Le portrait de Prince Charmant

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Image de Automne 2016
« Je suis fait de peinture, de bois, de toile. Ma naissance, je la dois à Basil Hallward. Mais si, le peintre ! Ne me dites pas que vous ne le connaissez pas ! Sans doute l'un des meilleurs peintres de ce siècle. Tellement talentueux, même le plus laid des hommes devient sous ses pinceaux un exemple de pureté et de beauté. Alors, quand il a décidé de me créer, moi, Portrait, à l'image de l'un de ses plus beaux modèles, je me voyais déjà entouré, admiré par de splendides collectionneuses, suscitant les passions des amants et la convoitise des musées ou autres mécènes. Hélas, mon destin est d'être éternellement connu sans jamais, ou presque, être vu. En tout et pour tout, je n'ai jamais eu que quatre spectateurs. Peut-être est-ce mieux ainsi ?

Je suis un tableau, certes, mais pas un tableau ordinaire. Hallward me commença en Angleterre, il y a déjà quelques temps. Ma conscience s'éveillait en douceur sous ses coups de pinceaux, petit à petit, heure après heure, sous l'étrange et profond regard de Dorian. Dorian, c'est mon modèle. Nous étions splendides, l'un comme l'autre ! Que de beautés nous attirions, que de largesses ! Dans les premiers temps de notre cohabitation, nous étions le miroir l'un de l'autre. Il a fallu, bien sûr, que notre entente et notre présence fasse des jaloux. Son ami Harry, par exemple, lui a monté la tête. Le monde s'offrait à mon double, il était jeune, il était beau, il était vivant. Rien ne pourrait l'empêcher de conquérir le monde, tant qu'il le pouvait encore ! Quand, comme chaque soir, Dorian me raconta sa journée, je sus que le lien entre lui et moi s'était rompu. De fier de nous, il en en était venu à m'envier et à me détester, comme je commençais de même à l'envier et le détester.

Ah ! Portrait. Connais-tu seulement ta chance ? Tu es beau, tu es éternel et, bien après ma mort, on te contemplera et t'admirera comme aujourd’hui on me contemple et m'admire.

Moi, je ne disais rien. J'étais encore un simple tableau. Beau, certes, mais uniquement un tableau. Si j'avais pu lui dire, dire que lui était vivant, dire qu'il pouvait bouger, ressentir, vivre ! Dire que j'étais jaloux de n'être que des pigments sur une toile, un reflet fidèle, mais superficiel de la réalité qu'il était, dans laquelle il était ! Je ne suis pas sûr qu'il aurait changé d'avis et été quelqu'un d'autre. Mais je me suis plu parfois à croire que ça aurait changé quelque chose.

Si je demeurais toujours jeune et que le Portrait vieillisse à ma place ! Je donnerais tout, tout pour qu'il en soit ainsi. Il n'est rien au monde que je ne donnerais. Je donnerais mon âme !

Dorian ne s'en rendit pas compte tout de suite, mais moi si. Dieu ou Diable, quelqu'un avait entendu sa plainte. Et quelqu'un voulait l’exaucer. Des fourmillements parcoururent mes pigments, des connexions se firent dans ma toile, de l'énergie circula dans mon châssis. Je ne bougeais pas, certes, mais j'étais vivant ! Pour vous, ce n'est rien, mais pour un tableau, pensez-donc ! Je tentais une connexion, puis l'autre. Au bout d'une heure d’entraînement, j'animais sans problèmes la personne que je représentais. Au prix de multiples tensions, je formais même des mots avec la voix de Dorian ! Ce dernier ne le remarqua pas tout de suite, et je lui cachais ma découverte avec malice. En tendant son oreille, je découvris que lui aussi me cachait quelque chose. Ou plutôt quelqu'un ! Une très jolie comédienne, du nom de Sibyl, qui lui donnait du « Prince Charmant » à tout bout de champs. Peuh ! Qu'il garde ce nom, je prendrai celui de M.Gray.

D'ailleurs, c'est elle qui, indirectement, causa notre perte ! Sous prétexte d'être amoureuse, elle jouait de plus en plus mal. Je suis sûr que c'était parce qu'elle se voyait déjà en Madame Gray, Dorian Gray ! Quelle idiote. Il a suffit à Prince Charmant de voir la déception dans le regard de deux amis à son spectacle pour la laisser seule sur scène, sans public et sans talent. Quand elle a débarqué dans notre chambre et qu'elle ne l'a pas trouvé, elle a fondu en larmes. La pointe de la jalousie m'a tiraillé l’apprêt. Elle avait besoin d'affection, moi de chaleur humaine. Doucement, je l'ai appelée, l'ai consolée, l'ai attirée à moi. Qu'elle soulève le rideau qui me cachait au monde ! Son cri horrifié et sa fuite éperdue me blessèrent plus que je ne l'aurai supposé.

C'est Prince Charmant, le lendemain, qui m'apprit son suicide. Il était distant, comme devant un mur, cela ne le concernait pas. Son regard restait doux et innocent, le mien s'était durci, avait pris de la hauteur. J'avais déjà remarqué un changement, j'en avais maintenant la confirmation ; j'étais le reflet de son âme, et il aurait toujours le visage que Hallward lui avait peint. Hélas, Prince Charmant le remarqua aussi et m'enferma dans une salle d'étude, me visitant de temps en temps constater sur moi les changements qui auraient dû apparaître sur lui. De fierté, j'étais devenu secret, et de vestige de jeunesse, prunelle de ses yeux, odieuse preuve de sa véritable nature.

J'ai pris ses rides, j'ai pris ses cicatrices, j'ai pris ses défauts. Des marques de ses pêchés aux marques de l'âge, j'étais le portrait le plus réaliste de Prince Charmant, tout en lui ressemblant de moins en moins. Qui ne m'avait vu jeune n'aurait pu deviné que je n'étais pas un ancêtre de mon possesseur actuel. Inquiet pour lui, Hallward, mon cher créateur, vint nous voir pour remettre mon modèle sur le droit chemin. Pour la première fois depuis son vœu, Dorian brisa le secret qui nous liait, et me découvrit à mon créateur. Tous deux, nous avions vieilli. Mais cela n'était naturel que pour ce cher peintre. Son expression d'horreur dans la déformation monstrueuse et diabolique qui m'accablait me mis dans une rage folle.

Tue-le !

Prince Charmant obéit à sa voix sans même réaliser que c'était la mienne. La première scène que je voyais depuis qu'il m'avait mis au rebut était son visage d'ange déformé par la rage, sa main enfantine tenant un long couteau effilé se plantant dans le vieux corps fatigué de mon créateur. Suite à cette scène, je pris quelques traits de violence, de sadisme et de dangerosité, ainsi qu'un soupçon de malveillance lorsqu'il se débarrassa du corps. Le rideau qui me cachait me couvrait en grande partie, mais je pouvais encore apercevoir l'arme abandonnée à quelques pas de moi. C'était parti pour un long voisinage muet et complice. Le traître ! Il ne faut pas faire confiance à un couteau qui a déjà tué.

Prince Charmant venait me rendre visite plus souvent, se confiait plus. J'étais ce qu'il devait être. J'ai vécu avec lui l'attaque du frère de Sibyl, l'angoisse d'être retrouvé, le soulagement à la mort de ce dernier, les premiers essais de rédemption. Ça a été la fin, la rédemption. La culpabilité d'une vie dissolue et le dégoût que ma vue lui inspirait le poussait à trouver une bonne action, à me rendre un peu de mon aspect originel. Tout ce que ça m'a apporté, c'est un sourire hypocrite. Une si belle toile éternellement gâchée ! Le désespoir nous a envahis tous les deux, mais chacun pour ses raisons. Nous ne pouvions plus nous voir ! Nous ne pouvions plus être liés !

Dorian a saisi le couteau, et comme ivre, me l'a planté en plein cœur. La douleur qu'il m'infligeait ne durait qu'un instant, ne laissant qu'un trou dans ma toile tandis qu'il prenait blessures et physionomie au fur et à mesure de ses coups. J'ai perdu presque toutes mes capacités d'âme incarnée avec ce couteau. Quand l'inspecteur nous a découvert, il n'a pas hurlé en me voyant. Il a juste appelé du renfort à la vue de Prince Charmant. Sauf que ce n'était plus Prince Charmant, c'était Dorian Gray. Le jeune homme au surnom tendre, bien qu'un peu ridicule, c'était moi. Le vieillard hideux aux traits mauvais, c'était lui. En tuant l'âme que je représentais, il s'était tué lui-même. »

— Votre histoire est fascinante, Portrait. Mais personne ne la croira jamais.
— Vous la croyez pourtant, M.Wilde.
— Vous venez de me la conter. Un tableau qui raconte son histoire, c'est exceptionnel au point de faire douter du mensonge même !
— M.Wilde, il ne faut pas faire connaître cette histoire. Je vous fais confiance, gardez-la pour vous. Il ne faudrait pas qu'un contemporain en prenne le mauvais exemple.
— Au contraire ! Tout le monde doit la connaître ! En roman, sous mon nom, elle vous apportera le repos, moi la renommée, et servira d'avertissement à ces gens qui veulent défier la loi universelle du temps.
— Un roman, M.Wilde ? On vous traitera de charlatan.
— Qu'on me traite ! Qu'on me dénigre ! Notre gloire, Portrait, n'en sera que plus éclatante !
— En étant Dorian, je l'aurais compris, en tant que tableau, je doute.
— Doutez, très cher, doutez, mais laissez-moi prendre une feuille, et contez moi encore, plus en détails, l'extraordinaire mais néanmoins effrayante histoire du Portrait de Dorian Gray.


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Très librement inspiré du Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, 1890

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Lise. Je vous réitère mes remerciements pour avoir apprécié mon carton. apprécierez-vous tout autant mon verglas ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas
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Rémi Renaud · il y a
Quelle belle chute ! Ce cher Oscar aurait surement apprécié.
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Utilisateur désactivé · il y a
Parfait portrait, j'ai adoré. Très très original.
Bravo * Malau

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Christian Pluche · il y a
Bel hommage e effet !
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Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution pour soutenir ce joli texte.
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Mathilde Gasnier · il y a
Point de vue diffèrent et enrichissant, merci de faire parler le portrait au lieu de le cacher !
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Eric Chomienne · il y a
parfois pinceau, parfois couteau, un récit original, celui d'un combat dans la tête d'un créateur qui se sort les tripes pour donner le meilleur de lui pour atteindre l'idéal auquel il court toute sa vie.
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Mino Strip · il y a
une histoire oignal et belle ! ;) mon vote :)
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Jean Calbrix · il y a
Une belle histoire sur le célèbre portait de Dorian Gray. Bravo, Lise, pour votre belle imagination ! Vous avez mon vote.
J'ai un carton en finale été qui, si j'en crois les commentaires, vaut le détour : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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Dominique Hilloulin · il y a
oups, je passe il y a deux jours j'oublie de voter ! coup de frein, marche arrière, voilà qui est fait ! C'eut été dommage pour un si chouette tableau ! Mon poème est ici http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier en lice !merci

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