Le pigeon

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L'écriture est un drôle de porte qui ouvre sur un monde étrange dont on ne connait souvent que les premiers mots. Les autres suivent et s'enchaînent de façon parfois étonnante  [+]

Image de Automne 2018
Le petit café est presque plein en ce samedi soir. Victor et moi buvons un demi au bar en attendant de pouvoir nous livrer à notre passe-temps favori, dénicher un pigeon pour jouer au 421.
Pratiquant ce sport depuis des lustres, nous avons adopté une technique de manipulation des dés qui nous permet de ne perdre que par volonté ou grosse maladresse.
Notre pigeon varie selon les jours, nous le recrutons la plupart du temps sans difficulté car nous inspirons confiance et parce que l’enjeu n’est pas important. Celui qui perd paie la tournée ! Cela nous permet de boire à l’œil mais le véritable but de notre mise en scène est de nous délecter du désarroi du pigeon qui, perdant partie sur partie, en vient à se demander pourquoi le sort s’acharne ainsi sur lui. Le jeu se termine lorsque le pigeon est saoul.

Comme nous discutons Victor et moi, la piste posée sur le comptoir devant nous, un homme et une femme entrent dans le bar. Elle se dirige vers une table, lui vers le comptoir afin de commander.
Cette fois, notre pigeon va se ferrer tout seul sans que nous ayons à le solliciter.
Il s’agit d’un homme d’une cinquantaine d’années, légèrement bedonnant, à la calvitie déjà bien avancée. Pendant qu’il attend que le barman s’intéresse à lui, son regard se porte sur la piste de dés.
Victor lui sourit et demande :
— Vous connaissez les règles du 421 ? 
— Oui, répond l’homme, j’y jouais quand j’étais plus jeune.
— Vous voulez participer, on joue la tournée ? rajoute Victor.

Je jette un coup d’œil à la femme qui regarde dans notre direction. C’est une belle brune, proche de la quarantaine. Je lui trouve une légère ressemblance avec Monica Belluci. Le gars me semble avoir eu un sacré coup de bol.

Le serveur s’est dirigé vers la table où elle s’est installée. Elle commande un Coca. Pendant ce temps, le patron est venu voir ce que désirait son mari. Il prend un demi qu’il va consommer avec nous, puisqu’il vient d’accepter notre invitation.

Nous voilà maintenant positionnés en bout de comptoir devant la piste. La première partie débute. Victor et moi lançons les dés normalement afin de ne pas attirer l’attention. Les manipulations ne débuteront qu’une fois le pigeon mis en confiance.
Nous le laissons gagner la première partie pour mieux le ferrer. L’homme joue correctement, il semble bien se rappeler des règles. Je paie la tournée.
La seconde partie débute. Après quelques lancers, Victor commence à contrôler les dés. J’observe le pigeon pour voir s’il repère quelque chose. Mais non, il ne se rend compte de rien, prêtant attention aux résultats mais pas à la façon dont nous lançons les dés.
J’entre dans la danse et me met à tricher à mon tour. Notre pigeon du soir perd la seconde partie et paye de bon cœur la tournée.
Nous remettons ça, gagnons encore pendant qu’il commande à nouveau. Nous carburons au demi et je vois le niveau monter dans les yeux du pigeon.
Victor lui demande :
— Ça n’embête pas trop votre femme que vous soyez là ?
— Ma femme, elle s’en fiche pas mal ! répond l’homme d’un air fataliste.
Du coup, nous jetons un coup d’œil vers la belle. Elle ne s’intéresse pas au jeu, sirote un autre Coca, écoutant la musique que divulguent les baffles en battant du pied en cadence. De temps en temps, elle regarde notre petit groupe. Elle ne s’attarde pas sur son mari, mais plutôt sur Victor et moi. Il faut dire que nous sommes plutôt pas mal, l’un et l’autre. Victor a 33 ans, c’est un beau blond, grand et bien bâti aux yeux verts, pétillants de malice. En règle générale, il plaît beaucoup aux filles. Moi-même j’ai 36 ans, je suis très brun avec des yeux bleus foncés qui laissent rarement les femmes indifférentes.

Le jeu se poursuit, les tournées s’enchaînent, le pigeon perd... Mais plus il boit et moins il réalise ce qu’il se passe. Sa parole s’embrouille, ses gestes perdent en sûreté, ses dés cognent la piste, roulent au sol, bref, à la septième partie il n’est plus en état de jouer. Victor et moi tenons d’autant mieux le coup que nous ne buvons pas au même rythme que lui. Comme je me tiens presque derrière le comptoir, je passe discrètement nos demis sur la petite planche du dessous. L’homme ne se rend compte de rien. Tout devrait s’arrêter là, le but est atteint.
Mais j’ai une idée...

Le pigeon est parti aux toilettes se soulager, je dis à Victor en aparté :
— Tu as remarqué sa femme ? 
— Oui, joli lot ! répond Victor.
— Celui de nous deux qui gagne la prochaine partie se la fait !
— Qui te dit qu’elle sera d’accord ?
— Tu n’as pas vu les regards qu’elle nous lance ? 
— Elle doit surveiller son mari.
— Si c’était le cas, elle lui aurait dit d’arrêter. En plus c’est nous qu’elle regarde, pas lui. À mon avis ça l’arrange qu’il se bourre la gueule.
— OK, dit Victor celui qui perd s’occupe du mari, vu son état il va avoir besoin d’une nounou.

Victor regarde l’épouse plus attentivement. Elle n’est pas farouche, c’est sûr. Ses yeux passent de lui à moi, appréciateurs.

Le pigeon revient des toilettes sans se douter une minute du nouvel enjeu. Il est d’accord pour rejouer. Victor et moi mettons toute notre adresse à remporter cette partie-là justement.
Je la gagne ! A moi la belle Italienne...

Bon perdant, Victor s’occupe du pigeon qui titube maintenant. Il lui parle, le dorlote, lui propose de s’asseoir avec lui. L’autre se laisse faire.
Je m’approche de l’épouse, m’assied en face d’elle, elle me sourit et me glisse :
— Vous l’avez mis dans un drôle d’état.
— En effet...
— On y va ? me dit-elle.
Je suis un peu estomaqué qu’elle me le propose à cette vitesse mais je ne vais pas me plaindre. J’ai ce que je voulais et bien l’intention d’en profiter.
Nous sortons. Le pigeon tourne le dos à la porte, Victor lui parle. Je devrais être tranquille pour un moment.

La belle a pris les opérations en main. Elle me guide vers sa voiture qui est garée tout près et l’ouvre. C’est donc elle la conductrice, ce qui me paraît sous-entendre qu’elle avait l’intention de ramener son mari. Je monte à la place du passager et lui demande :
— On va chez moi ? Je n’habite pas loin.
— Non, une autre fois peut-être, là je n’ai plus vraiment le temps.

Oui, soyons raisonnables, même si le mari est ivre, notre absence risque de ne pas lui échapper longtemps. J’ai une pensée émue pour Victor qui recueille à l’instant même ses propos d’homme saoul.
Elle démarre et part se garer un peu plus loin dans une petite rue très mal éclairée.
Je commence à la caresser mais la dame semble pressée. J’ai le temps d’enlever mon pantalon, elle de relever sa jupe et nous voilà en plein travail sur le siège passager mis en position couchette.
Elle jouit très vite, je regrette de faire de même. J’aurais préféré que les choses se passent autrement. En même temps, je me dis que sa proposition suivie d’un acte et d’une jouissance aussi rapide ne peuvent que témoigner d’une frustration extrême. À moi de faire en sorte de la revoir dans des conditions plus favorables. Elle se rajuste et tourne la clé de contact. Je comprends bien qu’elle ne peut laisser son mari se rendre compte de son absence.
— Tu as peur que ton mari ne retrouve ses esprits ? 
— Quel mari ? me rétorque-t-elle.
Je prends ça pour un trait d’humour, me montrant à quel point il lui est indifférent.

Arrivés devant le bar, elle s’arrête et me dit :
— Il faut que je file, tu descends ?
Un peu sonné, je m’exécute et lui demande :  
— À un de ces jours ?
— Oui, je repasserai au bar demain, vers 20 heures, ça te va ? 
— Oui, très bien, à demain.

Son mari va donc devoir rentrer par ses propres moyens !

Dans le café je vois Victor, toujours attablé avec le pigeon qui a mis sa tête entre ses bras et est en train de piquer un roupillon, si je ne m’abuse.
Il le laisse et vient vers moi, un sourire aux lèvres.
— Tu vas pouvoir me payer une vraie tournée maintenant, j’ai fait la nounou, mais pour rien, ce n’est pas du tout son mari.
— Pas son mari, mais c’est qui alors ? 
— Personne. Comme ils sont rentrés en même temps dans le bar, on a cru qu’ils étaient en couple mais ils ne se connaissent absolument pas.

Je repense à toutes les interprétations que nous avons pu faire des différents évènements au cours de la soirée  : l’installation à table de la femme pendant qu’il venait commander, la réflexion de l’homme « ma femme, elle s’en fiche pas mal ! » qui ne concernait pas la belle, les paroles de cette dernière « vous l’avez mis dans un drôle d’état » qui n’était qu’une réflexion amusée, ce que j’ai pris pour un trait d’humour lorsqu’elle m’a rétorqué « quel mari ? » mais aussi son absence totale de réaction au fait que le pigeon n’ait jamais gagné la table où elle s’était assise, ni regardé dans sa direction.

J’éclate de rire. Le quiproquo me semble énorme. Ainsi nous avons fait ce pari pour rien, la belle était libre de toute façon.
Deux minutes après, je ris moins. Lorsque je veux payer ma tournée, je m’aperçois que mon portefeuille n’est plus du tout dans la poche de mon blouson.
Un vrai pigeon, vous dis-je !...

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