Le piano

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Metteur en scène-auteur vivant à Saint-Malo. A publié "Une belle poignée de cerises" chez Paroles de Lorrains et "Des Nouvelles de Saint- Malo" chez Boule de Rêves Éditions  [+]

Image de Été 2021
À peine entrée dans le couloir, une forte émotion me saisit. Cette maison a quelque chose de sacré.
Nous étions à la fin de septembre lorsque j'entrai pour la première fois dans la Maison du Peuple.
Ce pavillon à deux étages, de style Art nouveau, résiste aux immeubles qui l'entourent. Ses courbes simples lui donnent un air de vieux visage sans rides. Il est étonnant qu'il n'ait pas encore été transformé en supérette ou en crêperie. L'obstination de ses occupants à préserver une mémoire ouvrière dans cette cité balnéaire suscite mon admiration. C'est presque insolite de parler de Maison du Peuple dans une ville où le peuple est invisible. Reléguée dans le quartier de la gare, loin des beaux voiliers, la maison affiche sa devise sur une façade ornée de mosaïques colorées : Un pour tous, tous pour un.
Le prospectus que l'on m'a envoyé avec l'invitation à cette rencontre m'informe que depuis son inauguration, en 1920, la Maison du Peuple a accueilli bien des marins et des ouvriers « qui ont laissé ici l'écho de leurs voix revendicatives ».
Sur la route, en venant, je me suis remémoré des histoires de dockers que l'on m'a racontées : des durs à cuire, paraît-il. Je me suis souvenu aussi de la grève du thonier le « Magellan ». C'était au milieu des années soixante-dix. Une centaine de marins avait occupé le navire pendant six cent cinquante-deux jours, emmenant tout un pays dans leur aventure.
J'entre dans un bureau exigu où quatre personnes m'attendent. Nous sommes un peu à l'étroit dans une pièce éclairée par une grande fenêtre donnant sur la rue.
— Vu le prix du mètre carré dans la ville, on ne peut pas faire mieux, ironise Brigitte, présidente de l'association « Les amis de la Maison du Peuple » que j'avais rencontrée quelques mois plus tôt au festival Étonnants voyageurs.
Elle saisit un dossier qu'elle pose sur une table occupant la moitié de la pièce. Les murs sont couverts d'affiches qui racontent des années de luttes ouvrières. Elle décrit un projet artistique destiné à célébrer le centenaire de la Maison du Peuple et me sollicite, en tant que metteur en scène, afin de créer un spectacle qui marquerait l'évènement. En clair, il s'agit de réunir une vingtaine de personnes pour les former au théâtre en les accompagnant jusqu'à la scène avec un texte qui retracerait les grandes étapes de la vie ouvrière dans la cité corsaire. Derrière de fines lunettes à monture dorée, le regard de Brigitte est perçant et autoritaire. Elle parle fort, comme si des années de meeting et de manifestations lui avaient forgé cette diction si particulière où elle donne du souffle à chaque mot.
Des quatre personnes assises autour du bureau, je connais peu de choses à part le caractère militant de leur engagement. À la gauche de Brigitte, Marcel mordille son stylo en chassant régulièrement une mèche de cheveux qui lui barre le front. Lui, contrairement à sa collègue, a un débit de paroles tellement rapide qu'il est difficile de le suivre. Tout à l'heure dans le couloir, il me racontera avec passion son activité de tourneur sur bois. Il citera toutes sortes d'essences dont il connaît les noms latins ; il en décrira les caractéristiques et les qualités avec un savoir étonnant.
— Quand j'avais treize ans, en me voyant m'intéresser davantage aux platanes de la cour qu'aux équations qu'il posait sur le tableau noir, mon prof a vite compris que je f'rai pas long feu sur les bancs de l'école. C'est lui qui m'a conseillé de me tourner vers un métier manuel. Alors j'ai choisi tourneur, lance Marcel dans un éclat de rire.
En face de moi, deux femmes prennent des notes, intervenant très peu dans la discussion. Je souris discrètement de la similitude de leur coiffure et de la couleur de leurs vêtements comme si elles étaient jumelles. L'une confirme systématiquement ce que dit l'autre et vice versa.
Les arrangements concernant la représentation théâtrale furent vite conclus et, avant de m'en aller, on me propose une visite de la maison. L'une des fausses jumelles déclare qu'elles ont des courses à faire et qu'elles sont désolées de devoir s'absenter. Oui nous avons des courses à faire et sommes désolées de devoir nous absenter...
La visite commence par la grande salle de réunion où l'on me demande d'imaginer le premier président réunir ici marins et ouvriers dans des assemblées agitées et bruyantes. Faut dire qu'à cette époque, il fallait batailler dur pour obtenir le moindre quart d'heure de pause au travail ou une augmentation de salaire qui, dans tous les cas, ne dépasserait pas le prix d'une baguette de pain, souligne Marcel.
Tandis que nous découvrons à chaque étage les lieux où sont nées tant d'espérances, Brigitte raconte les petites histoires de la construction de la Maison, s'attardant çà et là sur la finition d'un carrelage, la fabrication de la rampe d'escalier, louant au passage, l'ingéniosité de ceux qui, il y a tout juste cent ans, avaient donné de leur temps pour construire leur Maison. Puis, faisant un détour par son bureau, elle en sort avec une lettre à la main et me la tend :
Le mois dernier, la Maison du Peuple organisait une exposition sur les « Terre-Neuvas », vous connaissez sûrement ces ouvriers de la mer qui partaient six mois par an à Terre-Neuve pêcher la morue. L'information, publiée par les journaux locaux, allez savoir comment, est parvenue jusqu'à Paris. Dans la semaine qui suivit arriva cette lettre. Tenez, lisez, cela pourrait vous intéresser pour le spectacle...
« Chers amis,
Je me réjouis de la réouverture de cette maison, parce que, figurez-vous que lorsque j'étais plus jeune, j'y venais souvent pour jouer du piano. Chaque été, je retrouvais mes grands-parents et... la Maison du Peuple. Papy m'y emmenait. J'avais le droit de rôder dans les coulisses et m'aventurer dans les étages. Je passais des heures au piano qui trônait sur la scène. Papy et Mamie étaient comme le jour et la nuit, autant nécessaires l'un à l'autre. Lui communiste, elle catholique. Le matin, on m'emmenait à l'église, l'après-midi à la manif...
Bien à vous, Madame Michel ».

— À la réception de cette lettre, j'ai aussitôt pris contact avec cette dame, explique Brigitte, et figurez-vous qu'elle passe nous voir tout à l'heure, si vous avez un moment, vous pourriez la rencontrer.

À ce moment s'ouvre la porte de la Maison du Peuple et apparaît une grande dame toute de bleu vêtue appuyant son pas sur un long parapluie.

 Bonjour, je suis Madame Michel, ravie de vous rencontrer.

La salle de spectacles est éclairée par un rayon de lumière tombant du plafond à travers une verrière. Brigitte a installé quatre chaises autour d'une table et préparé un goûter avec jus d'orange et gâteaux secs.
Madame Michel est émue de retrouver ces lieux. Elle ne s'assoit pas tout de suite, fait un arrêt dans le couloir, attarde sa main sur le bois de l'escalier, tend l'oreille comme s'il lui revenait l'écho de voix familières, met ses lunettes pour regarder de plus près une photo.
Brigitte nous invite à prendre place autour de la table dans la salle de spectacles. Madame Michel laisse ses souvenirs s'écouler comme on ouvrirait un robinet d'eau claire. Malgré un âge avancé, sa voix est restée jeune. Elle pointe énergiquement un doigt sur la table lorsqu'elle évoque les valeurs humaines les plus précieuses à ses yeux.
Nous l'écoutons en silence.

 Ici, il y avait bal tous les samedis soirs. J'y venais quelques fois avec mes grands-parents. J'y ai même rencontré mon premier amoureux. Mais Paris était trop loin et il m'a vite oublié. Fallait voir l'ambiance. Les filles qui travaillaient dur pendant la semaine profitaient de ces soirées pour jouer les princesses d'un soir. Les garçons aussi sortaient leur costume et leur plus beau chapeau. Les musiciens jouaient les airs de musette à la mode et de temps en temps jaillissait un chant révolutionnaire repris par tous. Simone, la concierge de la maison veillait sur son petit monde. Un soir, alors que le bal venait juste de commencer, on entendit des éclats de voix dans l'entrée. C'était Josette qui suppliait Simone de lui faire crédit jurant qu'elle la payerait avant la fin du mois. Tout le monde s'était tu un instant, puis on entendit dans un souffle collectif « Allez, Simone, laisse-la entrer ! » Simone n'était ni méchante, ni grippe-sou, mais elle voulait faire son boulot avec rigueur, c'est tout. Josette, elle, travaillait « au salé ». C'est comme ça qu'on disait pour le déchargement de la morue quand les bateaux arrivaient de Terre-Neuve. C'était un travail difficile. Des journées entières dans la morue avec les odeurs, la promiscuité, quelquefois les conflits. Quand un navire accostait, c'était entre trente et quarante femmes qui descendaient dans les cales pour remonter les tonnes de morue séchée. Certaines qui pesaient une cinquantaine de kilos en début de journée quittaient le bateau, le soir, un peu « alourdies », la taille bien ronde. Pour remonter de la cale, il fallait gravir un grand nombre de marches, alors, lorsqu'une fille était prise d'une envie pressante, ben ma foi, c'est souvent qu'elle n'avait pas le temps de remonter. Hé oui, c'était comme ça. C'est comme l'histoire de Bébert qui rentrait un soir avec un fusil. Sa pauvre femme lève les bras au ciel, affolée. « Calme-toi ma p'tite, la carabine c'est pour demain, on décharge une cargaison de blé infestée de rats. »


Je trouvais que madame Michel utilisait les mots avec élégance et qu'elle savait les choisir pour nous faire partager au mieux son émotion. Plus tard, elle nous confia qu'elle avait été enseignante. Que toujours elle avait cherché à partager son amour de la langue, persuadée qu'elle était la clé de bien des portes. Lorsqu'elle était jeune institutrice, elle avait obtenu son premier poste dans une banlieue éloignée de Paris. Dans sa classe, elle comptait pas moins de douze nationalités différentes. Ces gamins arrivaient des quatre coins du monde avec dans leurs bagages, du soleil, du sable, des éléphants, une grand-mère qui leur avait appris des chansons... Comment réunir tout ce petit monde ? Comment susciter le désir d'être ensemble dans cette nouvelle vie, jouer ensemble, rêver ensemble, construire une maison commune ? Pour elle, la réponse était simple : la langue. Une langue commune n'est-elle pas, comme une maison commune, le meilleur moyen de partager jusqu'à l'intime ce que chacun porte en lui de plus précieux ? Elle reconnaît que dans les premiers temps, elle fut accablée par le découragement, mais au bout de quelques mois, elle fut récompensée par les plus beaux moments que l'on puisse vivre lorsqu'une ombre disparaît pour laisser place à un sourire, une joie, de la compréhension et de la beauté.

— Ah, j'vous jure que ces soirées dansantes à la Maison du peuple ont été à l'origine de bien des idylles. Combien d'histoires d'amour ont commencé ici, par un baiser sur une musique de tango ? Quand le bal battait son plein, il arrivait que des garçons, un peu chauffés par l'alcool en venaient aux mains, mais cela ne durait jamais longtemps, il y en avait toujours un pour les rappeler à l'ordre « Camarades, c'est pas entre nous qu'il faut nous battre, mais contre les patrons ! » et la bagarre s'arrêtait aussitôt.

Sur cette scène, on y faisait aussi du théâtre. Un soir, la troupe de la Maison du Peuple jouait devant un public nombreux. Au moment où un personnage de l'intrigue embrasse sa maîtresse, on entend dans la salle : « Ben ça va Jojo ! Te gêne pas surtout ! » C'était sa femme. Un fou rire s'empara de tous les spectateurs. 

Pendant mes vacances à Saint-Malo, je venais souvent jouer du piano sur cette scène que vous voyez là. Rien n'a changé. J'avais demandé l'autorisation à Monsieur Alain qui s'occupait de la Maison à l'époque. C'était un homme charmant et gentil. Il avait toujours sur lui un petit carnet où il notait tout ce qu'on lui disait. Un jour où je venais lui demander la clé, il m'informa que la salle allait être occupée dans l'après-midi par un groupe et je m'engageai aussitôt à m'arrêter de jouer quand les gens arriveraient. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi...
Cet après-midi-là, j'apprenais l'étude opus 10, no 12 en do mineur, de Chopin, connue sous le nom d'« Étude révolutionnaire ». Pendant que je travaillais, je ne m'étais pas aperçue qu'un groupe s'était introduit silencieusement dans la salle. J'ai senti soudain une présence autour de moi et je m'arrêtai brusquement de jouer.
  Non mademoiselle, ne vous arrêtez pas ! C'est tellement beau ! lança un homme barbu coiffé d'une casquette un peu usée.
Il y avait là une douzaine de jeunes marins, assis devant la scène. Celui qui venait de parler semblait être le responsable syndical :
  Je suis Pierrot Le Morvan. Excusez-nous, je ne voulais pas vous interrompre. Vous
jouez tellement bien, Mademoiselle. Nous ne sommes pas habitués à ce genre de musique, ici. J'ai réuni ces jeunes recrues qui embarqueront « à la morue » dans trois jours. Je dois les mettre en garde contre les dangers du métier et les conditions de travail pénibles qui les attendent.
Puis, se tournant vers le groupe de jeunes mousses tout recroquevillé sur leurs peurs :
  Écoutez, p'tits gars, nous parlerons de Terre-Neuve tout à l'heure. Pour l'instant, puisque Mademoiselle joue si bien du piano, je voudrais lui demander une faveur. Levez-vous !
Il sortit de ses dossiers une partition et me demanda si j'acceptais d'accompagner la chanson. Lorsque les voix des jeunes hommes montèrent dans la salle, j'ai senti mon sang battre plus fort dans mes veines. C'était comme si tout ce que Papy m'avait raconté se mettait en musique à cet instant. Et avec quelle ferveur !
« Quand nous chanterons le temps des cerises, et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête... »
Au fur et à mesure que le chant montait, les visages devenaient sérieux et les regards si profonds.
« Quand nous en serons au temps des cerises... »
Lorsqu'un garçon leva le poing, tous l'imitèrent. L'air se fit tellement électrique qu'il me devenait difficile de maîtriser ma respiration. Je me concentrais sur la partition tandis que les visages s'éclairaient. 
« Mais il est bien court le temps des cerises, où l'on s'en va cueillir en rêvant
Des pendants d'oreilles... »
Les paroles chantées redressaient les corps et les têtes. Une fierté inébranlable émanait de cette chorale improvisée.
« Cerises d'amour aux robes pareilles, tombant sous la feuille en gouttes de sang... »
 J'aurais aimé demander à monsieur Le Morvan de me laisser la partition, mais je n'ai pas osé. Ha, que de jolies choses me reviennent en mémoire... Quel bonheur de retrouver « votre » Maison du peuple ! »

Au moment où Madame Michel se leva pour partir, Brigitte ouvrit une chemise cartonnée et lui dit : « Merci infiniment Madame, d'être venue partager avec nous vos précieux souvenirs ». Et tendant vers elle la chemise cartonnée : « J'espère que cette partition que nous a laissé Pierre Le Morvan vous fera plaisir. Elle est pour vous ».
C'était bien sûr la partition du Temps des cerises que Madame Michel avait accompagnée au piano bien des années auparavant. Il y eut un moment de silence...
Je revois encore Madame Michel repartir avec sa partition à la main.
Cela me donna l'idée d'en faire le personnage principal de la pièce que nous avons écrite pour les cent ans de la Maison du Peuple et que nous avons intitulée « Le piano ».
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