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Le potager d'oncle Charles

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FINALISTE
Sélection Jury

Quelle merveilleuse époque que celle où j’étais enfant, où j’allais à l’école la semaine et chez mon oncle Charles, le samedi.
Celui-ci travaillait chez Clause, « le marchand de graines » comme il disait.
Lui n’en vendait pas : il les fabriquait.
De drôles de semences qu’il imaginait dans le sous-sol total de sa maison, son laboratoire, dans lequel il faisait pousser entre autres, des champimouflons de Paris, des endives-poissons, de la chicorée des bois, des choux bleus de Bruxelles, des radis-lapins, mais aussi vivoter des lombrics à pattes ou des asticots à branches. C’était un joyeux bordel puant dans lequel on ne rentrait pas sans montrer patte blanche et avec un masque sur le nez.
J’étais avec lui ce 11 janvier 1988 quand, fier de lui, il me déclara solennellement :

— Veux-tu que je te montre ma dernière invention ?
— Oh oui Oncle Ch' !
— Tu sais que je n’aime pas lorsque tu m’appelles comme ça !
— Pardon... oh oui, oncle Charles ! rectifiai-je
Et il me tendit une paire de graines, l’une bleue et l’autre rose.
— Ce sont des graines d’enfant.

Je fixai mon oncle un instant et, souriant, lui rétorquai :

— Tu te moques de moi oncle Ch... Elou ! Je n’ai peut-être que douze ans, mais je sais comment l’on fait les bébés.

Je sentais venir le coup du garçon-chou et de la fille-rose, mais ce que me répliqua mon oncle était encore moins crédible.

— Mon petit Régis, je ne me fous pas de ta gueule. Va planter ces deux graines dans le jardin et tu verras que dans quelques semaines, un petit garçon et une petite fille sortiront de terre.

Je n’en crus pas un mot, bien évidemment, mais en bon neveu que j’étais, je fis ce qu’il me disait.
Je sortis du sous-sol en grimpant les marches du petit escalier en colimaçon, ouvris la trappe qui donnait sur le placard de l’entrée, poussai la porte dudit placard et me trouvai nez à nez avec ma tante Berthe.

— Boééé guèèè tu fous là ! me dit-elle sur un ton qui me laissa sous-entendre clairement que je n’avais rien à faire ici.
— Je vais jouer dans le jardin, tante... Ouf ! répondis-je apeuré.

Celle-ci s’égosilla en couinant des insultes à mon encontre, puis à l’adresse de son homme, et elle s’en fut dans la cuisine où elle brisa quelques verres et assiettes avant de hurler un « Chaaaaaarles di mièèèèrdaa ! » plus proche du cri animal que d’un éclat de voix de colère légitime, humaine et passagère.
J’étais habitué à ce type de scène à la lisière de l’acte théâtral et de l’absurde : c’était le monde étrange de Charles et Berthe.
Je la laissai là et sortis.
En quelques pas, je me trouvai dans le potager où m’attendait seule, la bêche.
Je m’en saisis et décidai de creuser une tranchée de deux mètres de long sur vingt centimètres de large dans la pelouse toute proche car, si mon oncle disait vrai, les plants d’enfant, dès les premières heures de leur drôle de vie, pourraient gambader dans le gazon et non dans la bouillasse.
J’espaçai la graine bleue de la rose d’un bon mètre, comme l’oncle Ch' me l’avait bien signifié, recouvrai de terreau et de sable, et arrosai copieusement à coups de petits sots d’eau, car je ne savais pas me servir du système d’irrigation de la pelouse.
D’ailleurs... y en avait-il seulement un ?
Ensuite, j’attendis. Longtemps.
Je pris le temps de voir passer les secondes sur la petite aiguille trotteuse de ma montre gousset.
Le temps s’arrêta, et la nuit enveloppa le jardin.
Je n’entendis pas mon oncle s’approcher.

— Qu’attends-tu ? me demanda-t-il.

Je me retournai : rien, nulle part, personne.

— Où es-tu Oncle Louche ?
— Lève tes yeux au ciel, Régis.

Crazy Charlie était perché sur la plus haute branche du cerisier, quelques mètres au-dessus de ma tête.
Tout en me crachant une volée de noyaux de cerises à la figure, il se mit à rire et me dit :

— Tu peux aller te coucher petit Mouflon ! La germination des graines d’enfant dure environ une bonne quinzaine de jours ! Patience !
— Dis Oncle Ch' ? Pourquoi je crois à toutes tes conneries sans sourciller ?

Son rire redoubla et, dans un grand fracas, il dégringola de l’arbre.
La chute fut accompagnée d’un hurlement en « A » que l’arrivée au sol changea en un « O » douloureux.

— Oncle Charles ? Tu es mort ? Ça va ?
— Pas de mal mon garçon ! me répondit-il sur un ton rassurant, j’ai l’habitude de me briser les os ! Je peux réparer cela sans trop de difficultés dans mon laboratoire. Va me chercher la brouette qui est attachée au fond du jardin, car j’ai des fractures multiples aux deux jambes. Je ne pourrais y aller seul ! m’expliqua-t-il avec un calme étonnant qui contrastait avec son lamentable état.

Car Funny Charlie était salement amoché.
Et sans doute allait-il crever.

— Ne souhaites-tu pas plutôt que j’appelle les secours ou que j’aille chercher la tante ?
— Certainement pas, malheureux ! Je déteste les camions de pompiers et ta tante m’achèverait à coups de pelle ! Cours chercher la brouette te dis-je, et fais-moi rouler jusque dans mon labo.

Je laissais l’oncle Ch' sous le cerisier et partis à la recherche du brancard de fortune.
En chemin, je rencontrai un lapin qui regardait la lune, la tête à demi sortie de son terrier.
À ma grande stupéfaction, il m’interpella :

— Salut toi, t’es qui ?
— Tu parles ?
— Ben ouais quoi ! Comme toi ! T’es qui j’te demande ?
— Je suis le neveu de mon oncle Charles. Je m’appelle Régis Mouflon.
— Mouflon ? Quel drôle de nom ! Tu pourrais m’aider à sortir de terre ? Je crois que je suis mûr.
— Mûr ?
— Ben ouais mon gars ! Il est temps que je coure la lapine ! J’ai une de ces envies de semer la graine ! Tu ne peux pas t’imaginer !
— Mais... pourquoi t’as besoin de moi ?
— Ben... pour m’arracher tiens ! Je suis coincé dans les racines de l’âne, là, derrière.
— Les racines de... l’âne ?

Je jetai un regard dans les framboisiers qui se trouvaient juste derrière le lapin et je remarquai, à quelques dizaines de centimètres du sol, une sorte de tête de mule dont le corps tout entier devait être enterré.

— Bon ! Tu m’arraches ou quoi ? s’impatienta le lapin.
— Tout à l’heure ! répondis-je sèchement. Il faut d’abord que j’aille chercher la brouette au fond du jardin pour ramener l’oncle dans son labo !
— Il a encore fait des conneries, c’est ça hi-han hein ?
— Toi aussi tu causes, l’âne ?
— Oh Mouflon ! s’emporta-t-il. D’abord je suis une mule, et ensuite ici, dans ce potager, tout le monde l’ouvre ! Y'a pas que toi qui sais palabrer ! Alors OK, tu vas porter secours à ton oncle, mais tu reviens nous voir s’il te plaît : le lapin et moi, on a besoin de ton aide.

Je n’en croyais ni mes yeux, ni mes oreilles. Étaient-ils des expériences de l’oncle Charlie ? Ou étais-je tout simplement en train d’halluciner... grave ?
Je repartis sans délai à la recherche de la brouette que je trouvai finalement perchée sur le cerisier, celui-là même duquel mon oncle avait lamentablement chu.
Il me fallut donc grimper.
Et plus je grimpais, plus la brouette s’éloignait.
J’interpellai Charles.

— Oncle Chou ! C’est quoi cette brouette ?

Et entre deux gémissements plaintifs, il me répondit :

— Appelle-la Barbara... et elle viendra.
— Bar... Barbara ?
— Oui Régis, c’est son petit nom.

Je gonflai mes poumons et hurlai :

— Barbara ! Descends de ce cerisier s’il te plaît !

Je l’aperçus derrière les feuilles, toute pimpante et vibrante.
Elle se jeta dans le vide, tel un oiseau sans ailes pour atterrir cinq mètres plus bas, pile sur mon oncle qui poussa un grand cri de douleur.

— Oncle Ouch ! criai-je. Ça va ?

Dans une sorte de hululement ténébreux, il me répondit :

— Non, pas top ! Elle vient de m’éclater la panse ! Vite ! Descends de l’arbre, charge-moi sur cette conne de Barbara et emmène-nous au labo. Cela devient urgent voire... vital.

Mais moi, je ne voyais rien du tout.
Des brumes masquaient la lune et à mon tour, bêtement, je glissai et chutai.
Une branche. Deux branches. Trois branches.
J’allais rejoindre le sol.
Ça ferait mal c’était sûr.
Étais-je réparable moi aussi ? Comment irions-nous au labo si j’étais cassé ?
Je fus finalement tiré de mes interrogations in extremis par les cheveux, à quelques centimètres seulement de la terre ferme.
Quelqu’un, ou quelque chose que je ne distinguais pas venait de me sauver la vie.

— Cherche pas ! Je suis un écureuil et t’as super de la chance que je sois modifié de la queue ! me lança-t-il guilleret.
— De la queue ?
— Ouais ! J’ai une queue à doigts qui me sert de main ! C’est avec elle que j’ai pu t’attraper. Sans dec' !
— Bien sûr, c’est évident ! Et tu fais quoi dans cette histoire ?
— Rien garçon. Je suis juste coincé dans les branches de cette saloperie de cerisier depuis bien longtemps déjà ! Tu pourrais m’aider peut-être ? Tu me dois bien ça petit con !
— Pas de problème sale rongeur ! Mais il faut d’abord s’occuper de l’oncle Ach' ! Sinon, il va se vider de son sang et finir pâle comme un mort !
— Clair ! D’autant que sa vieille approche à grands pas et il m’est avis qu’elle va vouloir l’achever !

Je ne voyais rien, mais j’entendais pester :
« Saleté de Charles de mes deux ! Tu vas goûter de ma pelle en pleine poire ! » hurlait Berthe du fond du jardin.
Elle le cherchait son mari, son laborantin de pacotille, son idiot à trois balles.
« Tu vas morfler salaud, pour toutes tes saloperies d’expériences ! Marre d’être ta femme ! Fais chier ! Mierda ! »
Berthe était-elle aussi le fruit des recherches de l’oncle ? Une plante ? Une mauvaise herbe ?
En tous cas, elle n’était pas contente et il allait falloir faire vite.
Je remerciai l’écureuil et lui promis de revenir le voir dès que mon oncle serait tiré d’affaire. Parole de Mouflon !

— Barbara, s’il te plaît, demandai-je poliment à la brouette. Ramasse Charlie Ouch-Ach' et ramène-le vite au labo. Je vous rejoins. Je vais faire diversion auprès de Berthe l’Ancaster pendant ce temps.

Berthe approchait dangereusement. Mais Barbara était agile et en quelques secondes, elle chargea l’oncle et fila vers la maison.
J’hallucinais. Grave.
Je n’étais pourtant ni drogué, ni alcoolique. Je n’avais que douze ans, je m’appelais Régis et j’aimais la réglisse en bâton.
J’en suçais peut-être trop.
Soudain, Berthe me tira de mes rêveries.

— Mouflon ! Bè kestufoulààà ! Ta mèèère a téphoné taaaleur ! Rentre chez toi de suite ou je te fesse avec ma grosse pelle !

Je me mis à pleurer.
Elle hurla :

— Régis Mouflon ! Je vais exploser ta tronche ! Je suis en fureur ! Tu vas payer pour ton oncle !

Je vis la pelle s’élever dans le ciel, tenue à bout de bras par cette vieille folle.
Elle allait s’abattre sur ma tête.
Ma vie s’achevait ici, dans le potager.
Je fermai les yeux, résigné à ce triste sort, les jambes coupées, le souffle court, comme dans un cauchemar.

Un cauchemar...
Mais bien sûr !
Tout cela n’était qu’un cauchemar ! Un mauvais rêve provoqué par l’excès de réglisse. Sans nul doute devrais-je à l’avenir me renseigner sur les effets hallucinogènes de cette substance.
Tout à l’heure, je regarderai sur internet.
Je taperai les mots clefs « bâton » et « réglisse » et enfin... je comprendrai.
Évidemment. Bien sûr !

« DINGUI DINGUI DONG... DINGUI DINGUI DONG »

Le réveil ! Ah ! Le réveil !

« DINGUI DINGUI DONG... DINGUI DINGUI DONG »

Je rouvris les yeux et, comme un éclair zébrant le ciel, j’aperçus Barbara dans les airs, pilotée par mon oncle qui, moins sanglant, semblait se porter mieux.
Il riait pendant que Berthe l’Ancaster fouettait l’air avec sa pelle.
Quelle tarte !
Elle manqua de peu de me décapsuler la tête du tronc.
Elle pestait, verte.
L’écureuil m’agrippa à nouveau par les cheveux et me lança vigoureusement dans le cerisier d’un puissant coup de main de queue. J’étais à l’abri. Ouf !

« DINGUI DINGUI DONG... DINGUI DINGUI DONG »

Ce bruit... ce n’était pas un réveil. Malheureusement non !
C’était une clochette que l’oncle Ouach' agitait. La tante était folle de rage.
Elle meuglait des insultes d’une violence inouïe.

— Il suffit Berthe ! Je vais t’encastrer et tu vas prendre fin ! gueula solennellement Charles en sustentation quelques mètres au-dessus du sol, confortablement installé dans son improbable brouette volante.
— Nooooooooooooon ! cria Berthe. Pas devenir trooooonc !

Et Barbara se jeta violemment contre la vieille femme qui s’effondra comme l’arbre s’écroule, abattu par le dernier coup de hache du bûcheron. Elle geignit, implora une ultime fois mon oncle qui ne moufta pas.

— Regarde bien: le spectacle va commencer ! me chuchota l’écureuil.
— Le spectacle ? Quel spectacle ?
— Eh bien ! Le spectacle du retour floral ! Tu vas voir, c’est beau comme un sonnet de Ronsard.
— Euh... tu les sors d’où tes répliques à deux noisettes ?
— Des oiseaux !

... avais-je besoin d’en comprendre davantage ?
Bien sûr que non. Quant à vous, débrouillez-vous.

J’ouvris donc grand les yeux sur le corps tremblotant de la tante Berthe, et j’attendis.
La lune, pleine, était plus haute dans le ciel, bien au-dessus des brumes à l’horizon. On y voyait parfaitement bien maintenant.
Les jambes de la tante se mirent à saigner et ses veines, telles des vers de terre, transpercèrent sa peau pour plonger dans le sol.
Ses cheveux s’épaissirent, s’allongèrent et se changèrent en branches épaisses.
Son visage se pétrifia d’écorce, son corps devint tronc.
Quelques secondes seulement venaient de s’écouler.
Et Berthe n’était plus.
Un arbre mort l’avait remplacé.

— Demain je l’arracherai et nous ferons un grand feu dans le jardin ! s’exclama l’oncle Chawak satisfait. J’ai du nettoyage à faire avant l’été : m’aideras-tu Mouflon ?
— Eh bien mon oncle, je ne crois pas, répondis-je. Il se fait tard et je pense que, lorsque je vais rentrer, je vais prendre une méchante soufflée de la part de mon père. Je ne suis peut-être pas prêt de pouvoir revenir te voir !
— Mais ne t’inquiète donc pas Régis ! Je vais lui téléphoner et le rassurer. Je lui dirai que tout cela est de la faute de la tante Berthe qui t’avait malencontreusement enfermé dans la cave.
— Bonne idée oncle Choupi !
— Je vais aussi lui dire que tu passes la nuit ici et que tu ne rentreras que demain. Et que j’ai foutu dehors cette satanée tante ! Allez viens, rentrons maintenant. Tu dormiras dans la chambre silencieuse. Tu seras tranquille.

Nous rentrâmes dans la maison en brouette.

— Veux-tu manger quelque chose avant d’aller te coucher Régis ? Je peux te préparer une bonne soupe de légumes moisis si cela te tente.
— Non oncle Charles, j’ai juste envie de manger une madeleine. As-tu des madeleines ?
— Bien sûr ! Va voir dans le buffet de la cuisine ! Bonne nuit Mouflon. Je téléphone tout de suite à tes parents avant de finir de me réparer dans le labo. A demain matin !
— Bonne nuit mon oncle !

Je pris le paquet de madeleines dans le buffet et en dévorai cinq sur le champ, les yeux rivés sur la pendule qui indiquait 1 heure 30. L’oncle, dans le salon, hurlait au téléphone.
« Mes pauvres parents... » pensai-je.
Ils avaient dû se faire un sang d’encre à mon sujet. Ils m’aimaient tant. Autant que si j’avais été leur propre fils. Maman m’appelait « son chériflon d’adoption ».
J’avais trois sœurs aussi. Toutes adoptées...
Papa disait qu’il n’aimait pas concevoir les enfants, qu’il laissait cela aux autres Mouflons.
Je sortais de la cuisine alors que l’oncle raccrochait le téléphone en maugréant.
« Maudits parents ! Jamais contents ! »
Quand il me vit, il me sourit et gentiment me demanda d’aller dormir. Je pris le chemin de la chambre silencieuse qui se situait à la cave, dans la champignonnière.
Elle sentait bon la moisissure. Je m’y sentais merveilleusement bien.
Je me glissai dans le lit humide et frais et actionnai le levier qui me recouvrit le corps de terreau, de glaise et de boue d’argile. J’adorais ce lit de terre.
Je m’endormis.
Quinze jours durant, je ronflai.
Et, lorsque je m’éveillai... j’avais pris racine.
Par la bouche d’entrée d’air extérieur, j’aperçus les contours du corps d’un lapin.
Celui-ci me parla :

— Hé Mouflon ! Enfin, tu t’éveilles ! On est mal mon garçon ! L’oncle a disparu depuis presque deux semaines, et toutes les expériences partent en levrette !
— Quoi ? Que me dis-tu là, grandes oreilles ? L’oncle Flash partit ? Mais où ? Pourquoi ?
— C’est la police ! Ils l’ont embarqué ! me dit-il tout en me jetant une seringue emplie d’un liquide ocre. Injecte-toi ce truc ! ajouta-t-il. Faut nous aider Mouflon ! Surtout les petits !
— Hein ? De quels petits me parles-tu ?
— Ben... des graines que tu as semées la dernière fois ! Elles ont germé et des cheveux sortent de terre ! Faut les nourrir ces gosses ! On y arrivera pas sans toi !

Les enfants ! Nom de Dieu ! Ils naissaient !
Bon sang ! C’était vrai !
Et moi qui devenais champignon... ce n'était pas le moment!
Avec ce qui me restait de semblant de main droite humaine, je me saisis de la seringue et m’injectai sans réfléchir son contenu.
Je me sentis immédiatement partir dans un engourdissement général, particulièrement désagréable, mes jambes-racines retrouvèrent leurs pieds qu’elles avaient perdus et, à nouveau libre de mes mouvements, je décidai de quitter la chambre.
Je remontai au rez-de-chaussée de la maison, déverrouillai la trappe qui donnait sur le hall d’entrée, et me précipitai à l’extérieur, dans le potager.
Berthe était toujours là, vieux tronc d’arbre mort aux branches asséchées.
À ses côtés, Barbara ne bougeait plus.
Dans le cerisier, un écureuil de bois pourrissait.

Une immense sensation de vide s’empara de toute mon âme d’enfant... champignon ?
Je courus tant que je le pouvais encore, au hasard, hagard, dans le jardin, et m’arrêtai près des framboisiers où je perçus un faible « hi-han » plaintif. L’âne-mule était encore là, des framboises pleins les oreilles.

— Et le lapin ? demandai-je. Où est-il passé ?
— Il s’est arraché... seul. Pour te retrouver.

Ce furent ses derniers mots.
Il disparut sous le feuillage.
Je filai à travers la pelouse, non loin de là, à l’endroit même où j’avais planté les deux graines, et restai là, idiot, interdit, devant le spectacle le plus hallucinant auquel il m’ait un jour été permis d’assister :
Deux petits crânes d’un blanc légèrement verdâtre, aux cheveux fins et blonds tels des fils d’or, jaillissaient de terre.
L’un d’entre eux s’élevait un peu plus au-dessus du sol, et j’aperçus des yeux noirs qui me fixaient. Des larmes boueuses coulaient sur ses joues.
C’est alors que je sentis une petite tape sur mon épaule.
Je me retournai, effrayé.
Ce n’était que le lapin :

— Tout est terminé ! me dit-il avant de se changer en salade.

Lentement, abasourdi, je retournai vers le cerisier et m’y fixai... en parasite.
Que se passa-t-il par la suite ? Je suis bien en peine de m’en souvenir.

Parce qu’inlassablement depuis une éternité, pour ne pas oublier, je me raconte encore et encore cette histoire que maintenant je connais par cœur.
Je puis vous la réciter :

« Quelle merveilleuse époque que celle où j’étais enfant, où j’allais à l’école la semaine et chez mon oncle Charles, le samedi.
Celui-ci travaillait chez Clause, « le marchand de graines » comme il disait.
Lui n’en vendait pas : il les fabriquait. »

PRIX

Image de Printemps 2018
291

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Neuf Visvies · il y a
Un petit bijou de l'absurde poétique !
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Chtitebulle · il y a
Je me suis laissée complètement emporter par votre histoire ! Mes votes ...
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Thara · il y a
Bonne chance à cette nouvelle pleine de promesses...
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Jean Calbrix · il y a
Un régal de lecture ! Bravo Anne, vous avez mes cinq votes et mes vœux pour la finale !
Je vous invite à lire mon tragique sonnet Mumba en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Geny Montel · il y a
Bonne finale Anne !
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Charlette · il y a
Un bric à brac jardinier et floral délicieux !
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Fred Panassac · il y a
Je passe vous renouveler mon soutien, bravo pour cette belle finale, Anne.
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Didier Lemoine · il y a
Assez déjanté. Je vote. Bravo à vous.
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Marie · il y a
Il est amusant votre texte. Je suis séduite, je vote.
Si vous souhaitez découvrir l'un des miens https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Yassinette Amrani · il y a
Un enchantement , pour la petite fille que je suis ...redevenue !
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