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Daphné Buiron

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FINALISTE
Sélection Jury

Ma voiture dépassa la pancarte qui annonçait la sortie du village de Sandsletta. Longtemps je regardais le cœur serré dans le rétroviseur, la silhouette enneigée des petites maisons laponnes bordant la grève grise des îles Lofoten. Tout en me dirigeant vers l’hôpital de Narvik, je repensais aux évènements incroyables qui avaient, en trois semaines, changé à jamais le fil cartésien de mon existence.
Tout avait commencé vingt jours auparavant. Frigorifié et incertain, la carte routière serrée entre mes moufles, je déchiffrais entre les flocons denses la pancarte verte annonçant le Polar Light Center. La nuit tombait déjà en ce mois de décembre et la température ne devait pas excéder -30°C. Une maison ensevelie sous une éternité de neige. Un grincement de porte, une main ridée, une longue barbe, puis un sourire. Je sus immédiatement que j’étais arrivé à bon port. Robb, le spécialiste légendaire des aurores boréales, se tenait devant moi, filiforme, les joues creusées, le regard vif et candide, égaré depuis longtemps en quelque autre galaxie.
J’entrais. Les rideaux écossais ondoyaient l’or du feu de bois. Le confort démodé du petit chalet me plut immédiatement. Un cocon-cookie parfait en somme, où me pelotonner quelques semaines, le temps de venir à bout de ma renaissance salvatrice de trentenaire égaré. Une chrysalide tissée de neige et de gentillesse. La femme de Robb vint à ma rencontre. Madelina, en parfaite maîtresse de maison, maternait son mari comme ses visiteurs. Grande, élancée, le visage rond, souriant, illuminé d’une cascade de cheveux roux dont seuls quelques fils blancs laissaient paraître l’âge. Son regard tantôt pétillait, tantôt s’oubliait en une étrange mélancolie, laissant présager quelques douleurs enfouies sous la cannelle de ses viennoiseries.
La chambre coquette que je louais offrait une vue imprenable sur la plage de galets, où des vagues sombres venaient fracasser les racines des montagnes écrasantes. Nature sauvage. Apaisement. Je laissais le rythme lent de l’hiver prendre les rênes de mes journées.
Le matin je me promenais dans les environs à la découverte des fjords et des quelques habitations des alentours. J’accompagnais parfois Madelina au village où nous achetions de la morue fraiche à la criée du port. Le poisson aux écailles argentées avait été l’or des habitants durant bien des siècles. Aujourd’hui encore, les lieux étaient lourdement imprégnés de l’odeur collante qui s’écoulait du sommet des gigantesques séchoirs en bois, sur lesquels se déshydrataient les poissons éventrés. Effluves acres que le vent, au lieu de disperser, aidait à pénétrer plus profondément encore les cristaux de la neige, les mailles des lainages, le bois ligneux des maisons.
Après le déjeuner, j’allais retrouver Robb dans son atelier. Antre mystérieuse recelant d’objets improbables où il bricolait des heures durant ses précieux instruments. Mon esprit d’ingénieur lui plaisait et il se montrait heureux de partager les détails techniques de son installation. Il avait truffé le jardin de capteurs électromagnétiques qui lui permettaient de prévoir les aurores avec une impressionnante précision. Intimité privilégiée et tendre affection, Robb me confiait alors des bribes de son histoire. Une enfance en Hollande, la rencontre avec « sa Madi », l’aurore exceptionnelle de 1946 qui vint bouleverser son âme et sa vie à jamais. L’immigration qui s’en suivit à Sandsletta, les instruments, le Polar Light Center. Une vie passée à étudier les aurores, chaman moderne des phénomènes célestes. Pour subvenir, des conférences quotidiennes et deux chambres d’hôtes à louer. Parfois, de jeunes visiteurs condamnés par quelques maladies sournoises venaient réaliser ici le dernier de leur rêve. Comme Mariette, leur fille unique, emportée tellement trop tôt elle aussi. Une vie de passion, d’ascétisme et de profonde solitude.
Une après-midi, Robb planta son regard humide et pénétrant droit dans le mien, et prononça ces mots qui résonnent encore dans ma tête aujourd’hui : « Tu dois te demander Adrien, pourquoi je veille encore les aurores chaque nuit, après tant d’années ? Il est une chose que tu ignores, c’est que les aurores chantent, parfois. Les Samis appellent ce phénomène Guovsahas. Certains soirs, des craquements sourds sont entendus alors que surviennent les lumières. Un phénomène incompris encore, que les anciens associaient à l’esprit des morts venus communiquer. Madelina l’a entendu, deux fois, alors que je dormais. Je veux entendre Guovsahas avant de mourir. Alors, je saurais. »
A la nuit tombée, Robb disparaissait. Il ne dînait pas avec nous, trop occupé à régler ses instruments. Un groupe de visiteurs arrivait, assistait à sa conférence, puis sortait avec lui observer les drapées espérées. Je m’installais en marge et partageais avec eux la leçon palpitante. Robb au clair de nuit, redevenait enfant. Courant sous les étoiles, bondissant entre ses capteurs et nos appareils photos, il nous parsemait d’un enthousiasme contagieux.
Un soir, je remarquais pour la première fois une jeune fille tapie dans l’ombre. Elle paraissait à peine 15 ans, les traits pâles et fins, le regard vif, un bonnet de laine brodé d’un renne rouge enfoncé jusqu’aux oreilles. Elle dévorait des yeux le théâtre céleste sans prêter attention au froid pourtant mordant. Je lui fis un petit signe. Elle me le rendit, puis s’enfuit. Je la revis ainsi plusieurs soirs de suite, écouter en secret les cours de Robb. Elle devait habiter la maison voisine. Je me promettais de mieux faire sa connaissance, mais les évènements qui suivirent ne m’en laissèrent pas le temps.
Un réveil en sursaut, une nuit. Des hurlements sous ma fenêtre. Animal traqué par quelque prédateur ? Non, des cris humains. J’ouvre la fenêtre. Et la scène que je découvre me glace d’effroi. Robb, en pyjama, pieds nus dans la neige, arpente le jardin en tous sens. Il pleure, crie, implore, ses yeux fous tournés vers l’aurore menaçante pulsée d’un rythme lent, tel le roulement d’un tambour de mise à mort : « Parle encore ! Parle je t’en supplie, je n’ai pas entendu ! »
Ainsi donc, Guovsahas avait chanté ses onomatopées cosmiques. Réveillé par sa femme, Robb s’était précipité dans le jardin une lanterne à la main, mais il avait eu beau tendre l’oreille, les sons graves ne parvenaient plus à exciter ses tympans de vieil homme. Madelina regardait la scène, pétrifiée, impuissante face à la tragique réalité. Le regard hagard, Robb se laissa enfin tomber à genoux dans la neige. Il nous fallut nous mettre à deux pour le soulever. Madelina, qui avait retrouvé son sang-froid, le borda et resta près de lui toute la nuit. J’étais bouleversé devant l’injuste surdité qui touchait mon ami, emportant avec elle tout espoir de réaliser son ultime souhait.
Assis dans l’atelier, mes yeux balayent les étagères à la recherche d’une solution. Un embryon d’idée prend forme, grandit. Et si... Associer aux gammes d’intensité du signal électromagnétique des notes de musique. Obtenir une mélodie dictée par la lumière. Cela pourrait fonctionner. Tenter.
Deux jours de travail acharné et j’avais bricolé un traducteur relié aux capteurs du jardin. Il n’y avait plus qu’à attendre la prochaine nuit propice.
L’occasion se présenta le surlendemain. Tout comme Robb l’avait fait tant de nuits avant moi, je m’installais à mon tour derrière l’écran de l’ordinateur. Je compris mieux soudain l’excitation ressentie par le vieil homme, retenant son souffle devant le curseur d’où naissait le tracé des courbes de la dame de la nuit. Vers 22h, les premières volutes d’émeraudes apparurent au ciel et à l’écran. J’enclenchais mon traducteur le cœur battant. L’aurore fut intense. Vers minuit, une corolle violette se dressa au-dessus de ma tête, telle la muraille ciselée d’un château fort. De concert, les notes associées s’imprimèrent plus rapides sur le papier musical. Enfin, à quatre heures passées, la symphonie s’acheva. Epuisé, je m’écroulais tout habillé sur un vieux fauteuil.

Nous étions réunis sous la verrière baignée du soleil matinal, le lit de Robb placé à côté du vieux piano. Seul le chant des oiseaux venait rompre le silence solennel. Madelina posa ses mains tremblantes sur les touches jaunies et se mit à jouer. Une mélodie ondulante de nostalgie profonde envahit la pièce. Une musique qui n’avait rien d’humain. Nos corps frissonnaient alors que la réalité d’une éternité glaciale pénétrait jusqu’au cœur de nos os. La créatrice céleste contait à nos âmes l’Histoire de l’Univers. Je regardais le visage endormi de Robb. Toute souffrance en avait disparu, et un sourire nouveau illuminait son visage.
Alors que débutait la danse de la corolle, les notes de musique prirent un rythme plus familier. Madelina soudain, poussa un cri d’effroi. Les mains plaquées contre la bouche, le visage livide, ses yeux écarquillés de douleur. Je me précipitais vers elle: « la berceuse Adrien, la berceuse de Mariette... !». Elle perdit connaissance.
Je cherchais désespérément de l’aide autour de moi, quand mes yeux s’attardèrent sur un petit cadre photo que je n’avais encore jamais remarqué. Le cliché ancien présentait Robb avec sa barbe brune, posant joyeusement devant le grand télescope. A son bras s’agrippait une enfant au regard aussi espiègle que celui de son père. Les épaisses tresses de sa chevelure rousse se balançaient sous son bonnet de laine brodé d’un renne rouge.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Merci au choix aléatoire de Short de m’avoir aiguillée sur votre nouvelle, c’est une splendide découverte remarquablement écrite et dépaysante. Je vous offre mes 5 voix sans barguigner.
Comme j’aime beaucoup votre style je me permets de vous signaler que parfois il faudrait le passé simple là où vous employez l’imparfait. Quand ce sont des événements brefs et uniques, par exemple écrivez plutôt « je m’installai », « je m’écroulai » (sans s) , de même pour plusieurs autres verbes qui indiquent un fait bref et unique dans le passé.
J’espère que vous prendrez bien cette remarque bienveillante qui n’est faite que pour vous permettre d’améliorer encore votre niveau déjà très bon.

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Thara · il y a
Merci pour cette plongée dans ce pays extraordinaire...
+ 5 voix !

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Fergus · il y a
Bonjour, Daphné
Très réussie, cette escapade en Laponie !
Connaissez-vous les livres d'Olivier Truc : "Le dernier Lapon" et "Le détroit du loup" ? Deux polars qui mettent en scène un flic sami et une jeune policière norvégienne qu'on ne peut quitter tant ils sont envoûtants.
Bonne chance !

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Charlette · il y a
J'adore l'ambiance de mystère assez typique des polars scandinaves. Je ne peux d'adhérer à cette nouvelle et la soutenir !
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Marie · il y a
Merci pour cette promenade. Je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Atoutva · il y a
Un voyage dans le grand Nord.Un paysage boréal qui s'illumine de musique. Un beau récit joliment écrit avec juste le suspens qu'il faut. Mon vote.
Si vous aimez un autre monde : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Didier Caille · il y a
Une belle balade où la passion se ressent pour ces contrées froides :) et je vous invite à découvrir mon univers avec un de mes poèmes en finale http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=1&update_notif=1519974452#fos_comment_2533652
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Manita · il y a
Une jolie promenade. Mes voix et une invitation à découvrir mon univers.
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Sylvie Franceus · il y a
Mon soutien pour le renne rouge et l'ensemble de votre récit
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Marie · il y a
Joli texte documenté et empreint de poésie.
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