Le pick-up

il y a
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En compétition

Le café est froid et la tarte dégueulasse. Il soupire, le reste de la route va être long. Le coin est paumé, l’établissement désert. La serveuse mâche un chewing-gum, le nez collé sur son smartphone. Elle fait des bulles qui éclatent à intervalles réguliers. Le ventilateur au plafond se contente de brasser de l’air chaud, l’atmosphère est étouffante. Il jette un œil par la vitrine. « Papa n’en a plus pour longtemps. » Lydia l’a appelé ce matin. « Je ne sais pas si tu veux… enfin, ce que tu comptes faire. » S’il avait pris l’avion, il aurait sûrement pu dire un dernier au revoir à ce salopard, mais plutôt crever. Il n’allait pas claquer un seul de ses dollars durement gagnés pour avoir le plaisir d’entendre les saloperies que le vieil enfoiré aurait sûrement encore l’énergie d’ânonner. Non, il a pris sa voiture et espère arriver à temps pour l’enterrement. Il veut être sûr que le vieux débris finira bien six pieds sous terre.

Dehors, une femme vient de garer son vieux pick-up. Accroché au capot avant, un drapeau américain pendouille tristement. Il joue avec sa tarte, la pâte en est encore crue. Elle se dégourdit les jambes et quelque chose en elle lui rappelle sa mère. Les hanches larges, les cheveux prématurément grisonnants, la démarche craintive. Elle a vécu dans la peur, ça se voit à sa manière de se tenir légèrement voûtée, comme si elle espérait passer inaperçue et ainsi éviter l’orage qui finira par éclater tôt ou tard. Sa mère se tenait comme ça, après seulement quelques années de mariage avec son père.

Lydia avait l’air triste, il ne comprend pas. Elle était là pourtant, elle a vu les coups, entendu les hurlements, les humiliations, les pleurs maternels que les murs trop fins n’étouffaient pas tout à fait. Comment a-t-elle pu garder le contact avec un tel salopard ? C’est vrai qu’il l’adorait ; elle n’a jamais souffert, directement, de sa méchanceté. Pourquoi elle ? S’il n’avait pas de mots assez orduriers pour rabaisser sa femme et la détruire à petit feu, rien n’était jamais trop beau pour sa petite princesse. Allez comprendre… Un cœur battait-il vraiment sous cette masse de muscles noueux ou était-ce juste une autre tentative de manipulation ?

Il n’a pas la réponse et il s’en moque.

La femme a sorti un thermos d’un grand sac posé sur le siège passager. On dirait qu’elle s’est mieux renseignée que lui avant de venir. Elle sirote son contenu en continuant de déambuler, d’une démarche faussement décontractée. Ses yeux, aux aguets, sont en perpétuel mouvement.

Lui n’a jamais bénéficié de l’amour paternel. Le salopard l’a tout de suite vu comme un rival et s’est échiné dès son plus jeune âge à briser toute résistance en lui. Ça n’a pas marché. Dès qu’il en a eu l’âge, il lui a flanqué une dérouillée comme le bonhomme n’en avait jamais connu, en souvenir de toutes ces heures passées enfermé dans le placard sans eau ni nourriture. Il est parti ensuite, la tête haute, et c’est Lydia qui lui a raconté après que ça n’avait fait qu’empirer les choses. Humilié, le vieil enfoiré s’était vengé sur la mère de l’affront du fils. Sa cruauté n’avait plus connu de limites, même Lydia s’était sentie menacée. Elle aussi avait fini par fuir, dans le mariage. Gentille, mais lente et effacée, la pauvre n’avait pas beaucoup d’autre option pour s’en sortir. Mais Gary était un type bien, qui ne se défoulait pas sur elle dès qu’il avait un pet de travers. Leur mère était décédée deux ans après les noces, un cancer foudroyant. Ce jour-là, il avait pris son fusil pour abattre son paternel, une balle entre les deux yeux. Mais Claudia l’avait retenu : « Attends ton heure, reste avec moi et le bébé. » Il avait attendu et maintenant il était en route pour aller pisser sur la tombe du salopard. La victoire lui laissait un goût amer en travers de la gorge.

La femme entre en trombe dans le café, l’air paniqué, et se rue dans les toilettes. La serveuse se contente de la regarder passer d’un air placide et retourne à son smartphone. Sur le parking, un 4x4 noir flambant neuf est en train de se garer. Un homme en sort, même âge que la femme ou à peu près. Et il le reconnaît, il reconnaît l’arrogance de propriétaire de la démarche, le charme menaçant, la colère à fleur de peau. Ses cheveux sont poisseux sous sa casquette, il se sent un peu nauséeux à cause de la chaleur. L’homme fait le tour du pick-up, se penche pour regarder à l’intérieur. Puis il se dirige, tout sourire, vers le café.

Il sait ce qui se passera quand il lui mettra la main dessus. Rien ici, évidemment. Il la convaincra de lui ouvrir, a-t-elle le choix ? Elle ne pourra pas rester éternellement dans ces toilettes puantes et surchauffées ; elle sera obligée d’en sortir et il sera là, qui l’attendra. Qui l’attendra des heures s’il le faut. Elle le sait. Et elle sait aussi que plus il attendra, plus la punition sera sévère. Alors elle sortira, de son plein gré comme il le lui rappellera plus tard. Il lui prendra le poignet, plaisantera aimablement avec la serveuse et elle le suivra. Yeux hagards, défaite, plus voûtée que jamais. Il ne se passera probablement rien non plus dans la voiture, il laissera le silence faire travailler son imagination. Ça lui sapera les nerfs et la fera pleurer alors qu’ils n’en seront même pas à la moitié du trajet. Elle aura envie de hurler pour qu’il s’y mette maintenant, que le pire soit passé et qu’elle n’ait plus à subir cette attente. Mais ça n’arrivera pas. Il attendra d’avoir garé la voiture, refermé la porte à clef et calmement ôté sa veste…

Il connait l’histoire. Sa fin et tous ses rebondissements. Il l’a vue. Il l’a vécue. Il sait comment ça finit pour tous les protagonistes. La nausée est de plus en plus forte.

Il se force à finir son café et se lève, lâche quelques billets sur la table. Il sort d’un pas raide. La serveuse continue de mâcher son chewing-gum et l’ignore royalement. Il sort son couteau de pêche, celui qu’il a volé à son père avant de partir, comme un trophée. Et, soigneusement, se met à rayer le beau 4x4 noir flambant neuf. L’homme sort, furieux, et commence à l’insulter. Lui reste silencieux et se met à frapper. L’homme n’a rien vu venir, s’effondre tout de suite. Les coups s’enchaînent, méthodiquement. Il ne s’arrête que quand il ne sent plus aucune résistance, que l’homme n’est qu’un paquet de chair démolie sur le sol poussiéreux. Ses poings sont endoloris. Le pick-up a disparu. Il s’assoit sur le sol, là où une flaque de sang commence à s’étendre, et sourit gaiement. Il va falloir se remettre en route, s’il veut être à l’heure pour l’enterrement de Papa.

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Atoutva · il y a
L'enfance marque à vie. Une belle histoire prenante.
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Françoise Desvigne · il y a
Excellente histoire! Bravo!
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Ama Pola · il y a
Bravo, efficace et bien écrit !
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Julia Chevalier · il y a
Un superbe texte extrêmement prenant!
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Caroline Bonnet · il y a
Bien écrit, prenant. Bravo pour ce texte !
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Cyrille Conte · il y a
Vous avez su transposer la peur, l'attente et l'angoisse liés aux violences conjugales. La fin ne manque pas de punch. Bravo Capucine.
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Adrien Neves · il y a
L'ambiance et le background psychologique, top.
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loup blanc · il y a
excellente histoire , certes qui faitun peu peur ,à la fin
c'est digne d'un scénario qio ne se passerait pas forcément à la fin du siècle 19 dans l'ouest américain,mais qui peut être trés bien adapté dans une petite ville de Californie ou du Texas ,où l'on n'aime pas beaucoup les étrangers de l'extérieur !!
votre récit me rappelle un peu un film américain das lequel un routier poursuit délibéremment un simple automobiiste pour le tuer sur une petite route,réalisé pr Spielberg ,à ses débuts de réalisateur
je vous apporte un vote favorabl

merci à vous pour ce texte bien construit !!le suspense est là

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Daniel Glacis · il y a
Formidable récit d'une histoire en mode road-book qui s'éternise, Capucine, dans ce monde soi-disant "humain" qui m'exaspère de plus en plus... Bravo ! Et vivent les femmes ! Daniel.
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Pierre LE FRANC · il y a
Un texte fort façon road book à l'américaine, très bien écrit. Une triste réalité bien transposable chez nous.

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