu’un qui lui indiqua où il pouvait trouver une maison vide. Il acheta rapidement la maison et s’y installa simplement. C’était un ancien atelier de peintre, ce qui pour un médecin avait l’avantage de proposer un rez-de-chaussée ample et facilement aménageable en salle de consultations, et un étage assez grand pour qu’on y soit à l’aise, et assez petit pour qu’on y soit serein. C’était ce dont il avait rêvé, cela le ravit. Quand il fut installé, il proposa à son cocher de l’embaucher comme assistant ; ce dernier refusa, préférant conduire des chevaux que préparer des ordonnances, et il repartit à la ville.
Stanislas d’Aliboron acheta quelques meubles chez les gens du village, et fit connaissance avec la plupart des hommes de son voisinage. Il en profita pour leur annoncer qu’il était médecin et qu’il était heureux de venir ici pour soigner des corps si bien faits. Quand la maison fut prête, il cloua à gauche de la porte d’entrée, une pancarte sur laquelle on pouvait lire sur trois lignes : « Stanislas d’Aliboron. Docteur ès médecine. Consultations à toute heure du jour. ».

Au loin, le soleil périclitait sur les cimes des forêts, ne laissant bientôt voir qu’une petite touffe orangée par-dessus les feuillus. C’est l’heure à laquelle le village s’éveillait. Stanislas, lui, dormait encore. Quand on est nouveau dans un lieu, quel qu’il soit, on veut, si ce n’est un devoir, se l’approprier au plus vite. C’est ce à quoi Stanislas pensait, quand il entendit le vingtième coup de cloche, vague et lointain. « Des sorcières ?... Des bonnes sœurs ?... J’irai voir ! Cette histoire m’a tout l’air d’une aventure... J’irai voir dès ce soir ! », songea-t-il moitié rêveur moitié raisonneur. Il sortit de chez lui, acheta un cheval à un homme encore éveillé pour une somme raisonnable, et s’en alla.
Il avait oublié de prendre une torche ou une lampe à huile, fit demi-tour, et trouva son bonheur chez lui, dans une boîte que l’ancien propriétaire avait laissée. De plus belle, il alluma la lampe et repartit. Le bois, dans le noir, avait quelque trait effrayant. Une branche basse passait, aux yeux d’un visiteur, pour un bras de bandit, comme un balai d’épouvantail passe, aux pupilles d’un oiseau, pour un bras de paysan. Un craquement de brindille semblait réveiller les fantômes ; une feuille d’arbre chancelante était un sanglier au galop. Stanislas avançait prudemment, lorsqu’il se mit à pleuvoir. Bientôt, les éclairs fendirent le ciel en deux, au rythme du tonnerre qui résonnait à des lieues d’ici. Le cheval s’excita, et Stanislas d’Aliboron peinait à le calmer, craignant que celui-ci ne se rue et le fasse chanceler.

C’est ce qui arriva, l’animal partit au galop, laissant le cavalier à terre dans une flaque de boue. La lampe s’était brisée et la flamme éteinte. Stanislas jura dans son jargon parisien, car il n’avait pas eu le temps de s’approprier le parler local, et se releva mécontent. Les feuilles n’abritaient plus son chapeau, et chaque pas le trempait davantage. Il se mit à courir droit devant, quand un éclair lui montra gentiment la silhouette du couvent. Il cessa de courir et s’engagea dans l’allée gravillonneuse qui menait au grillage. Il l’escalada, sauta et se retrouva nez-à-nez avec ce bâtiment de ruines. Il courut s’abriter sous la porte d’entrée, frappa sans réponse et sortit de sa poche sa montre indiquant vingt-et-une heure d’ici une minute. La cloche sonnerait, il appellerait pour qu’on vienne lui ouvrir. En fouillant dans ses poches, il trouva deux pièces d’or, et se dit que cela suffirait pour louer une chambre. Si c’étaient des bonnes sœurs, ce dont il était persuadé, elles l’accueilleraient comme un roi, lui prépareraient un repas chaud et lui offriraient la meilleure chambre pour la nuit. Si c’étaient des sorcières... ça n’était pas des sorcières, se rassura-t-il simplement. Vingt-et-une heure passa, la cloche ne sonna pas l’heure des tierces. « Bon sang ! pesta le voyageur trempé, ouvrez nom de Dieu ! ». Il frappa du poing, mais on n’ouvrit pas. Il découvrit, un peu plus loin, une petite porte en bois. Il courut vers elle et tourna la poignée ; elle s’ouvrit. « Miracle », dit-il en reprenant son souffle.
Il se trouvait au rez-de-chaussée de la tour du clocher, seul, dans le noir le plus complet. Au-dessus de lui, à moins que cela soit en face, il crut entendre des rires. À tâtons il trouva l’escalier. À quatre pattes, il grimpa les marches prudemment. Quand il fut au premier étage, il vit de la lumière et se cacha dans l’ombre d’un mur. Les rires venaient de là, son cœur en était net. Il pencha la tête pour essayer de voir.

Les bonnes sœurs étaient debout en ligne. Les yeux fermés, elles semblaient prier en silence. Les rires s’étaient éteints. Elles se tenaient la main.
—  L’heure est venue, dit la plus vieille, au fond de la rangée.
—  Amen, répondirent en chœur les autres bonnes sœurs.
Elles dévoilèrent leur tête, par un geste si bref qu’on aurait dit une chorégraphie, un nouveau dogme monacal. Quelques-unes étaient blondes, d’autres étaient brunes, et une apparente majorité rousse. « Des sorcières ? » s’effraya Stanislas en haussant un sourcil.

Il y eut en bas un brouhaha. Les bonnes sœurs se dispersèrent, excitées, et Stanislas, voyant qu’elles venaient vers lui, s’enfonça davantage dans son coin. Une à une elles passèrent devant lui et descendirent les escaliers. « Ça doit être l’heure de la prière », se dit monsieur d’Aliboron. Il attendit quelques secondes avant de descendre discrètement. En bas, la lumière venait de l’église : il ne s’était pas trompé. Le docteur s’accroupit et resta dans l’ombre, position idéale pour voir sans être vu. Des hommes étaient entrés ; ça devait expliquer le brouhaha. Les bonnes sœurs s’étaient mises en ligne, et les hommes, qui, semblait-il, avaient l’habit des clercs, s’étaient rangés en face d’elles. À l’écart, la plus vieille des nonnes fit sonner un triangle. « Le signal de départ des psalmodies ? » pensa Stanislas.
En effet à ce son, bien moins dissonant que celui de la cloche et bien plus aigu, les bonnes sœurs retirèrent leur habit. Nues face à une bande de curés et de moines, elles se mirent à rire et à sourire.
—  Messieurs, dit la vieille encore habillée, c’est une seule chacun !

Les clercs retirèrent leur habit de prière, payèrent et prirent chacun une femme à leur bras. Un par un, ils grimpèrent avec elle dans les dortoirs. Stanislas s’enfonça encore plus dans l’ombre et ferma les yeux pour empêcher ses pupilles de briller ; il retint son souffle. Quand le défilé fut passé, il rouvrit les yeux et jeta un bref regard dans l’église. La vieille nonne était seule avec une de ses filles dénudées.
—  Et moi ? Je n’ai personne ce soir ? demanda la jeune femme.
—  Je ne comprends pas... le compte y était pourtant ! Écoute Angélique, ce soir, exceptionnellement, je veux bien être ta cliente.
—  Mais l’évêque, que va-t-il dire ?
—  Si nous nous dépêchons, il n’en saura rien !
Elles coururent dans les escaliers et grimpèrent au seconde étage en riant.

Stanislas resta là, figé et impuissant. Qu’avait-il vu au juste ? Où était-il exactement ? Pleuvait-il encore ou pouvait-il s’enfuir ? Le tonnerre lui répondit. Il sortit de sa cachette et fit quelques pas dans l’église. Était-elle hantée ? Allait-il subir un châtiment ? Brûler sur le bûcher ? Voir chacun de ses membres écarteler ? Des sorcières... pesta-t-il en son for intérieur. Il entendit du bruit venir vers lui et il se réfugia dans le confessionnal. Il crut reconnaître Angélique, et sa peur ne parvint à enlaidir le corps de cette femme. La porte du fond s’ouvrit et une silhouette robuste entra. C’était l’évêque, dans sa tenue de sacre.
—  Où est Béatrice ? demanda-t-il pressé à Angélique.
—  Elle vous attend, répondit la jolie sœur.

L’évêque s’extirpa de toutes ses couches le plus rapidement qu’il put et s’en alla en courant vers les escaliers et fit un rire pressé. Angélique se trouvait seule. Stanislas sortit de son confessionnal, qui ne devait plus servir à grand-chose selon lui, pas même de chambre pour se dévêtir, et se râcla la gorge. Angélique sursauta et se retourna. Elle vit Stanislas et se couvrit le corps avec ses bras.
—  Qui êtes-vous ? Un moine ? Un curé ? Un séminariste ? lança-t-elle, affolée.
—  Je suis un voyageur... expliqua Stanislas. Et vous, qui êtes-vous ? Une nonne ? Une sorcière ?
—  Ni l’une ni l’autre... expliqua Angélique. Aucune de nous ici n’est vraiment religieuse.
—  Mais ce couvent...
—  Est un bordel, conclut Angélique en baissant la tête. La nature humaine est sexuée, et se priver des plaisirs du corps est inhumain. C’est pour cela que le clergé met au point ce genre d’endroit paraît-il. Tous les soirs, des hommes d’église de toute la région viennent par groupes pour nous visiter... ils appellent ça un pèlerinage !
Le silence allait se faire mais Angélique le brisa :
—  Nous avons été capturées par l’Église inquisitrice. Au moment où nous allions être mises à mort, un compromis nous a été proposé : « être nonne à l’extérieur et prostituée à l’intérieur » ! On nous surnomme : « le potager particulier ».
—  Et cette cloche affreuse ? demanda, encore choqué, Stanislas.
—  Elle est là pour nous rappeler notre péché ; quand elle sonne, nous sommes fouettées..., dit Angélique en dévoilant ses marques dans le dos.
—  Mais partez, car bientôt il sera l’heure de l’orgie ! ajouta-t-elle en hâte.
—  Non ! Venez avec moi ! déclara le jeune homme plein de fougue. Et épousez-moi ! Teignez vos cheveux, on ne vous reconnaîtra pas !
—  C’est impossible... répondit Angélique tristement... je suis enceinte du cardinal.

Quand minuit sonna, les ruines du couvent tremblèrent et les esclaves furent enfin libérées jusqu’au soir suivant, où l’on attendait un convoi exceptionnel du Vatican.

PRIX

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cyril · il y a
Belle écriture;
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Benoit de Thoury · il y a
Merci!!!
Ça me fait plaisir!

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Christiane Tuffery · il y a
Un premier chapitre qui nous raconte la vie paisible de nonnes jardinières dans un vieux couvent. Une très jolie phrase que celle-ci : "De loin, le couvent semblait un tas de ruines que le temps avait acheté pour y faire reposer sa vieillesse" . Tu parles d'une vieillesse !! Bref, on baigne dans une atmosphère bon enfant. Fort heureusement, ce brave Stan (Stanislas d’Aliboron) débarque dans la région et nous permet d'en savoir un peu plus et franchement, on n'est pas du tout déçu. Mais alors, alors, comment se fait-il qu'il y ait tant de vilains gestes sur les enfants de la part de ces braves (!) gens d'église, hein ?? Bon ceci arrive comme un cheveu sur la soupe. Bravo pour cette charmante histoire.
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Benoit de Thoury · il y a
A propos de cheveu sur la soupe, j'avais écrit "Comme un cheveu sur la soupe" en Court et Noir... Cela pourrait peut-être vous plaire (même si les enjeux sont nuls)! :)
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Benoit de Thoury · il y a
Merci beaucoup!!! C'était l'effet escompté. En lisant les fables de La Fontaine on de rend compte que l'âne est nommé Maître Aliboron
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M. Iraje · il y a
Les voies de Dieu sont impénétrables qu'il disait, l'autre ... ! Bref, un drôle de son de cloche pour ce couvent pas très catholique.
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Benoit de Thoury · il y a
Merci bien Miraje...
Au fait... je me suis toujours demandé "qui c'est l'autre ?"... :)

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M. Iraje · il y a
Moi aussi ☺☺☺ !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, prenante et drôle ! Mes voix !
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Benoit de Thoury · il y a
Décidément ! Merci !
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Joël Riou · il y a
L'une des héroïnes aurait pu s'appeler Justine, tant l'atmosphère de ce couvent respire la lubricité sadienne !
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Benoit de Thoury · il y a
Ah bon? Je dois vraiment lire ces livres alors...
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Samia.mbodong · il y a
Ça alors il s’en passe de belles dans les couvents. Une jolie histoire pour nous entraîner dans cette aventure
Bravo et merci je soutiens.

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Benoit de Thoury · il y a
Merci à vous !
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Chantal Sourire · il y a
Benoit, vous avez toutes mes voix pour ce texte leste et drôle à souhait, même si vous risquez l'excommunication !
Je vous invite, sans malice...sur ma page, merci ...

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Benoit de Thoury · il y a
Merci pour vos voix!
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