Le point d'interrogation

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Enseignant dans le primaire, j'ai l'ambition de faire partager à mes élèves l'amour des mots. Ecrire, selon moi, consiste à les assembler comme un menuisier méticuleux. Je fabrique ainsi mes  [+]

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La cérémonie religieuse arrivait presque à son terme. L’église bondée allait bientôt se vider de toutes ses ouailles hypocrites mues par une compassion feinte, venues rendre un dernier « hommage » à Elsa. Louis, prostré au premier rang, observait le cercueil en pin des Landes où reposait sa mère au pied du vaste autel. Elle lui avait promis : le jour de ses obsèques, il saurait.
Trente ans plus tôt, Elsa et Louis avaient quitté, contraints et forcés, leur fief ardéchois natal. Exprimant par écrit ses dernières volontés, elle avait cependant choisi d’y être inhumée, dans le petit cimetière accroché à la colline pierreuse qui dominait ce petit village proche de Privas, préfecture du département. Louis ne gardait comme vagues souvenirs de cet endroit que les railleries et les quolibets dont il était victime lors de ses premières années d’école. Alors qu’il cherchait un semblant de réconfort dans le regard du Christ résigné sur sa croix, ces humiliations oubliées resurgirent et le replongèrent dans son enfance douloureuse.

Louis est le fils d’un point d’interrogation. Il en acquit la certitude lors de son entrée en CP. C’est ce signe de ponctuation que sa mère inscrivit sur la fiche de renseignements cartonnée fournie par l’école, dans le cadre réservé aux renseignements concernant le père. Elle ne mesura pas la portée de son geste graphique. Des souvenirs d’enfance de Louis, c’est ce signe biscornu qui émerge en premier lieu : il va profondément marquer toute son existence.
Au début des années 70, où la monoparentalité était aussi taboue que l’homosexualité, la situation originale d’Elsa suscitait les rumeurs malveillantes des villageois engoncés dans leurs schémas familiaux traditionnels. Maintes fois, elle avait dû baisser la tête devant les regards accusateurs et transperçants de ses voisins. Les femmes étaient de loin les plus blessantes et les plus intolérantes. Au jardin d’enfants, elles contournaient avec mépris cette fille-mère qui osait fréquenter cet espace réservé aux épouses respectables qui avaient conçu leurs enfants avec des pères tout aussi respectables. Pourtant, la plupart de ces époux étaient notoirement infidèles. Un des jeux préférés des retraités, le plus souvent éméchés, qui passaient leurs journées à jouer aux cartes au bistrot situé en face de la mairie, était de trouver les potentielles ressemblances physiques entre Louis et certains notables du village, connus pour leurs frasques extra-conjugales commises, bien entendu, à l’insu de leurs conjointes : Louis semblait avoir le nez grec du directeur de la poste, son allure râblée était comparée à celle du pharmacien et sa tignasse noire rappelait la chevelure clairsemée du notaire. Elsa connaissait ces élucubrations de poivrots mais n’en avait que faire, tant que l’innocence de son jeune enfant était préservée. Personne ne savait et personne ne saurait.

Malheureusement, l’épisode du point d’interrogation, lorsque Louis entra à l’école primaire, marqua la fin du temps de l’innocence. L’enfant, jusque-là choyé et protégé par sa mère, n’avait pas pris conscience de sa différence. Désormais, la malveillance des adultes du village avait été transmise aux enfants dont la cruauté quotidienne envers Louis allait crescendo. Le virus de la méchanceté gratuite contaminait toute l’école et les élèves les plus âgés étaient de loin les plus infectés. « Tu es le fils de Giscard d’Estaing ou de Claude François ? », « Ton père, c’est l’homme invisible ? », « On dit que tu as plusieurs pères, c’est vrai ? ». La vie de Louis, peu après ses six ans, bascula donc dans la cour de l’école. Son identité singulière lui sauta à la gorge et ne le lâcha plus. Malgré son insistance, à plusieurs reprises, sa mère, au bord des larmes, refusa de lui livrer son secret. Elle jugeait inutile de lui révéler le nom d’un père qu’il ne connaîtrait jamais. Le point d’interrogation devint l’obsession de Louis.
Elsa quitta le village un mois après cette rentrée des classes qui sonnait le glas de l’insouciance. Elle s’installa dans la préfecture voisine où elle n’eut aucune peine à retrouver un emploi d’assistante-comptable. Louis fut scolarisé dans l’école du quartier paisible où la mère et son fils occupaient un deux-pièces exigu mais fonctionnel. Sur la fiche de renseignements, Elsa écrivit cette fois-ci : « Décédé ». Elle expliqua à son fils qu’un père mort lui causerait moins d’ennuis à l’école qu’un père inconnu. Louis ne comprit pas mais décida, ce jour-là, de ne plus jamais évoquer ce sujet avec sa mère. Il grandirait sans père et peu lui importait qu’il soit vivant ou mort. Le point d’interrogation laissait place, du moins pour un temps, aux points de suspension...

Tout être humain a besoin de se construire à partir de fondations solides sur lesquelles il édifie son existence, chaque expérience contribuant à en dresser les murs porteurs. Louis, lui, érigea sa vie sur des pilotis plantés dans des sables mouvants. L’entreprise s’avéra donc difficile. Louis se sentait fracturé en deux. L’une de ces deux parties de lui-même ressemblait à une étendue d’eaux troubles au milieu de laquelle il se débattait sans fin pour ne pas se noyer. L’absence de figure paternelle et son incapacité à en imaginer une pesa lourd sur son parcours d’adolescent.
Empêtré dans sa quête d’identité, il multiplia les expérimentations sulfureuses. Sa venue au monde avait été le résultat d’une transgression des codes moraux de l’époque et la suite de sa vie allait donc s’inscrire dans une continuité subversive. L’alcool et la drogue lui servirent un temps de bouée de sauvetage, puis il fréquenta des groupuscules anarchistes aux idées nihilistes et violentes. Louis manqua de sombrer plusieurs fois, mais l’amour inconditionnel de sa mère sut le ramener avec abnégation sur la terre ferme. Cette période lui apprit qu’il devait se décentrer de lui-même pour espérer survivre. C’est en se consacrant aux autres qu’il trouverait son salut dans l’existence, qu’il finirait par s’accepter et réduirait ainsi la fracture.
À vingt ans, il devint éducateur spécialisé, métier dans lequel son investissement et son paternalisme relevaient d’un sacerdoce laïc : il considérait chaque jeune qui lui était confié comme son propre enfant et, en s’appuyant sur son expertise en esprits tourmentés, il déployait une énergie folle à remettre dans le droit chemin de l’existence ses brebis égarées. Ce rôle de berger des âmes lui donna la légitimité qui lui faisait défaut et l’éleva au-dessus de lui-même pour être utile à ses contemporains. Au décès de sa mère des suites d’une longue maladie, Louis dirigeait un centre de réinsertion sociale de jeunes adultes dans la région lyonnaise.
Une autre passion lui avait permis de surmonter la phase tempétueuse de sa jeune existence : la poésie. Le goût pour les sonnets et les alexandrins, c’est Elsa qui en était à l’origine. Issue d’un milieu ouvrier, elle n’avait pas une grande culture littéraire mais la poésie avait toujours occupé une place particulière dans son existence. Dans les journaux intimes de son adolescence, elle ponctuait le récit de chaque journée par un vers évocateur. Elle devait cette inclination à un professeur de français charismatique qui déclamait des poèmes debout sur sa chaise pour conclure chacun de ses cours. Lorsque Louis était enfant, après le départ vers Privas, sa mère l’apaisait le soir à l’heure du coucher en lui lisant quelques strophes de Rimbaud, Verlaine, Desnos et surtout Aragon. Il n’en percevait que rarement le sens mais la musique des mots le transportait rapidement vers un univers doux et apaisant, propice à un sommeil réconfortant. Adulte, il perpétua donc cette tradition familiale et resta un lecteur assidu de poésie.

Lorsqu’Elsa rendit son dernier souffle, l’infirmière du service des soins palliatifs remit à Louis une lettre, comme la mourante le lui avait demandé. L’expression de ses dernières volontés y était formulée, dont celle d’être enterrée dans ce village maudit qu’ils avaient dû fuir trente ans auparavant. Louis, d’abord incrédule, laissa tomber la lettre lorsqu’il comprit le choix du lieu de sépulture. Elsa avait écrit : « Tu vas connaître enfin la vérité. Ton père sera présent à mes obsèques. Je lui ai demandé de lire quelques vers d’Aragon. Tu reconnaîtras "Les yeux d’Elsa", j’en suis sûre. Ne va pas vers lui, il ne viendra pas vers toi. Préserve le secret comme il a dû le préserver lui aussi. Tu ne pouvais être son fils comme il ne pouvait être ton père. Je t’aime mon Louis. » Ces phrases énigmatiques éclairèrent Louis. Il interpréta qu’il devait être le fruit d’une relation éphémère entre sa mère et un homme marié du village qui n’avait jamais reconnu sa paternité. Déçu, il trouva « son » histoire vulgaire, mais les épreuves traversées avaient fait de lui un roc que rien ne pouvait ébranler. La découverte tardive de son minable géniteur n’était pas du genre à le faire vaciller.
Un murmure discret se propagea dans l’église. Le vieux prêtre du village, le père Antoine, avait demandé à l’auditoire de se lever. Tout en restant à leur place, les gens s’orientaient légèrement vers l’allée centrale pour s’incliner au passage de la dépouille d’Elsa. Les porteurs des pompes funèbres étaient déjà en place, le visage neutre et professionnel encore tourné vers l’autel. Le corps de Louis trahissait sa fébrilité. Malgré la chaleur estivale, il tremblait de tous ses membres. « Il » n’était pas venu et n’avait même pas eu la dignité de respecter les dernières volontés d’Elsa.
Le prêtre n’avait plus qu’à prononcer la formule qui mettrait fin à la cérémonie. Il s’avança vers le cercueil et prononça ces paroles : 
— À la demande de la défunte, passionnée depuis toujours par la poésie, je vais vous donner lecture de quelques vers de Louis Aragon, son auteur préféré.
Dans l’esprit de Louis, le point d’interrogation se métamorphosa en un point d’exclamation !
La surprise laissa alors la place à la tristesse. La gorge nouée par l’émotion, le fils écouta son père lire les quatre premiers alexandrins des « Yeux d’Elsa » :
« Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire ».

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Meri Bastet · il y a
belle histoire, peut être transposée des années 50 aux années 90 ? en 70 la monoparentalité été déjà mieux admise non ? arrière petite fille d'une "fille mère" en 1903 ma grand mère n'a pas subi autant d'avanies.. mais c'était à la campagne et mon arrière grand mère devait être une forte femme
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Salwa Aj · il y a
Je me demande si cette déchirure qu'ont les enfants 'sans père'' vient de l'absence uniquement ou si ça vient de la maltraitance autour.
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Plumette P · il y a
L'histoire est belle et l'écriture soutenue. Un thème fort qui m'a touchée.
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Carine Lejeail · il y a
Une très belle écriture pour un texte fort sur un amour qui n'a pas le droit de se dire et sur les vies tronquées à cause des convenances d'une société archaïque. Bravo pour ce beau texte.
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Albane Charieau · il y a
très très beau.
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Yasmine Anonyme · il y a
Tellement beau je comprends pourquoi il est recommandé ! Je m'abonne! BRAVO! Je vous invite à lire ma TTC pour le concours de Vinci. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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A M I C X J O · il y a
Bonjour

Pouvez vous aller voir les poésies de mon fils qui débute sur short et qui n'a pas beaucoup d'abonnés (un peu en délicatesse avec les fotes d'oretografe (correct. en cours) mais il s'améliore de plus en plus MERCI
https://short-edition.com/fr/auteur/destructurateur-moleculaire

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Lililala · il y a
Un réconfort malgré tout...être le fils d'un homme de bien (qui a aussi, bien failli..). Merci pour cette belle histoire dont l'enfant a quand même été la première victime...
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Magnifique...Que dire ...
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Merlin Merlinéa · il y a
Bonne finale

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