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Christine Page

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Et la chaleur fut ! Soudaine, accablante, paralysante. La canicule avait débarqué sans prévenir en ce début du mois de juin, vous laissant totalement amorphe dès le lever du jour.
Micheline s’était installée sur la terrasse, à l’ombre du grand store banne bleu et blanc. Absorbée par la lecture de son roman et terrassée par la chaleur, elle ne pouvait donc prêter attention aux allées et venues incessantes de son mari entre la maison et le jardin.

Jean avait la bougeotte car il se consumait d’ennui depuis que sa femme l’avait assigné à résidence dans cette maison perdue au beau milieu des Landes, sur un terrain arboré de six mille mètres carrés. Fraîchement retraitée, tout comme son mari, cette ancienne institutrice aspirait désormais au calme. La vie parisienne ne lui manquerait pas, son mari, si.
Tout plaquer pour vivre ici, au milieu de rien. Rien, le vide, du sable, des pins. « Ce que femme veut, Dieu le veut », le proverbe scandé par sa mère à son père pendant toute son enfance prenait ainsi tout son sens. Cette ancienne colonie de vacances désaffectée, dont ils n’avaient pu sauver que le réfectoire, commençait à lui taper sur les nerfs. Il avait signé, aveuglément... amoureusement peut-être. Ce coin désert où seuls les pins se plaisaient à prendre racine.
L’ancien professeur d’EPS se sentait étrangement à l’étroit. À bicyclette ou à pied, les routes longues et monotones des Landes ainsi que les sentiers sablonneux, bordés de conifères à s’en étourdir, n’avaient plus de secret pour lui. Contrairement à sa femme, il n’avait aucun don artistique et lisait très peu. Micheline peignait, dessinait et dévorait des tas de romans.

À midi, à court d’idées, Jean tournait comme une guêpe autour d’un pot de confiture, décrivant des cercles de plus en plus rapprochés autour de sa femme, imperturbable.

— Il fait sacrément chaud ! Un petit rosé bien frais, ça te tente ?
— Je suis au régime, Jean, tu le sais ! Depuis trois mois qu’on habite ici, j’essaie de perdre du poids.... Un verre d’eau, ça sera parfait ! répondit-elle d’un ton amical teinté de lassitude, à l’image des vieux couples qui sont censés se connaître par cœur et donc se dispenser de question stupide.
— Oh toi et tes régimes ! Tu ne pourrais pas te laisser aller pour une fois... Veux-tu des crudités... sans vinaigrette ? s’empressa-t-il de rajouter.
— Non merci, ne te donne pas toute cette peine... avec cette chaleur je n’ai vraiment envie de rien ! Je ne sais pas comment tu fais pour t’agiter comme ça, moi je suis complètement éteinte.
Et elle se replongea dans son livre.
— Comme tu voudras....
La réponse vint mourir sur ses lèvres. Il entra dans la cuisine, remplit un grand verre d’eau fraîche et sans un mot, lui déposa sur la petite table à côté d’elle.
— L’été prochain, je fais installer une piscine et aussi la climatisation sinon je rentre à Pa...
Sur le point de se ridiculiser avec un appartement qui était vendu, il se tut.
— Jeannot, ne t’énerve pas comme ça ! Je suis d’accord pour la piscine mais pas la climatisation. Ça me donne des bronchites carabinées, tu le sais !
— Si seulement la mer n’était pas si loin, on pourrait y aller ! Quatre-vingts kilomètres d’asphalte interminable... pfff !
Tendu comme un arc, Jean pressentait le point de rupture.

Il détestait manifestement la région et elle regrettait amèrement de l’avoir embarqué dans son désir d’isolement. Afin de mettre un terme à la polémique, elle referma son livre, se leva et rentra dans la maison. Jean suivit des yeux la tunique en voile bleu ciel et le maillot de bain blanc en transparence. Instant fugace de désirs enfouis.

Vers 13 heures, le soleil était au zénith. Micheline s’était réfugiée dans son atelier, au fond de la maison, pour dessiner. Après avoir mis en ordre la cabane de jardin et le garage, tous deux déjà impeccablement rangés, Jean partit s’asseoir à l’ombre du noisetier et songea au présent. Leur retraite ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices. Elle, l’esprit toujours occupé à quelque chose ; lui, plein d’une oisiveté qu’il ne demandait qu’à partager avec elle. L’aimait-il encore ? Est-ce une question que l’on se pose à son âge ? Soixante ans... L’âge de la sagesse ou celui de la résignation. Micheline était encore belle et sa silhouette enviable. Et si elle prenait un amant ? La sexualité à quelques portées de clics... Il chassa aussitôt cette pensée folle de son esprit.

Ce soir, il lui parlerait à la fraîche. Ils s’installeraient face à face ou côte à côte comme dans le bon vieux temps. Leurs mains se toucheraient, peut-être.

Le bruit strident de la scie des machines d’abattage des pins, qui mordait dans l’écorce à pleine lame, le tira de sa rêverie. Quatorze heures. Les ouvriers étaient à pied d’oeuvre. Jean se leva et arpenta son jardin de six mille mètres carrés. La folie des grandeurs de sa femme s’étalait là devant lui. Le terrain à l’arrière de la maison n’avait jamais été domestiqué et les plantations poussaient d’une façon anarchique. Ils n’allaient jamais par là et se contentaient du jardin paysager devant la bâtisse. Buissons touffus et informes, chênes verts, acacias, aulnes, bouleaux, eucalyptus pins et herbes folles cohabitaient joyeusement sur ce terrain sableux.

Il évalua le terrain à l’œil nu puis se dirigea vers sa cabane de jardin et empoigna sa tronçonneuse. Il allait déblayer pour la future piscine. Il mit son casque anti-bruit sur les oreilles et entama la coupe des arbres. Il venait de se trouver une occupation de taille.
Il s’attaqua aux chênes verts, puis ce fut le tour des eucalyptus qui sentaient si bons. Il s’arrêta un peu pour souffler et ôta son casque. La forêt résonnait encore du vacarme des engins d’abattage des pins et Jean, pour la première fois, se sentait raccord avec son environnement. Quinze heures. Le soleil lui cisaillait les épaules, alors il reprit la coupe. Les arbres dégringolaient les uns après les autres... Il se sentait utile et vivant. Micheline était loin de se douter que son petit paradis s’en allait par troncs entiers.

Au bout d’une heure et demie, il ne restait plus que le pin, droit, seul, élancé, pointant fièrement vers le ciel. Au vu de toutes les répliques qui pullulaient aux alentours, il ne manquerait à personne, songea Jean.

Pendant ce temps, Micheline préparait des coupes de sorbets au citron et à la myrtille, parfums préférés de son mari, qui la féliciterait sur son initiative, ce qui les réconcilierait sans nul doute.

Il leva la tête vers la cime du pin, mais le soleil éblouissant ne lui permit pas de jauger de sa hauteur. Le jardin étant immense, sa chute ne devrait donc causer aucun dommage.

Le tronc céda, les branches craquèrent, un tsunami de verdure s’abattit en travers du jardin. Majestueusement, lourdement. Il s’ensuivit un silence de mort. Enfouie sous des montagnes d’aiguilles de pins, Micheline gisait à côté de son plateau de sorbets.

Jean ôta son casque, satisfait d’avoir abattu le dernier arbre de son jardin.

PRIX

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Lucine Gabriel · il y a
Parfait
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Christine Page · il y a
Merci!!
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Jcjr · il y a
Et Micheline s'en est allée avec son petit paradis, dramatique !...J'ai beaucoup aimé " l'instant fugace des désirs enfouis" d'un vieux couple. Mes voix avec plaisir.
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Virgo34 · il y a
C'est ce que nous avons dû nous résigner à faire l'an dernier : abattre des pins qui devenaient dangereux avec leurs branches sèches. Mais rien de comparable avec l'opération "destruction" entreprise par Jean qui se termine par un drame. Un récit bien écrit dans lequel je ne me suis pas ennuyée.
Je suis en finale du prix "faites sourire" avec un conte de fée "marin" que je vous invite à aller lire. Merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-labordage-2

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Zia Odet · il y a
Captivant jusqu'à la dernière ligne, qui glace le sang. Félicitations et merci pour ce bon moment de lecture.
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Christine Page · il y a
Merci beaucoup Zia!
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Sylvinova · il y a
Encore une fois Christine me submerge par cette nouvelle !!!
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Christine Page · il y a
merci Sylvie de ton commentaire élogieux!
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Muriel Maulion · il y a
Lol. Trop bien la chute
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Christine Page · il y a
Merci à toi!!
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Lllia · il y a
C’est super:) mes votes +5!

Je participe aussi à un concours de dessin si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Isabelle Descotes · il y a
J'adore le style ! récit captivant
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Christine Page · il y a
Merci Isabelle!
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Ginette Vijaya · il y a
Ai-je bien compris ? Cette chute ? Une fin terrifiante ?
Très beau texte sur les nuances des sentiments humains .

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Christine Page · il y a
Merci Ginette!
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Daniel Nallade · il y a
Une nouvelle qui sent bon le sapin.
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Christine Page · il y a
Bravo vous êtes dans le thème! lol
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