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Le pont de l'inconnu

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Petit Antoine

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Cette histoire remonte à des temps immémoriaux, en un lieu qui n’existe de nos jours plus que dans l’imagination des hommes. Il y avait là deux grands Rois, respectés et bienfaisants dans leurs royaumes respectifs. Les deux patries étaient connues comme étant celles de la joie de vivre, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. En leurs seins, les familles royales avaient pour unique rôle de maintenir le respect des traditions ainsi qu’une représentation honorifique du peuple, alors que la société était entièrement prédominée par des orientations civiles et démocratiques. Les traditions étaient toutefois très ancrées et même imprescriptibles.

Ces deux terres se ressemblaient énormément, tant au niveau des paysages, que des habitudes de vie ou encore de la volonté de construire un monde meilleur où il ferait bon vivre ensemble. Ces royaumes se ressemblaient en tout point, allant même jusqu’à partager une traditionnelle légende parmi les mythes fondateurs de leurs nations, selon laquelle le pont qui servait à relier les deux terres était infranchissable. Les deux royaumes n’entretenaient aucun lien, à l’image de ce pont qui leur était interdit. La seule manière d’entrer en contact était officieuse et inconnue des peuples.

Les monarques de ces deux terres avaient pour coutume de renouveler annuellement ce pacte de bonne entente sacré par une déclaration univoque directement adressée à l’autre suzerain à l’aide de pigeons voyageurs. Afin de sceller le respect de cet usage, la tradition voulait que ce soient les héritiers du trône qui perpétuent cette pratique une fois parvenu à l’âge de leur maturité. A cette époque, il s’agissait d’un côté d’une jeune princesse et de l’autre d’un jeune prince. Sous les auspices d’une bonne fortune certaine, ils étaient nés la même année et prenaient donc leurs fonctions en même temps.

La jeune femme destinée à devenir princesse héritière du trône était lassée des traditions de son vieux père. Quant au prince, il était plutôt désintéressé des affaires de son père, préférant à toutes ces préoccupations les livres et l’art.
Le jour venu de se livrer à cet exercice, il était voulu que la jeune femme émette ses vœux la première, auxquels le jeune prince aurait répondu par la suite.

Celle-ci les formula de cette manière:
« Jeune prince, par les obligations qui nous sont conférées selon les traditions du royaume, je vous formule en ces mots ma plus profonde amitié pour votre nation. Nos pays sont limitrophes depuis tellement d’années, vivent en prospérité et nous n’avons jamais connu un seul épisode venant troubler la paix. Nos peuples sont voisins, se ressemblent et sont riches d’humanité. Nos terres sont fertiles, nos rivières coulent d’une eau pure et claire et l’air est vivifiant dans nos plaines. Agir pour le bien commun de nos peuples, telle est notre première obligation en tant que monarques en devenir.
Sachez qu’en écrivant ces mots, cette seule idée m’anime et je ne remettrais en cause pour rien au monde l’harmonie qui règne sur nos royaumes.
Comme la tradition l’exige, il m’incombe de renouveler par cette lettre l’engagement unilatéral de mon peuple à ne pas traverser le pont qui nous lie. Ceci suppose une réponse de réciprocité immédiate de votre part.
Si toutefois, par cette lettre, je vous proposais de faire prendre une autre tournure aux évènements... S’il s’agit de célébrer l’amitié de nos peuples, pourquoi ne pas nous rencontrer sur ce pont, au lieu d’en bannir l’accès ? Pour quelle raison continuer à vivre dans l’indifférence les uns des autres ? Nous pourrions probablement en ressortir enrichis et libérés en nous-mêmes.
Etant supposé que la tradition vous contraint à répondre à ma déclaration, peut-être cela s’applique-t-il toujours si je n’ai pas renouvelé mon désir de ne plus franchir le pont qui nous sépare ?
J’attends la réponse à cette question, jeune prince. »

La belle princesse, avec une calligraphie royale, finit par déposer sa signature au bas de la lettre et se rendre à la volière. L’oiseau envolé, la jeune femme le fixe dans le ciel jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point insignifiant. Son regard s’est alors perdu dans les nuages pour la rendre rêveuse. Elle imaginait déjà cette vieille coutume tombée aux oubliettes. Les légendes racontaient que les gens du pays voisins étaient si braves et bon-vivants. Les hommes avaient la réputation d’être bien bâtis et beaux. Elle en venait même à se demander comment pouvait être ce jeune prince.

Ce dernier attendait quant à lui la lettre à la volière au sommet de la plus haute tour du château de son père. Il était plongé dans une lecture de l’un de ces auteurs philosophes un peu illuminés, un Traité sur la tolérance ou un autre sujet anecdotique à mettre en lumière dans les bas-fonds du royaume.

Au bout de quelques secondes vint se poser cette magnifique colombe blanche, comme un présage de paix dans son esprit romantique. Il y découvrit les mots de la princesse. Il en fut transcendé. Il sortit sa plume et son carnet à lettres qu’il avait toujours sur lui pour répondre dès cet instant même.

Il déclara ainsi :
« Jeune princesse, par les obligations qui nous sont conférées selon les traditions du royaume, je vous assure la conformité des usages en ma réponse.
Sachez alors que je ne reprendrai pas vos mots concernant les liens qui unissent nos peuples. Je voudrais que vous puissiez saisir la réciprocité de mes convictions concernant l’amitié qui nous unit tous en vous confirmant l’intention réciproque de célébrer notre pacte de bonne-entente d’une manière officielle et d’en finir avec cette officieuse coutume.
Demain, à l’heure où le soleil sera le plus haut dans le ciel, nous franchirons le pont à la vue de tous et montrerons comment sceller l’amitié de nos peuples de manière effective pour les siècles à venir.
J’attendrai la réponse à cette proposition, jeune princesse, sur le pont demain. »

Il s’empressa de signer et de renvoyer l’oiseau porteur du message vers les cieux. Le jeune prince essayait alors de percevoir du regard le royaume d’où venait cette romanesque princesse. Aussi loin qu’il le pouvait, il parvenait à déceler que les maisons de son royaume étaient plutôt semblables à celles d’en face, le ciel au-dessus d’eux n’y était pas différent, les arbres étaient habillés du même vert...

Le jeune prince vivait sa première aventure de la vie et s’apprêtait à changer le cours de l’histoire. Tout comme la princesse, ayant découvert avec joie la réponse du jeune prince, le sommeil n’a pas pu l’apprivoiser ce soir-là.

Lorsque le fameux jour se leva et que le soleil allait parvenir à son zénith, les deux jeunes héritiers du trône se mirent en route. Ils étaient parés de leurs plus beaux habits cérémoniaux et déambulaient parmi les ruelles de leurs villes en direction du pont. Tous les gens sur leur passage étaient abasourdis. Par un effet de foule assez enfantin, les badauds se formèrent en cortège afin de les suivre et de rassasier leurs curiosités.

Arrivés devant le pont, une tension palpable remua les foules alors que les deux jeunes adultes semblaient en route pour rompre une tradition ancestrale. Ce pont ne devrait être franchi, telle est la règle. Pourquoi renverser ces traditions, fussent-elles erronées, puisqu’elles sont les nôtres ? Telle était la question venant s’immiscer dans l’esprit de chacun des témoins de la scène. D’ailleurs, à l’origine, quelle pouvait être la raison de cette prohibition ? Peut-être que les habitants voisins, contrairement à ce que les légendes en disent, sont des personnes rustres, impolies et trop différentes de nous pour les rencontrer ? La paix durait ainsi depuis tellement d’années... Qu’allait-il en advenir une fois cette limite franchie ? La peur de l’autre s’emparait des peuples. L’inconnu leur était devenu dérangeant s’il s’agissait de s’y confronter pour savoir quelle était son essence. Qui pouvait bien être ces gens après tout ?

Sans se poser une seule de ces questions, convaincus du bien-fondé de leur intention, les jeunes monarques posèrent un pas sur le pont. Rien d’anormal ne s’était produit. La seule différence consistait en un ressenti, comme une exaltation, cette excitation générale dans l’air ainsi que dans leur esprit. Les deux meneurs de foule allaient l’un vers l’autre et naturellement, leurs peuples respectifs les avaient suivis comme s’il s’agissait d’être un soutien utile s’il l’avait fallu. Pourtant l’atmosphère n’avait rien d’hostile. Comme il en était quelques minutes plus tôt, toutes ces années durant, l’air était imprégné de la paix qui avait toujours régné sur ces contrées...

Les peuples allaient à la rencontre l’un de l’autre et finirent par se confondre. Ils se découvraient pour la première fois. Les différences entre eux, pour peu qu’il y en ait eu, étaient imperceptibles... Ils auraient pu être voisins de paliers comme ils étaient voisins de territoires. Tous parlaient la même langue, se regardaient avec humanité pour certains, riaient déjà aux éclats pour les autres... Comment était-il possible que tous aient été retenus toute leur vie par cette idée contre-nature de ne pas franchir ce pont ? Il ne les avait pourtant jamais séparés, mais unis à l’inverse...

Au milieu de ce tumulte, le jeune prince se trouvait face à la princesse et tous deux se regardaient avec l’amour d’un homme et d’une femme, avec la même humanité. Une seule phrase du jeune prince fut perceptible parmi les bruits de la foule.

« Aujourd’hui, nous avons enfin osé franchir le pont qui était en nous. »
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Ireti · il y a
merci pour ce texte très poétique et profond dans son sens
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