Le Postillon

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J'écris... je m'éparpille... les mots pétillent... et je frétille  [+]

Sur un chemin montant, caillouteux, malaisé, tout hérissé d'écueils et de difficultés, dix conseillers traînaient le char municipal trop lourdement chargé du fourbi communal. Le cocher jure, fouettant, frappant l’attelage à grands cris. Hue !, hue donc !, tas de feignasses ! Sur le chemin mauvais, la charrette en détresse, hélas, s’embourba dans l'ornière. Les timoniers se cabrent, l'équipage se débande, la carriole délaissée s’enfonça dans la fange. Ce que voyant, Manu, grosse mouche importune mais à grosse fortune, levant une paupière sur un œil globuleux l’autre à demi-fermée cachant le calculeux, clama haut en tribune - coupant net la chique aux candidats grincheux: « Est-ce ainsi, mes amis, qu'on mène à l'infortune l'équipage public et tout son fourniment ? Je vous le dis, manants, conduire de la sorte mérite un châtiment. Qu'on détèle ces rosses, qu'on les mette au rancard... ... qu'on renvoie le cocher, m'a tout l'air d'un soûlard ! Qu’on jette sans plus attendre ce trop vieil équipage dans le fond d’un placard et qu’on place aux brancards de vigoureux lascars. Qui veut voyager loin doit dresser ses montures, contrôler leur allure. Pour assurer la marche du train municipal il lui faut, sacrebleu, un autre général ! Intérêts, capital, bouretbour etratatam..., voilà les maîtres mots qui feront mon programme ! ».
On les plaça par trois, ce fut manœuvre sage pour opérer fissa un habile dressage. Au timon, Ferdinand, Tatave et Hyppolyte, trois percherons de taille à la jambe solide. Entre-deux un trio de pur-sang bien roulés, Gaston, Paulo, Dédé, trois Boulonnais fringants, trois gaillards bien nés. En tête bien placés, Édouard et Albert, épaulés par Pin-Pin, formèrent un groupe unique de fougueux poitevins. Admirez leur tournure et leurs formes galbées...
... leur trépidante allure, leurs brillantes crinières et leurs jarrets d'acier. Ne dirait-on pas là une écurie princière ? De la troupe Manu s’arrogea le prestige. On l'attela en flèche, n’en est-il pas le chef ? Il admira son œuvre, flatta ses destriers, surveilla la manœuvre : « Nous pourrons sans nul doute, affronter sans danger les écueils de la route. Qu'on me passe les rênes, je garde la cravache, car malheur à celui qui renâcle ou qui lâche...
... pour lui pas de procès !» Ainsi parla Manu en jouant de son fouet. Clic, Clac !! Hardis cocos ! De la Commune en panne faut sauver la loco. Et clic ! Et clac! Et pif ! Et paf !... Le fouet du postillon caressa dur les flancs des vaillants étalons pour les mettre au charbon. La carriole s'ébranla, rua et s'envola sur la route élargie en une course folle. La foule à l’unisson, en gonflant ses poumons, scanda a capella un splendide « ça ira ! ».
Le succès fut complet, le triomphe éclatant. Pour immortaliser les hauts faits de la bande on planta de hauts mâts, on tressa des guirlandes. On fêta longuement en de riches festins son triomphe, sa gloire, et tout le saint-frusquin. Le baryton Jauny, la diva Castafiore, solfièrent ce triomphe en de vibrants accords. Le comique Philo, tarbais de race souple agile pour le cirque, amusa la galerie, faisant rire les manants rien qu'en les regardant. Des tréteaux on dressa, sur la piste on dansa, on fit même des prouesses, les vins firent le reste. Arriva le moment de gérer la Maison. Manu, ordonnant tout comme le veut la coutume, se donna le beau rôle, pour garder le contrôle un chef, de sa tribune, doit gérer ses fourneaux. Au poste de tocard il nomma Edouard, à l’ambitieux Albert il confia le vestiaire, à Dédé l’illettré la charge de secrétaire. Les maîtresses, blasées, changèrent de plumier. On vota des faveurs aux amis de l'équipe, n’est-ce pas la tactique de tout bon politique ? A Fernand et sa clique on promit une chique, à tous les habitants la lumière électrique, à Marie un grand bouc sans cornes ni odeurs, à Julie un flacon de la meilleure liqueur, un balai à Julot, un tambour au Grand Jacques, on promit à Momo un très beau chapeau-claque. Sur l'avis d'un ancien, un vieux sage sans âge, le Pin-Pin on nomma premier flic du village : « Il a pour cet emploi des qualités hors pair, audace et bonne langue, épaulées d’un bon flair. Sentinelle jamais lasse, espionnant sans relâche conversations et gestes, il nous entretiendra de tout ce qui se passe. Des cafards bien placés nous apprendrons le reste ». Enfin, au gros Paulo toqué de ses mignons, on maria la Mado, qu’il change de façons. Le projet adopté, l'équipage au complet s’en alla exploiter sans compter son succès. Puis le temps fit son œuvre. Un bourru philosophe leur prédit qu'au tournant viendrait la catastrophe. Harassée, pantelante, l’équipe à bout de course se retrouva bien vite exsangue et à genoux. Manu le colignon, ne songeant qu'à sa bourse, convia ses étalons, leur parla sans façon : « Messieurs les conseillers je vous laisse les rênes. Mais avant d’y aller, payez-moi de ma peine... ». Et Manu, sans scrupule, partit les poches pleines, chantant à tire-d’aile « J’enc... les crédules ».
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