Une dent de l'amer.

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Jongler avec les mots. Raconter avec le sourire les anecdotes et moments de vie qui m'interpellent, en faisant se poiler les gens qui me font le plaisir de me lire. Tout ça en sillonnant le monde en  [+]

Réveillon 2017/2018 : un moment d’anthologie. Juste Malou(mon épouse) et Claire(notre fille), à bord de la Lady, au milieu de nulle part. Devant nous, l’Ilet à Fajou, dans le nord du grand cul-de-sac marin, nord Guadeloupe. Déjà, choisir de passer sa nuit de nouvel an dans un cul, fût-il de sac marin, y aurait à r’dire...Mais, bon, admettons. Pour nous, c’est encore la belle vie. On rigole, on se moque, on boit de bons coups, on se raconte des trucs du passé. La vie, quoi !
La nuit s’avance, et je sens que quelque chose me manque. Ah, ça y est, je sais : mon dentier. Ou ais-je mis mon dentier ? Mais peut-être ais-je omis de vous informer, chers lecteurs, de cette particularité qui affecte, depuis quelques années, mon sourire naturel.
Voici : il y a de ça trois ou quatre ans, je fus visiter un de ces opérateurs en réfection de chicots, consécutivement au descellement, pour la sept ou huit ou même neuvième fois, d’une de mes incisives supérieures laquelle n’avait de supérieur que la position géographique, et ne brillait surtout pas par son savoir-faire et sa stabilité sociale, loin s’en faut. Hors donc, ce cupide marchand de prothèses dispendieuses m’annonçât tout de go qu’il était hors de question de réparer une nouvelle fois ce bout de céramique obsolète et qu’il était grand temps d’envisager la pose d’ un implant « ça ira chercher dans les deux mille cinq cent euros, mais qu’y faire, c’est la vie mon pôv Monsieur... ». Je n’ai pas aimé sa proposition, arguant que j’aurais un peu de mal à payer une somme pareille pour environ un huitième de centimètre cube de céramique. Il fut, in petto, décidé d’un commun accord que notre charcutier en gencives avait le feu vert pour extraire les ruines de cette racine moribonde. Ensuite, je verrais bien, mais « pas d’implant ». L’artiste s’exécutât en maugréant. Son intervention achevée, il me coinça un genre de tampax dentaire entre les deux mâchoires en m’invitant à serrer icelle afin d’endiguer le ru de sang qui suintait de la cavité laissée béante par son ouvrage. Il y a rarement un miroir en face du fauteuil, chez les dentistes, et ce n’est pas dommage...Je me sentais le look un peu ridicule. « Venez à mon bureau » intima avec fermeté le chirurgien. Je n’étais pas en position de négocier, aussi obtempère-je illico. A peine étais-je posé sur sa pauvre chaise, en face du saigneur des chicots que cet adepte d’Hippocrate m’invectiva sur un ton condescendant : « combien pensez-vous que je vais vous facturer pour cet acte ? ». Bien que trouvant le moment mal choisi pour débattre de quoi que ce soit, à cause, notamment, du tampax dégoulinant entre les mâchoires, lequel ne facilite pas la diction, je lui fis un rapide calcul à base d’une règle de trois prenant en compte le taux horaire d’un ingénieur, et le temps qu’il avait consacré à l’ablation du triste appendice dont ma Maman avait eu la faiblesse de m’affubler sans que je lui en veuille le moins du monde, elle a fait ce qu’elle a pu. « Cinquante euros » hasardais-je en me disant en moi-même et en créole, car nous en Guadeloupe, « j’aimerais bien rentrer chez moi, à présent ». Un sourire satisfait orna alors instantanément les babines du marchand de prothèse qui me déclara sarcastique : « Trente huit euros ! Voilà ce que l’administration française m’autorise à facturer pour cet acte. Comment voulez-vous que je m’en sorte ? Moi qu’a fait dix ans d’études...et le prix de mon équipement...et la difficulté d’être dentiste...et qu’elle vie on a nous autres, personne ne se rend compte...Le taux de suicide chez les dentistes, si vous saviez... et les odeurs...ah, les odeurs !  ». J’étais au bord des larmes. Je pensais aux petits Haïtiens, aux petits Dominicais qui ne connaissent pas leur chance de n’avoir pas ce genre de problème. Mais, bon, avec le tampax dans la tronche, difficile de s’éterniser en palabres. Aussi, mis-je rapidement un terme à ce passionnant débat. Et c’est ainsi que je me retrouvais, à la fleur de l’âge (chrysanthème, la fleur...), avec une dentition quelque peu clairsemée sur le devant ; look genre le fils caché de William Lémergie et Béatrice Dalle en caricature. Quelques mois plus tard, la chance tourna et je me vis équipé d’une prothèse amovible, hélas un peu fragile, grâce aux bons soins d’une amie compatissante. Après avoir réparé maintes fois icelle à base de résine epoxy et de fibres de carbone, je m’étais habitué à l’idée que cet appendice ne devait servir qu’à des fins esthétiques, et je pris l’habitude de l’ôter discrètement avant toute mastication. Je me marrais intérieurement en songeant que je possédais peut-être la seule prothèse dentaire qu’il faille ôter avant de manger...
Et donc, durant cette funeste nuit de la Saint Stallone, tout-à coup soudainement, me sentant nu de la bouche, je me murmurais en mon for intérieur : « Mais où ais-je mis mon dentier ? ». Je dois vous avouer que j’ai, depuis « un certain temps », pris la fâcheuse manie de poser cet accessoire disgracieux et peu ragoutant, à proximité immédiate de ma zone d’alimentation (soyons clair : je ne procède ainsi qu’en compagnie intime, et jamais lors de dîners mondains ou dans les restaurant très étoilés. En même temps, ces derniers cas de figure sont statistiquement rares. Rarissimes même. Genre un repas sur dix millions...). J’eu beau fouinasser dans tous les endroits humainement envisageables, nulle ombre d’incisive. Je me décidais à consulter ma garde rapprochée : Claire et Malou. Sur un ton détaché : « Tiens, c’est bizarre, je ne retrouve plus mes chicots ». J’adore cette vieille chanson populaire « Mes chicots, mes chicots. Sous ton soleil qui chante, hi, le temps parait trop court pour goûter au bonheur de chaque jour »etc...Malou : « Mais je t’ai vu les mettre dans ton verre de planteur pour faire le clown » !!! Et ce n’est pas faux. Voilà une plaisanterie bien innocente à laquelle je m’adonne volontiers vers la fin du deuxième apéro. Cette nuit encore, lassé d’exhiber cet artifice sans grâce aux regards désabusés de mes chéries, et emporté par un élan très faiblement éthylique, mais suffisamment quand même, j’ai rechuté, lamentablement, alors qu’il était si simple de mettre l’objet dans ma poche. Eh non justement. De poche point, car j’étais en maillot de bain.
Malheur de malheur ! En un éclair la sordide réalité me sauta à la tronche comme mille incisives enragées. Il y avait de ça, allez, une petite demi-heure, à l’heure où l’apéro s’étiole, où l’on s’attable, et où, dans les bonnes familles, on attaque le pinard, je me revis, balançant, du geste auguste du semeur, les zestes de citrons verres qui mijotaient au fond de mon vert (ou l’inverse...), en compagnie de la prothèse maudite qui elle aussi se meurt, à présent. Misère et peaux de six troncs verts! En me relisant, j’ai peine à penser que c’est moi ça ! Ah, on ne rajeunit pas. Eh oui, vous avez bien lu : en ce funeste 31 Décembre de l’an 2017, j’ai été assez stupide pour balancer moi-même personnellement à la mer ce petit bout de céramique enchâssé dans du plastique qui faisait de moi, en dehors des repas, un vulgum pecus tout-à-fait ordinaire, question dentition faciale tout au moins...
Je vous passe les fous-rires spasmodiques des deux chipies, captant en commun la cocasserie de cette situation dont au sujet de laquelle je serai surpris d’en sortir grandi.
A tout hasard, s’il arrivait à certains d’entre vous d’aller mouiller votre ancre du coté de l’Ilet à Fajou, et d’en profiter pour vous adonner à une séance de snorkelling, je vous laisse les coordonnées géographiques de la maison de retraite de mes chicots qui restera toujours le paradis des cœurs et de l’amour: 16°20,993N – 61°35,705W. Une généreuse récompense genre « ti’punch » pourrait vous être délivrée avec le sourire.
Domi Montesinos,
auteur de « Mamilou et Grand’père en short autour du monde ».
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