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Le pont aux trois arches

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Jean Weber

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Depuis très longtemps, les habitants de Mulari se mouillaient les pieds lorsqu'ils voulaient traverser la Bidouze. Les enfants trouvaient ça drôle, les adultes, surtout ceux qui étaient chargés d’outils ou de bagages, riaient moins.
Il y avait bien ce gué par lequel devaient passer bêtes et gens. Mais au printemps surtout, quand, depuis les lointaines Arbailles basques et leurs sources mystérieuses, dévalaient en grondant les eaux tumultueuses et glacées, on ne pouvait plus traverser du tout d'une rive à l'autre.
« Il nous faudrait quelque pont comme à Bayonne, disaient les uns.
- Un pont de pierre haut et bien solide, ajoutaient les autres.
- Oui mais ici personne ne sait construire de pont, disait tout le monde...
Et chacun retournait à ses occupations.
Les forgerons forgeaient. Les scieurs sciaient. Les tailleurs de pierre faisaient chanter les grosses dalles grises et bleues en les travaillant.
Dans le bruit joyeux des sonnailles, les bêtes allaient aux champs guidées par les petits bergers que leurs chiens fébriles accompagnaient. On entendait la roue des chariots moudre les routes empierrées. Claquait dans l’air chargé de tous les sons du labeur des hommes, le fouet des rouliers d’âpre langage. Hilh dou diable ! Diou biban !
Or, un jour à Mulari s’en vint un soldat de la Grande armée de Napoléon. An, Dé, An, Dé ! Il prit pension à l’auberge des Deux Canards.
Il avait, racontait-il, perdu un bras sur la Bérézina. « Crénom mes cadets ! Un boulet de canon me l’a volé ! » Sur sa poitrine on pouvait voir le ruban rouge de la Légion d’honneur.
Comme deux anciens à béret sirotaient leur chopine en causant de tout et de rien, le soldat qui n’en était plus un puisqu’on l’avait réformé se mêla à leur conversation.
« Un pont, il vous faut un pont ?
- Que oui, la bleusaille
- Il nous en faut un beau avec au moins trois arches !
Le soldat qui n’en était plus un se mit à réfléchir en fredonnant une Marche militaire du temps où il avait ses deux bras :
« Moi, je peux vous en construire un, de pont. Un beau à trois, quatre ou cinq arches. J’étais pontonnier sur la Bérézina c’est dire si ça me connait l’ouvrage. Mais, dame faudra me fournir trois ou quatre aides, les matériaux et les outils et puis me payer !
- De l’argent ? C’est que par ici on n’a point trop de cet argent qui tinte et qui roule !
- J’ai pas parlé d’argent, non.
- Alors quoi ?
- Une petite ferme, un peu de terre et un petit bois. Ce serait ça mon salaire...
Les deux vieux se regardent. Ils comprennent qu’ils n’ont pas d’autre solution que d’aller voir Monsieur le Maire sans tarder. L’été approche. La Bidouze est pauvre en eau. Son lit est comme un os tout rongé. Il n’est pas meilleure saison pour bâtir un pont.
L’affaire est faite ! Devant témoins, le Maire qui louche d’envie sur la décoration du soldat s’est engagé. Juré ! Le militaire manchot aura sa petite ferme et son petit bois à la livraison du pont. Trois belles arches élancées et hautes sur la Bidouze.
A une vitesse prodigieuse, travaillant jour et nuit sous la direction du pontonnier expert, les ouvriers de fortune réalisent le fier ouvrage tout en pierre de Bidache. Il est béni par Monsieur le Curé, un chœur d’hommes salue l’événement tandis qu’un défilé de charrettes décorées tirées par de grands bœufs blonds emprunte le pont dont la solidité est ainsi éprouvée. La population acclame le soldat juché sur un tonneau. Il y a des discours. Bla, bla, bla. Des danses. On sert une garbure riche et gourmande. Du vin de Béarn aussi. « Ce pont est le plus beau jour de ma vie », souligne Monsieur le Maire qui a la chopine optimiste et fait l'intéressant devant le sous-préfet.
Le lendemain, le soldat qui n’en est plus un se fait conduire à la ferme qu’on lui a promis. Loin de tout, dans un fond de vallon humide et boueux, c’est une bâtisse sinistre à demi ruinée. Le toit est crevé. Les ronces envahissent les abords. Le militaire cherche son bois. On lui montre un tas de buches en partie pourries. Trois ou quatre stères à peine. Moqueur, un merle commente la scène dont les rieurs s’amusent sous cape. Le pontonnier qui garde le silence dévisage lentement son monde.
« Vous êtes ici chez vous, dit le Maire avec gravité.
- Je saurai bien vous remercier de toutes vos bontés, répond mystérieux le soldat manchot.
Comme le jour décline, on se sépare laissant le militaire prendre possession des lieux.
L’automne est arrivée. Les arbres sont nus, déshabillés par les bourrasques. Les habitants de Mulari et des villages voisins se sont habitués au pont jeté sur la Bidouze. Il leur facilite la vie. Ils en sont fiers comme si ils l’avaient eux-mêmes construit. Le soldat qui n’en est plus un a disparu. On rit encore du bon tour de renard qu’on lui a joué.
Une nuit de novembre, dans l’obscurité, une ombre au pied du pont s’est glissée. Après de nombreux allers et retours de pile en pile et de culée à culée, elle s’est effacée laissant derrière elle une étincelle minuscule qui court. Baoum ! Il était trois heures après Minuit quand une terrible explosion secoua le petit pays.
A l’aube, tout le village de Mulari vint se masser au bord de la Bidouze dans laquelle gisaient les ruines énormes du pont aux trois arches. Une odeur de poudre flottait dans l’air humide et froid. Posée sur un garde-corps demeuré intact, un enfant trouva une belle médaille rutilante. Monsieur le Maire reconnut la Légion d’honneur qu’il convoitait tant. Elle semblait le narguer.
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Joëlle Brethes · il y a
Un bien beau récit qui m'évoque le joueur de flûte de Hameln :) Profiter ainsi de ce soldat et trahir le marché conclu était une ignominie !
On lui a donné une ruine, il "rend" une ruine : ce n'est que justice !

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Jeanne en B. · il y a
Moralité, ne pas se moquer d'un manchot. Un texte tres agréable au langage riche et coloré. J'ai beaucoup aimé, bonne soirée
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Image de Jean Weber
Jean Weber · il y a
Je vous remercie pour cet amical soutien
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