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Le Pianiste invisible

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Joséphine Malko

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Je joue rarement au piano situé dans mon salon, et jamais je ne me suis demandé ce pourquoi je ne le faisais jamais, pour une simple raison :le moindre contact ou tentative désespérée de composer une mélodie tel un nouveau Mozart prodigieux s’avère être une symphonie de notes tellement fausses et de mélodies si inharmonieuses qu'elles auraient pu percer les oreilles de Beethoven jusqu'à lui rendre l’ouïe. Il n'est là que pour mes invités lors des soirées spéciales que j'organise voire lorsque mes parents me rendent visite, certes il ne s'agit pas d'un piano à queue (bien que j'aurai préféré ce modèle plus classique) mais je ne pouvais me permettre de dépenser une fortune pour un instrument que seul un chef d'orchestre avec une richesse digne d'un empereur peut se permettre d'offrir à sa troupe. Mon salon avait déjà de quoi être admiré : encyclopédies rangées par ordre alphabétiques, livres de différentes catégories, collection d'anciennes médailles rares que j'ai acquis au cours de mes visites chez différents antiquaires, tableaux originaux ou imitations et autres antiquités plus ou moins intéressantes. En résumé, j'avais déjà plus que nécessaire et de quoi être fier de moi, bien qu'un instrument à corde comme mon piano ajoutait une touche de charme à cette pièce de réception que je pouvais, à l'époque, presque appeler l'antichambre de la maison tant elle respirait l'agréable et la chaleur de l'accueil.

En revanche, ce piano ne m'intéressait guère car je ne le considérait que en tant que meuble comme les autres. À quoi bon s'attacher à un objet aussi insignifiant si l'on ne l'utilise guère ? C'était du moins l'opinion que j'avais avant ce qui allait venir.



*



C'était un dimanche soir, peut être en été que sais-je ;comme tout bon travailleur que j’étais, je me devais de ne pas tarder à aller me coucher. Je suis donc monté dans ma chambre vers 21h00, j'ai troqué mes vêtements contre mon pyjama et je suis allé m'installer dans mon lit sans froisser mes draps ni me jeter violemment sur mon matelas dont il fallait le remplacer un jour ou l'autre par ailleurs. Tout se passait bien :ni le bruit des voitures venant de mon quartier habituellement aussi paisible qu'à la campagne, ni les miaulement de mon chat réclamant son salaire de caresses et d'attention, ni le chant des grillons interférant sur le son de la circulation nocturne n'avaient réussi à m'extirper de mon sommeil. Seule la pluie me servait de berceuse via son tempo parfait pour laisser le temps s'écouler tranquillement, sans la moindre précipitation. L'absence d'orage ou de chute de grêlons me satisfaisait pleinement ;pourtant rien ne m'avait préparé à ce genre d'événement.

C'est précisément vers 23h30 qu'a commencé cet étrange phénomène :un bruit strident, comme un tabouret de métal que l'on traînait sur le parquet ciré de manière tortionnaire, retentissait dans mes oreilles de manière ininterrompue. J’espérais bien que ce n'était que mon voisin qui faisait tout un vacarme comme à son habitude en effrayant son chien via de la torture auditive inimaginable pour cette malheureuse bête, mais cela continua dans les heures qui suivirent et je n'avais d'autres choix que de voir ce qui se passait. J'ai pris ma lampe torche et me suis levé précipitamment avant de descendre les marches de l'escalier et de me diriger vers le salon d'où provenait ce bruit infernal sans glisser dans les escaliers (ce qui n'empêchait pas mes vielles pantoufles en tartan bleu de tenter de s'échapper de mes pieds de temps à autre).









Arrivé à l'entrée de la pièce, je m'avançai doucement, alors que mon chat me suivais à mes côtés en tournant la tête dans tous les sens possibles...et le piano se mit soudainement à jouer une musique qui me semblait si familière :d'habitude je ne suis pas un fin connaisseur de la musique classique ou de ses compositeurs mais je reconnus le Bourdon de Rimsky Korsakov, pourtant il s'agissait d'un morceau joué au violon de manière énergique et enchaîné rapidement. À l'inverse, mon instrument ,qui semblait possédé par une sorte de pianiste fantomatique ou Lucifer, l'interpréta note par note avant d'accélérer de plus en plus vite et d'enchaîner la même mélodie de plus belle tellement fort que mes tympans ne pouvaient plus le supporter. Je me bouchais les oreilles en tentant de m'approcher du piano maléfique qui reprenait de plus belle cette musique diabolique (qui jamais ne m'aura fait plus détester la musique classique et le compositeur de ce morceau particulièrement affligeant et horriblement sournois telle une guêpe bourdonnant prés de vos pauvres oreilles). Mon infortuné chat hérissa ses poils en poussant un feulement apeuré et me laissa seul face à mon propre sort en se précipitant vers ma chambre pour se mettre en sûreté.

Enfin, je pus me rapprocher de ce maudit instrument ,peut être inventé par le Diable, quand quelque chose m'effleura comme un drap transparent qui ne laissait curieusement rien voir à l'oeil nu mis à part une sorte de souffle enragé qui se précipita vers la porte d'entrée avant de la traverser ;mon piano s'était tu au moment où cet « esprit » quitta la maison.



**



Cette nuit avait réussi à m'empêcher de dormir et à partir au travail (j'ai du appeler mon patron pour m’excuser de mon absence et il m'a conseillé de rester au repos exceptionnellement pour aujourd'hui) : milles questions envahissaient mon esprit tant ce que j'avais vécu était invraisemblable et inhumain. Mon compagnon a lui-même eu du mal à se remettre de ce cauchemar qui me paraissait si irréaliste tant il restait gravé dans ma tête comme une marque mystérieuse sur la pierre. Je dus consoler mon ami félin en le rassurant de toutes les façons possibles : caresses affectueuses dans le sens du poil, brossage, jeux avec sa souris en peluche préférée et autres activités félines.

Cependant, ces moments de bonheur avec mon adorable boule de poils n'ont pu me faire oublier ce qui s'est passé la veille;donc que faire ? Appeler la police ne me semblait guère judicieux, encore moins en parler avec mon voisin ronchon, étant donné que nous nous ne sommes jamais adressé des mots doux. De même, mes parents m'auraient conseillé de consulter un psychologue comme mes amis (or je ne voulais pas en venir là car je ne pouvais me permettre de renier ce que j'ai vu et entendu bien que j'étais en général un homme « rationnel » ne paniquant pas au moindre bruit suspect dans sa propre maison). Hors de questions de me faire passer pour un fou. J'en ai déduis qu'il me fallait consulter un spécialiste du surnaturel : ça tombait bien car j'avais vu récemment dans le journal une annonce sur le numéro de ce spécialiste en question. Je pris alors la décision de l'appeler sur le champ pour lui demander conseil .

Je saisis alors le téléphone, composa le numéro (que j'ai retrouvé par chance entre un article sur les derniers scandales politiques et une publicité sur un parfum masculin bien tentant par la mise en valeur de la virilité de »L'Homme parfait ») et attendit. Au bout d'une minute, quelqu'un répondit au bout du fil : « Bonjour, monsieur, Professeur *, scientifique spécialisé sur l'étude des phénomènes paranormaux, à l'appareil . En quoi puis-je vous être utile ? » Je lui raconta toute l'histoire dans les détails de manière sobre sans qu'il ne m'interrompe une seule fois. Il garda le silence pendant un instants et me répondit sur un ton rassurant et posé :



« Je vois, c'est un cas auquel j'ai rarement été confronté dans toute ma carrière sur l'étude des événements de ce genre. Mais soyez sûr qu'il existe un seul moyen de le régler pour que votre pianiste invisible vous laisse tranquille définitivement.



Lequel ? Faites vite que je puisse trouver la paix pour retourner travailler et que cela ne recommence pas. Mon chat et moi n'en pouvons plus de cette farce qui a assez duré.



Bien entendu, monsieur. Vous devez parler avec ce pianiste, voir avec lui... »



Je lui raccrocha au nez avant qu'il ne termine sa phrase parce que je réalisais que je perdais mon temps et que je pouvais après tout m'en débarrasser tout simplement sans me prendre la tête avec ces sottises : c'est à dire le donner à quiconque en voudra. « C'est sûrement la solution définitive », pensais-je. Hélas, ce piano n'en n'avait décidément pas fini avec moi.



***



Je passa donc un accord avec un ami qui accepta pour 400€ d'acquérir mon piano (c'était en effet un passionné de musique et il cherchait à prendre des cours de piano à domicile) ; ce fut pour moi une belle affaire car non seulement je rendais service à un ami, mais en plus je me débarrassais de cet encombrant en gagnant de l'argent (le détruire n'aurait servi à rien à cause de ce que cela m'a coûté en temps et financièrement à ma famille). Je n'attendais plus que ce dernier vienne récupérer sa commande le lendemain matin, bien que j'aurai préféré qu'il le fasse sur le champs mais je me devais d'être patient, et me voilà débarrassé définitivement de ce meuble importun et diabolique.



****

La veille de la vente, le même cauchemar recommença ; le piano se remit à rejouer plus fort que la dernière fois sans s'interrompre. Toujours ce même morceau. Toujours cette même cadence impossible à suivre. Cette fois je pris mon club de golf pour seul arme de défense alors mon chat préféra rester dans la chambre car trop effrayé par le fait de revivre la même scène que la veille (mon pauvre petit félin si terrorisé !).

Et je vis, devant le piano, je vis enfin une véritable silhouette humaine jouer de mon instrument à cordes ! C'était une jeune femme vue de dos dans une sorte de robe de chambre longue jusqu'aux chevilles et aux cheveux longs. Son corps était entièrement transparent et fluide telle l'eau de source pure de la montagne et ses doigts continuaient d'interpréter le Bourdon mais cette fois de manière plus fluette et délicate sans passer aux octaves supérieures. Je ne savais que faire à cet instant précis: lui adresser la parole afin de lui demander la raison de sa présence ou la laisser jouer tant sa grâce m’hypnotisait au point de me faire oublier la nuit dernière ? Ce fut alors que mon chat surgit derrière moi et se précipita sur elle pour la saluer en laissant son corps se frotter contre le tabouret tandis que la mystérieuse inconnue lui caressa tendrement le dos.



« Bonsoir, M .Havrolt-Leduc. Vous daignez enfin m'écouter », avait-elle sorti de sa bouche d'un air légèrement hautain mais non sans un léger petit rire.



-Vous écoutez ? Vous avez joué l'un des morceaux les plus détestables qu'il m'a jamais été donné envie d'écouter et vous daigner vous exprimer maintenant? Donnez-moi une seule raison de ne pas vous chasser de chez moi, Mademoiselle « Peut Importe Qui vous Êtes » !





-Je suis venue vous réconcilier avec ce morceau et avec la musique classique, Monsieur. Vos parents ne vous ont jamais dit qu'elle peut adoucir les meurs et charmer même les êtres les plus insensibles.



-Vous plaisantez ?! Vous nous avez plutôt empêché de dormir en paix, mon chat et moi. Je ne m'attendais pas à ce qu'un esprit comme vous envahisse mon salon pour jouer jusqu'au matin.



-Je ne suis venue en aucun cas vous faire du mal mais... vous aviez besoin d'un réconfort. Reconnaissez-le, vous essayez de chasser un douloureux souvenir, Victor.

-Comment connaissez-vous mon nom, jeune fille? »



Elle se retourna vers moi; son visage laissait entrevoir une joie et une tristesse fusionnées en légères petites larmes qui coulaient le long de son cou jusqu'à sa poitrine et se glissant sur sa robe jusqu'à former des petites cascades formant des petits flaques sur le sol de mon salon. Elle, une source de tendresse et de pitié, me fixait telle une nymphe mourante d'amour. Et ses yeux gris argent profonds semblaient donner accès à une grotte froide remplie de diamants si brillants qu'on souhaiterait les cueillir pour en faire une tiare digne d'une reine.



« -Bénédicte? Est-ce toi?

-Oui.

-Mais tu es... Alors, tu es venue me hanter?

-Pas du tout, je suis venue te redonner espoir, que mon absence ne vienne pas t'affecter et te dire de continuer à vivre. Garde ce piano, ne cherche pas à te débarrasser de ce que nous avons vécu ensemble. Tu m'as fait vivre une vie merveilleuse, tâche de faire de même. »



A mon tour, je sentis des larmes sortir de mes yeux, j'ai à cet instant oublié cette soirée désastreuse et voulut vivre pour toujours ce moment. Je voulais la serrer dans mes bras...mais elle tendit sa main. Je fit de même avec la mienne, la sienne n'était que glace transparente et fondue petit à petit.



« -Tu sais bien que je ne peux te toucher. Te voir me suffit amplement, tant que je le peux car ce sera la dernière fois que je viendrais ici. Je ne peux rester éternellement avec toi. Laisse-moi partir. Sois heureux. »





Elle me donna un baiser de loin qui vint se poser sur mon coeur et s'évapora avec les flaques de larmes. J'eus le temps d'entendre un murmure « Je t'aime » aussi éphémère qu'un petit papillon de nuit. Je fus seul mais heureux. Le piano resta dans mon salon...
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