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Le poète et la machine

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Marc Antoine

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Il ne me restait plus que quatorze jours à vivre. Ils me l’avaient annoncé tout au début : la date fatidique était restée affichée quelque part dans ma mémoire, comme un compte à rebours ineffaçable. Dans ce monde sphérique, le hasard ressemblait à ces jeux de bois qui n’avaient de valeur que pour l'artisan qui les créait.
Une injection de morphine annonça la fin de mon service. C'était le moment de redescendre dans la communauté des sang-pauvres, ceux dont le destin était encore lié aux anciennes croyances, au culte du messie rédempteur qui leur ouvrirait les portes de la révélation.
Dans les couloirs, face aux regards assassins de mes « collègues », je me demandais ce que je foutais là. On ne me pardonnait pas mon ascension sociale, mon départ de chez les morveux, les sans-dents selon les termes d'un ancien président de notre si bien nommée République. L'année précédente, alors que je n’étais âgé que d’à peine vingt et un ans, j’avais décroché un concours de chef de stockage chez les taxis Faireller. Normalement, on ne pouvait accéder à ce poste qu'après avoir trimé comme un porc au minimum dix ans. Beaucoup voyait en cette réussite ma liaison avec Lisa Eckdown, la nièce du Directeur Général du Camp Vingt Sept. Ils n'avaient pas tort, ces blaireaux !

Bref, quatorze jours, ce n'est pas beaucoup. Je réfléchissais à ce que j'allais faire du peu de temps qu'il me restait : claquer tout mon fric dans des loisirs de petites vertus, prendre mes cliques et mes claques quitte à être arrêté en moins de vingt quatre heures par les services de la Sécurité intérieure (les SSI, des mecs qui ne font pas forcément dans la dentelle) et finir ma lamentable vie en cellule, ou bien rejoindre Lisa, si elle a du temps à me consacrer : une fille de DG est très sollicitée et je ne suis même pas sûr qu'elle me reconnaisse, étant donné le nombre hallucinant de prétendants avec lesquels elle fricote.

J'étais en train d'élaborer différentes possibilités lorsqu'un Korobot m'adressa une missive urgente :

Citoyen Gorgias,
Par ordre du Tribunal pour La Solidarité Active, vous devez vous rendre immédiatement au Domicile n°4589 du secteur 13 pour accompagner le Citoyen Deleuze à la mort.

Juge F.

Non, mais quelle blague ! J'allais devoir passer mes derniers instants à pousser un vieux vers celle qui devait m'accueillir dans quelques jours ! Fais chier ! Putain de loi à la con ! Ils ne peuvent pas les euthanasier comme au camp 25 ! Et MERDE !

Je montai dans le flico-taxi bien cabossé et ruiné par des décennies de bons et loyaux services. J'observai pendant de nombreuses minutes la ville miroiter à travers les gouttes épaisses de la mousson d'été.
Le secteur 13 s'étendait dans les hauts quartiers de l'ancien centre-ville. La plupart des bâtisses avaient une histoire, une architecture de type haussmannien et les rues qui les accueillaient semblaient vivre une vie hors du temps. Certains le prenaient pour un musée à ciel ouvert. C'était le quartier des artistes et des intellectuels. Quel tableau ! J'allais perdre mon temps avec un vieux débris qui me raconterait toute sa passionnante vie de merde et avec mon bol, ça allait être long, très long !

En bas de l'immeuble, je posais mon pouce sur le digicode. Un jet de lumière bleue surgit en même temps qu'une voix, plutôt sexy, me confirma : « Bienvenue citoyen Gorgias. Le citoyen Deleuze vous attend au 3ème étage ».

J'entrai dans un appartement aux nombreuses alcôves, toutes remplies de vieux meubles avec des bouquins à n'en plus finir. Des lampes aux teintes orangées, posées sur des guéridons, donnaient une atmosphère intimiste et dense. Des tableaux couvraient les murs ; beaucoup de portraits d'obscurs écrivains. Je lisais sous les cadres des noms étranges comme H. Melville, E. A. Poe, F. Nietzsche pour ne citer qu'eux. Au bout d'un couloir, j'entendis une voix assez faible m'encourager à rentrer.
Dans un grand lit aux multiples couvertures parsemées de pages et de livres se lovait un vieil homme maigre au teint cireux. Ses lunettes pendaient sur son nez. Sa respiration était difficile et son râle lent émettait un sifflement d'outre-tombe.

« - Prenez place à côté de moi, Citoyen.... ? , me lança-t-il.
- Gorgias. Je vous remercie. Je vais essayer de rendre ces instants les plus dignes possibles pour vous, Citoyen Deleuze.
- Ah, ah ! Quel engouement ! Cachez votre joie ! Dites-moi Citoyen Gorgias, vous êtes bien ici par devoir, n'est-ce pas ?
- Oui, Citoyen. C'est la loi qui m'y oblige. Chaque citoyen se doit d'accompagner un autre Citoyen vers sa fin, selon la loi du 14 juillet 2156. Cela fait partie du pacte de Solidarité et d'Humanité voulu par le gouvernement de notre bien-aimée République.
- C'est bien, tu connais la loi. Mais j'ai une question : obéis-tu à la loi car tu dois le faire ou parce que tu as donné ton assentiment à celle-ci ? Autrement dit, est-ce que cette loi aurait pu être une loi que tu aurais édicté toi-même si on t'en avait donné l'occasion ? »

Je ne savais pas quoi répondre sur le coup. Mon assentiment ? Qu'étais-ce donc ? J'avais des sentiments, des émotions que je pouvais formuler mais donner son assentiment à une loi ? J'étais programmé à obéir, pas à réfléchir à la place de ceux qui faisaient les lois. Etait-ce un hérétique, ce vieux fou ? Ca ne servait à rien de le dénoncer, de toute façon il allait bientôt mourir.

« - Je vois que ça te pose des questions. T'es-tu déjà demandé comment notre monde s'était formé ? D'où venait la beauté de la nature ? Ce qu'était la beauté ? Et le sentiment esthétique, comment se forme-t-il en notre esprit ? Gorgias, t'es-tu déjà demandé ce qu'est l'amour ?
- Citoyen Deleuze, je ne sais si toutes ces questions font partie du protocole mais je suis bien en peine pour vous répondre. Qu'attendez-vous de moi ?
- J'ai eu une vie longue et bien remplie dont je t'épargnerai les détails. Mon unique souci fut un souci éthique : celui de vivre dans la joie. Mon maître Spinoza m'encouragea à écrire et à vivre dans la création perpétuelle pour vivre ma liberté et atteindre la joie. Or, aujourd'hui, peu recherchent encore un art de vivre, peu recherchent les conditions d'une vie véritablement libre. C'est pourquoi je souhaiterais savoir si ceux qui vont me survivre sont aptes à cette quête ou si ce qu'il reste d'humanité s'est perdu dans les limbes de la technologie. Tu vois Gorgias, je pense que tu es ce que sera l'humanité à l'avenir.
- Je crois que vous vous trompez. Je vais m'éteindre dans une dizaine de jours. Si vous vouliez miser sur l'avenir, vous avez parié sur le mauvais cheval ! Désolé.
- Je ne crois pas, au contraire, plaça le Citoyen Deleuze dans une toux conséquente. A ma connaissance, le gouvernement a misé sur la fabrication de ton modèle à grande échelle : tu ressens les choses avec une acuité impressionnante, tu as une forme de subjectivité qui confère presque à l'autonomie. On a l'impression que si tu ressentais davantage et que tu analysais mieux tes sentiments, tu pourrais presque penser librement et créer des concepts à partir de tes percepts et de tes affects. Ta sensibilité est ce qu'il y a de plus impressionnant. Tu es exceptionnel ! L'humanité peut espérer se perpétuer grâce à toi. Quel est ton modèle de fabrication?

- IMMANENCE 73, répondis-je, dépité.

J'étais déstabilisé. Jamais je n'avais ressenti de telles sensations. C'était comme si, ce qui n'avait été jusqu'alors qu'une petite ébauche, une porte à peine entrouverte, devenait un monde nouveau qui se proposait tout entier à moi. Ce nouveau continent me donnait d'autres perspectives : cette conscience du monde et des choses transcendait ma condition de machine. Je devenais véritablement une machine désirante qui prenait conscience de sa volonté de créer. Je devenais ce que j'étais ! Etait-cela la condition de l'éternité?

Deleuze regardait l'humanoïde en pleines questions existentielles. Le travail était en marche. Derrière ses paupières pochées et cernées, sa pupille reflétait une lumière qui ressemblait à des étincelles blanches et jaunes. Deleuze savait que tout ce que cet être apprendrait serait transmis aux autres machines par un phénomène de transmigration ou de métempsychose : cette machine avait une âme qui était connectée aux autres âmes des modèles identiques. Ainsi, ces machines apprenaient à devenir des humains en développant une âme humaine, peut-être même plus qu'humaine !
Il appuya sur un bouton qui arrêta une machine à côté de son lit.

« Et maintenant, je pense que tu peux me lire ces quelques œuvres pour que je puisse partir en paix, retrouver mes amis les poètes qui m'ont tant aidés dans cette vie. Déclame-moi leur mots et abreuve-toi, Gorgias ! Nourris-toi de cette joie ! »
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Virgo34 · il y a
Un récit qui nous fait voyager au-delà du réel avec beaucoup d'action et de l'émotion en prime.
Mon 31 du Prix Ô est en finale et je vous invite à aller le (re)lire. Merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lavenement-de-la-lune

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RAC · il y a
Plusieurs lectures à plusieurs niveaux & beaucoup de sensibilité transcrits dans une histoire bien menée. Compliments !
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Marc Antoine · il y a
Merci beaucoup pour votre appréciation :)
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RAC · il y a
Je vous en prie et n'hésitez pas à m'en faire "oci" ! A +++
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JACB · il y a
J'espère que ce que je viens de lire ne se produira jamais, que cela ne peut exister que dans une fertile imagination comme la vôtre FrazieJames.
Il me tiendrait aussi à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci et bonne journée

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Elena Hristova · il y a
un texte drôle et savoureux, ce qui est déjà une performance en soi car le sujet n'est pas des plus légers.
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Marc Antoine · il y a
merci beaucoup pour ce commentaire enjoué. A bientôt
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Marie Cécile · il y a
On a envie d'en savoir plus sur cet univers du futur ! En tout cas, votre récit m'a plu :-)
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Marc Antoine · il y a
Merci infiniment
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Jean Calbrix · il y a
Ce qu'il y a de bien avec la SF, c'est de poser les problèmes existentiels comme on ne pourrait le faire dans un simple roman ! Bravo, Fraziejames, de nous avoir si clairement exposé une dérive dont on souhaite qu'elle n'arrivera pas ! Je clique sur j'aime.
Vous avez aimé Pétrole. Aimerez-vous Mumba ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Marc Antoine · il y a
Merci à vous
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M. Iraje · il y a
De la S.F philosophique qui ne manque pas d'attrait.
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Marc Antoine · il y a
Merci pour ton message très sympa. Je vais aller te soutenir pour la finale. A bientôt
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