Le pianiste fou

il y a
17 min
374
lectures
127 voix
Finaliste
Jury

Mona Lassus est née à Bordeaux. Très jeune, elle a commencé à écrire des poèmes et des histoires. Elle s’inspire souvent de la vie quotidienne et des coutumes régionales pour écrire des  [+]

Image de Été 2021
J'aimais me rendre, le mercredi, dans la maison de grand-père ; sa présence y était encore palpable et la bonne odeur des biscuits dont il avait le secret emplissait toujours l'atmosphère.
Ce jour-là, alors que je m'apprêtais à en franchir le seuil, suivie par mon chien Pilou, des bruits étranges me clouèrent sur place. Pilou, une patte levée, le museau flairant l'air, les oreilles dressées, poussait de petits gémissements. Inquiète, je faillis repartir, mais, prenant mon courage à deux mains, je poussai la porte et j'entrai. J'eus un coup au cœur et je fus prise d'un hoquet tant ce que je voyais m'était incompréhensible. Pilou s'était campé sur ses pattes et poussait des grognements, prêt à bondir.
« How, how ! De la visite ! Entrez donc, n'est-il pas ? »
Me dit avec un drôle d'accent l'étrange individu qui se tenait au milieu de la pièce.
— Qui êtes-vous ? demandai-je d'une voix tremblotante. Que faites-vous là ? Qui vous a donné la permission d'entrer ici ?
— How, how ! me répondit l'étranger. Je suis ici chez moi ! N'est-il pas ?
Me regardant d'un air soupçonneux, il ajouta :
— Et vous, qui êtes-vous ? Qui vous a permis d'entrer sans frapper ?
— Je m'appelle Flore et cette maison est celle de mon grand-père. Vous n'avez pas le droit d'être ici. Je vais prévenir mes parents ! M'écriai-je en tournant les talons.
— How, how ! Pas si vite ! rétorqua l'individu en se campant devant moi. Vous vous trompez n'est-il pas ? My god, this is my home, et rien ne peut changer ça. Look at this, me commanda-t-il en désignant la pièce d'un large geste du bras. Voyez-vous quelque chose qui vous appartiendrait ou qui appartiendrait à votre family ? »
Je ne compris rien à ce qu'il me disait, mélangeant l'anglais et le français avec un accent épouvantable. Ma surprise était si grande que je restai en arrêt, bouche bée, le regard fixé sur ce surprenant personnage qui s'agitait en tous sens en faisant de grands gestes. Pilou, excité par cet excès de mouvements, se mit à japper. Ce vacarme me sortit de mon apathie et je faillis défaillir en apercevant le changement de cette pièce qui, d'ordinaire, était parfaitement ordonnée. Tout avait été bouleversé. Je me laissai tomber sur une chaise ; je me frottai les yeux, persuadée que je rêvais et que j'allais me réveiller.
Ce personnage était un escogriffe aux jambes démesurément longues, au corps si maigre qu'on pouvait s'attendre à ce qu'il se casse en deux, aux bras si grands et aux mains si fines, aux doigts si allongés et graciles, qu'on aurait dit les tiges d'une plante grimpante. Il était étrangement vêtu d'un habit noir qui flottait autour de lui comme un étendard ; son pantalon couvrait ses pieds et il semblait se déplacer en voltigeant ; sa veste à queue de pie s'envolait à chaque mouvement et les manches larges tombaient jusqu'à la moitié de ses doigts qu'il agitait comme des serpentins ; le col de sa chemise était fermé par un papillon, un vrai ! Un chapeau haut de forme coiffait sa tête sur une tignasse frisée et indisciplinée qui lui tombait dans le cou et sur le front, dont il repoussait constamment une mèche rebelle qui lui chatouillait le bout du nez, le faisant éternuer. Son visage était très pâle et son front paraissait démesuré lorsqu'il repoussait sa chevelure vers l'arrière ; ses yeux étaient ornés de cils si fournis et allongés qu'on en voyait à peine l'éclat pourtant vif et perçant. Un nez presque plat se retroussait au bout, pointant vers le ciel, et une bouche en forme de cœur surplombait un menton aussi pointu que son nez. L'ensemble était comique et inquiétant.
La pièce était dans un désordre indescriptible, mais ce qui me surprit le plus, ce fut la présence, à la place du bureau de grand-père, d'un immense piano à queue ! Des objets hétéroclites occupaient l'espace ; des partitions de musique, accrochées par des épingles à linge, étaient suspendues à des fils attachés aux poutres ; des gouttelettes d'encre dégoulinaient sur le sol parsemé de signes qui ressemblaient à des notes de musique ! Sur un guéridon, un animal au pelage soyeux d'une belle couleur marron glacé se lissait le poil en agitant ses pattes griffues, qu'il faisait aller et venir, après les avoir léchées du bout de sa langue rose, sur son museau et par-dessus ses oreilles pointues. C'était un gros rat à la queue longue et effilée qu'il balançait de droite à gauche en m'observant de ses petits yeux perçants. Il me fixa d'une façon qui me fit frissonner, stoppa sa toilette et vint se percher sur l'épaule du personnage qui souleva son chapeau sous lequel il disparut.
Tout ceci était si incongru que j'en restai paralysée, pendant que mon chien, campé devant la porte, grattait le battant en poussant des gémissements plaintifs.
Je sortis de ma stupeur lorsque l'individu, en faisant voler sa queue de pie, s'assit au piano et se mit à jouer en s'accompagnant de sa voix aigrelette et éraillée. Une complainte d'une tristesse infinie envahit la pièce, me forçant à me boucher les oreilles tant les sons en étaient discordants. Je levai la tête, offusquée par une telle cacophonie, mais le personnage continuait à chanter et à taper sur les touches du piano en faisant virevolter ses longs doigts, les manches de sa veste retroussées jusqu'aux coudes. Il penchait la tête, l'air inspiré, et, tout en continuant à faire courir ses doigts en tous sens, il se mit à se plaindre :
« Howww, my god ! Écoutez-moi ça ! Vous entendez ? It's not possible ! N'est-il pas ?
— En effet, répondis-je. Ce n'est pas possible. Arrêtez, s'il vous plait. C'est insupportable.
— Ce n'est pas ma faute. Pleurnicha-t-il, toutes mes notes tombent à terre et il ne reste plus, sur ma partition, que quelques résidus qui donnent le son que vous entendez. Qu'y puis-je, n'est-il pas ?
Je me levai et lui demandai :
— Vous chantez et vous jouez faux. Donnez-moi-le la.
— Je ne le puis, me répondit-il.
— Pourquoi ça ?
— Je ne puis vous donnez le la, car il ne m'appartient pas.
— Mais, répondis-je, le la n'appartient à personne. Ce n'est qu'un son.
—Exactly. C'est pour cette raison que je ne puis vous le donner.
— Alors, faites-le-moi entendre.
— Je ne le puis non plus.
— Pour quelle raison ?
— Parce que je l'ai perdu, finit-il en éclatant en sanglots.
— Comment pouvez-vous avoir perdu le la ? C'est impossible, protestai-je.
— Rendez-vous compte par vous–même » , me proposa-t-il en se levant et en m'invitant à prendre place au piano.
Je déclinai la gamme : do, ré, mi, fa, sol. Jusque-là, tout alla bien, mais, lorsque j'arrivai au la, il n'en sortit qu'un grincement, comme si une crécelle avait pris place sous le marteau. Je continuai : si, do, ré, mi, fa, sol ; le la suivant émit le même son discordant et ainsi de suite jusqu'à la dernière octave.
« Vous n'avez pas perdu le la, affirmai-je. Votre piano est simplement désaccordé.
— No, no ! s'écria le Bonhomme. Il est perdu ! La preuve : aucune de mes partitions ne le retient. Il tombe à terre dès que je les mets à sécher. Oh, my god ! Que vais-je devenir ? Look at this. Ajouta-t-il en me montrant les notes qui jonchaient le plancher. Tout ceci, ce ne sont que des la. Des las dièses, des las bémols, des las mineurs et des las majeurs. Sans le la, je ne puis continuer à jouer, n'est-il pas ?
— Peut-être, proposai-je, qu'il faut commencer par voir ce qui se passe à l'intérieur du piano ? Peut-être que quelque chose empêche le la d'être juste. Peut-être, aussi, qu'au lieu d'écrire votre musique à l'encre, il faudrait prendre un crayon, ou un stylo ? Comme ça, vous n'auriez plus besoin de la faire sécher et les notes resteraient à leur place au lieu de dégouliner sur le plancher.
— Voici qui est very ingenious ! s'écria-t-il. But it is not possible, n'est-il pas.
—And why ? lui demandai-je à mon tour en anglais, me laissant prendre au jeu.
— Because my instrument n'est pas un piano ordinaire.
— Un piano, c'est un piano et celui-ci m'a l'air de ressembler à n'importe quel autre. Voyons, dis-je, agacée, en m'approchant pour soulever le couvercle. Il doit y avoir quelque chose qui coince.
— Stop ! s'écria le pianiste en se campant devant moi, tapant d'une main sur l'instrument pour m'empêcher de l'ouvrir. Dont'touch ! » Fit-il sévèrement en fronçant les sourcils de façon inquiétante.
Surprise, je reculai. En entendant ces éclats de voix, mon chien, qui s'était tapi sous le guéridon et se tenait tranquille, se leva, prêt à bondir, les babines retroussées sur ses petites dents pointues en poussant un grognement menaçant. Le rat pointa son museau hors du chapeau, et, d'un bond, alla se percher sur une poutre, chassant de leur abri une nuée de papillons multicolores qui envahirent l'espace, virevoltant en tous sens. Pilou, pris d'assaut, se mit à faire des bonds pour attraper au vol ces intrus en claquant de la gueule chaque fois qu'il en passait un à proximité. Le pianiste, en panique, agitait ses grands bras en faisant des moulinets, tournant sur lui-même comme une toupie folle. Désorientée, je me dirigeai vers la porte pour m'enfuir, mais Pilou, trop occupé à courir en tous sens dans la pièce, refusa de m'obéir. N'y tenant plus, je m'installai au piano et me mis à taper au hasard sur toutes les touches. Les sons et les vibrations qui en sortirent étaient si assourdissants que la surprise cloua le pianiste sur place. Pilou, stoppé dans son élan, alla se réfugier sous le fauteuil. Le calme peu à peu revint, les papillons retournèrent dans leur cachette et le rat regagna son abri sous le chapeau de son maître.
Essoufflé, le pianiste se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains, secoué par de violents sanglots. Je m'approchai de lui, et, lui tapotant l'épaule, j'essayai de le calmer.
« Allons, ce n'est pas si grave, lui dis-je.
— No, no ! It is very important, n'est-il pas. Sans le la je ne puis plus jouer, comprenez-vous ?
— Vous ne pourriez plus jouer, non plus, sans le do ou n'importe quelle autre note, lui fis-je remarquer.
— Exactly ! But, sans le la..., se lamenta-t-il.
— Pour quelle raison ne voulez-vous pas regarder ce qui empêche le la d'être juste dans votre piano ?
— Because, insista-t-il en tapant du pied, it's not possible !
— J'en ai assez ! répliquai-je, énervée par ses caprices. Je ne comprends rien à tout ceci. Je m'en vais. Je pense que mon père sera très mécontent de savoir que vous vous êtes installé dans cette maison sans son autorisation. Il va vous chasser. Tant pis pour vous ! »
Je lui tournai le dos, j'appelai Pilou et nous partîmes de là. En arrivant chez moi, je racontai cette histoire à mes parents ; mon père, furieux, se dirigea derechef vers la maison, bien décidé à en chasser l'intrus.
« Reste ici ! M'ordonna-t-il. Inutile de t'exposer à une scène de violence si cet individu refusait d'obéir. Viens avec moi, Marie. Ajouta-t-il à l'intention de ma mère. »
Désobéissante, je les suivis à distance. Cachée derrière un buisson, j'épiai, m'attendant à des éclats de voix ou à une expulsion à coups de botte. Mais aucun son, aucune injure ne parvint à mes oreilles. Je m'approchai, inquiète. Un haut le cœur me souleva la poitrine en apercevant papa et maman, au milieu de la pièce déserte de tout le fatras que j'y avais découvert, du curieux individu, du piano et des animaux qui l'accompagnaient. Furieux, mon père m'attrapa le bras et, me secouant comme un prunier, me demanda en hurlant :
« Est-ce que ça t'amuse, de nous déranger avec ce genre de blague ? Où sont toutes ces choses que tu nous as décrites ? Où est ce personnage dont tu nous as parlé ? Es-tu folle, mon enfant ? »
Comme je pleurais, ma mère eut pitié de moi. Elle me prit dans ses bras et me demanda :
« Florette, es-tu sûre de ne pas t'être endormie et d'avoir rêvé ?
— Je ne dormais pas. Il y avait bien ici tout ce dont je vous ai parlé. » Répondis-je en hoquetant.
Je leur montrai l'emplacement où se trouvait chaque objet, les fils sur lesquels séchaient les partitions de musique, les petites taches noires laissées par les notes tombées à terre. Mon père, persuadé que sa fille ne faisait pas la différence entre rêve et réalité, s'impatienta.
« Ça suffit, décrétât-il en tournant le dos. Tu nous as fait perdre assez de temps. Rentrons et que je n'entente plus jamais parler de ces fadaises ! »
Ma mère me prit par la main et nous retournâmes chez nous.
« Regarde, ma chérie, comme ces deux papillons sont magnifiques, me dit-elle en me montrant deux papillons multicolores qui virevoltaient autour de nous.
— Ce sont ceux du pianiste fou, lui chuchotai-je.
— Tu crois ? Me demanda maman.
— J'en suis sûre, affirmai-je.
— Alors, tu n'as pas rêvé ! s'exclama-t-elle, complice. Gardons cela secret. » Ajouta-t-elle en souriant.
Le mercredi suivant, maman me donna un panier dans lequel elle avait placé des biscuits et du chocolat pour mon goûter et me dit :
« Tu n'auras qu'à, si ton visiteur est encore là, partager tout ceci avec lui ! Amuse-toi bien, ma chérie. » Finit-elle en posant un baiser sur mon front.
Je pris le chemin de la maison, pas très rassurée. Je ne sais ce que je craignais le plus : retrouver le pianiste fou ou constater que je l'avais rêvé. J'avançai prudemment jusqu'à la porte que je poussai doucement, n'osant entrer, lorsque j'entendis :
« How, how ! De la visite ! Entrez donc, n'est-il pas ? »
Je restai un instant perplexe. Je n'avais donc pas rêvé, le pianiste fou existait bien et il était encore là ! Par quel tour de passe-passe avait-il pu disparaître avec tous ses objets et son grand piano ?
Pilou s'était précipité dans la pièce, la truffe en l'air, flairant de ci-de là, à la recherche du rat et des papillons qui l'avaient tant agité la dernière fois. Le pianiste vint à ma rencontre et m'invita à entrer.
Un regard circulaire me permit de constater que rien n'avait bougé. Le rat était toujours installé sur son guéridon ; à ma vue, il se précipita sous le chapeau de son maître. Pilou poussa un gémissement plaintif, se cambra sur ses pattes arrière en reniflant, malheureux de ne pouvoir attraper cette bestiole à laquelle il aurait bien voulu faire subir un mauvais sort.
Je ne pus m'empêcher de demander :
« Comment se fait-il que mes parents ne vous aient pas vu, vous et toutes ces choses ?
— How, how ! Fit le pianiste. C'étaient donc vos parents.
— Vous étiez toujours là ? Vous étiez devenu invisible ? C'est impossible !
— How, how ! Fit-il encore en me regardant d'un air narquois. Pourquoi aurais-je permis à ces charming personnages de me voir et de me jeter dehors, n'est-il pas ?
— Comment avez-vous fait cela ? Disparaître avec tout ce matériel ? Questionnai-je de plus en plus sceptique.
— It's very – comment dites-vous ? easy?
— Facile ? Risquai-je.
— Yes ! Facile ! It is ! s'écria-t-il, triomphant.
— Expliquez-moi, le suppliai-je.
— How, how ! Fit-il en se grattant le crane sous son chapeau d'où sortit le museau du rat qu'il dérangeait. How, how ! » Poursuivit-il en arpentant la pièce en tous sens.
Je sus, à ce moment-là, que ses pieds ne touchaient pas le sol, qu'il se déplaçait en virevoltant comme un patineur en faisant de curieuses arabesques de plus en plus rapides au fur et à mesure que son esprit réfléchissait, tourbillonnant autour du piano, me contournant et repartant comme un pantin désarticulé en levant et abaissant ses bras démesurés. La queue de pie et les manches de son habit se soulevaient à chaque tressautement, le faisant ressembler à un oiseau de proie. tant qu'il s'agita en tous sens, les papillons voletèrent autour de lui en un étrange ballet aérien multicolore en émettant un bruissement qui ressemblait au vent dans les feuilles.
Abasourdie, je restais plantée, les bras ballants, tandis que Pilou gambadait au même rythme que le pianiste fou en jappant ; il essayait de saisir la queue de pie chaque fois qu'elle lui passait au-dessus du museau. Cette pantomime dura encore un moment ; brusquement, le pianiste fou se calma ; il stoppa ses mouvements désordonnés dans une dernière arabesque gracieuse qui se termina par une pirouette à la suite de laquelle il reprit pied devant moi, droit et digne ; il réajusta son habit et remit dans le bon sens son chapeau qui avait glissé de travers sur sa tignasse à laquelle s'accrochait désespérément le rat.
« How, how ! Fit-il en me regardant. Je ne puis vous divulguer mon secret ! No ! it's not possible ! But, puisque vous me le demandez, je vous donne ceci : j'apparais et je disparais où et quand je veux si un endroit me semble charming, si les personnes me semblent dignes de passer un moment en leur compagnie. N'est-il pas ?
— Je suis flattée que vous me trouviez digne, répondis-je. Mais est-ce que vous ne pourriez pas avoir autant de considération pour mes parents et leur apparaitre aussi, car ils ont pensé que j'étais folle lorsque je leur ai parle de vous.
— How, how, fit-il en se grattant le crâne. I see; but it is difficult, n'est-il pas. Votre maman, à la rigueur, pourrait comprendre, car il est évident que quelque part en elle, je décèle encore un peu de fraîcheur, un rien de son cœur d'enfant. But votre papa est trop rigoureux, very – Comment dites-vous ? Adulte, n'est-il pas. Comprenez-vous ?
Non, je ne comprenais pas très bien ce qu'il voulait dire. Je pensais :
« Pauvre papa. Jamais il ne pourra croire à tout ceci. »
Nous partageâmes mon goûter. Assis sur le plancher, le rat tranquille sur son guéridon, les papillons sagement posés sur les fils entre les partitions de musique, Pilou couché à mon côté, j'écoutai le pianiste fou me parler du pays d'où il venait.
C'était un pays magique où les arbres se déplaçaient pour distribuer leur ombre à qui en avait besoin, où les fleurs avaient des couleurs et des odeurs qui n'existaient nulle part ailleurs, où les ruisseaux, les rivières et les fleuves jouaient des symphonies selon qu'ils coulaient calmement ou avec force et où tous les êtres vivants chantaient, dansaient et faisaient de la musique sur des instruments dont les cordes étaient tissées par des vers à soie. Le vent y murmurait des poèmes et les gouttes de pluie étaient de cristal et de nacre. On ne s'y déplaçait qu'en glissant au-dessus du sol et on n'y parlait qu'en chantant. Il y régnait l'harmonie, il n'y faisait ni trop froid, ni trop chaud ; on n'y mangeait que des légumes savoureux et des fruits sucrés cultivés par des jardiniers poètes qui déclamaient des vers. Les enfants s'instruisaient en écoutant et en regardant la nature, les grandes personnes n'étaient jamais tristes, ni pressées. Personne n'était jamais malade, dans ce pays-là ; quand les gens étaient trop vieux, qu'ils avaient beaucoup chanté, dansé et fait de la musique, ils se transformaient en papillons multicolores qui voletaient pour l'éternité dans les maisons, les forêts et les champs.
Le pianiste fou m'expliqua qu'il avait dû quitter son beau pays pour partir à la recherche de son la, car les vers à soie ne tisseraient ses cordes que lorsqu'il l'aurait trouvé. Ce n'était qu'à ce prix qu'il pourrait réaliser son rêve d'harmonie.
Depuis, il parcourait notre monde, apparaissant et disparaissant au gré des rencontres à qui lui semblait pouvoir le comprendre et l'aider.
Il me fit ses adieux ; je le quittai, ce soir-là, triste de savoir qu'il allait continuer sa quête dans d'autres lieux, avec d'autres enfants et que je ne le reverrais sans doute jamais. Avant de disparaître, il me dit :
« Je vous remercie. Je n'ai pas trouvé mon la auprès de vous, mais vous avez su m'écouter, et cela m'a fait du bien. J'ai suivi votre conseil : je n'écris plus ma musique à l'encre, mais avec un crayon. Vous aviez raison, mes notes ne dégoulinent plus sur le sol, à part le la, car ce la là n'est pas le mien, puisqu'il ne reste pas sur ma partition. Je vais continuer à le chercher et un jour, j'en suis sûr, je le trouverai. Vous devrez, vous aussi, à votre tour, chercher votre la.
— Mon la ? Mais je n'ai pas perdu le la, moi !
— How, how, yes, yes, insista-t-il. Cherchez votre la, celui qui donne le bon ton, celui par lequel on se met en voix pour chanter juste. Sans son la, on ne peut trouver l'harmonie. Sans son la, on ne peut avancer dans la vie. Faites mes amitiés à votre maman. Je pense qu'elle a trouvé son la car elle est harmonieuse. Ne soyez pas triste. Le monde n'est pas si vaste qu'on ne puisse s'y rencontrer. Peut-être un jour nous reverrons-nous, n'est-il pas ? »
Sur ces dernières paroles, il disparut dans un souffle et avec lui le piano, le rat, les papillons et les partitions de musique. Il ne restait de son passage que ces quelques minuscules taches noires sur le plancher, qui ressemblaient à des notes de musique.
Je revins de temps en temps dans la maison de grand-père où l'odeur des galettes persistait, malgré les années écoulées, mais je ne revis jamais le pianiste fou. Maman avait nettoyé le plancher et fait disparaître les taches noires. Il ne restait plus rien du passage de ce drôle de personnage que je n'ai jamais oublié, mais qui n'avait été qu'un rêve d'enfant.
Je fis des études de musique et je devins professeur de piano. Un jour, en compagnie de ma meilleure amie, je me rendis à la salle Pleyel pour entendre le récital d'un pianiste réputé. Quelle ne fut ma surprise, en le voyant entrer en scène ! J'avais devant moi la réplique presque parfaite de mon pianiste fou ! Bien sûr, il lui manquait le haut de forme, le rat et la nuée de papillons, et, bien que grand, il n'était pas maigre, mais sa démarche grâcieuse semblait le faire glisser sur le sol et la façon qu'il eut de saluer et de soulever sa queue de pie avant de s'asseoir, la manière dont il agitait ses mains aux doigts longs et graciles et de les faire courir sur le clavier, la mèche rebelle qu'il remettait en place d'un revers de main, tout en lui me ramena au rêve de mon enfance.
J'écoutai le récital, transportée, charmée et émue par la qualité de son interprétation. Lorsque la salle, debout, l'ovationna, je fus incapable de me lever.
« Mais tu pleures ! » S'étonna mon amie.
Je ne sus lui expliquer le pourquoi de mon émotion, mais elle en conclut que j'étais tombée amoureuse du pianiste et de son talent. Bien entendu, je protestai. Comment aurais-je pu m'enticher d'une étoile inaccessible ?
Cette nuit-là, je fis un rêve dans lequel j'entendis le pianiste fou me répéter ses dernières paroles ;
« Cherchez votre la... Sans le la, on ne peut trouver l'harmonie. Sans avoir trouvé son la, on ne peut avancer dans la vie. Le monde n'est pas si vaste qu'on ne puisse s'y rencontrer... »
Au réveil, je me traitai d'imbécile ; le virtuose n'avait aucun rapport avec le pianiste fou. Tout ceci n'était que futilité !
Pourtant, toute la journée, une petite voix me répéta : « cherche ton la, cherche ton la, trouve-le et tu trouveras l'harmonie ». J'eus beaucoup de mal à supporter les fausses notes de mes élèves, ce jour-là, je l'avoue, et les jours suivants davantage encore.
Je retournai salle Pleyel pour écouter encore une fois ce fabuleux pianiste. L'émotion fut la même. Après le concert, j'allai me poster devant la sortie des artistes où, déjà, des admirateurs se pressaient dans l'espoir d'obtenir un autographe. Il me semblait impossible que cet homme, adulé par son public, pose le moindre regard sur ma petite personne. Découragée à cette pensée, je m'apprêtais à repartir lorsqu'un mouvement de la foule me projeta juste devant la porte qui s'ouvrait pour laisser le passage à l'artiste. Je perdis l'équilibre et je me serais étalée de tout mon long sur le trottoir si deux bras vigoureux ne m'avaient retenue. Me relevant pour m'excuser, j'eus un choc en voyant qui m'avait sauvée d'une chute tout aussi vexante que douloureuse. Il m'aida à me rétablir et, lâchant mon bras, il me fit un grand sourire.
« Bel exercice de voltige, vraiment ! Que puis-je encore faire pour vous être agréable ? » Me demanda-t-il en repoussant la mèche rebelle qui s'obstinait à tomber sur son front.
Derrière moi, les admirateurs applaudissaient. Je me trouvai tellement bête, que j'eus du mal à articuler un merci bredouillant ; lui tendant mon programme, je réussis à lui demander :
« Auriez-vous l'amabilité de me signer un autographe, s'il vous plaît ? »
Ses yeux vifs et rieurs m'électrisaient. Je dus devenir écarlate ; je sentais le feu envahir mes joues. « Je dois avoir l'air complètement idiote, pensais-je. »
« Quel prénom, dois-je écrire ? Me demanda-t-il.
— Heu... Laurette. Enfin, non ! Laure. C'est mon prénom. Laure.
— Laurette. C'est bien. C'est joli, Laurette. Va pour Laurette. Et que fait Laurette, dans la vie ?
— Pro-professeur de piano, bredouillai-je.
— Ah ! Fort bien. Nous sommes donc entre musiciens. Avez-vous un peu de temps ? Je fais plaisir à toutes ces personnes et, si vous m'attendez un peu, je vous invite à boire un café. Je ne connais personne, dans cette ville. Si vous acceptez mon invitation, vous me rendrez un grand service. » Finit-il.
Avec bonne humeur, plaisantant et riant avec ses admirateurs, il signa ses autographes et je l'attendis, un peu gênée et me demandant où cette attente allait me mener. Était-il possible qu'un petit professeur de musique comme moi puisse intéresser un artiste aussi accompli que lui ? Sans vouloir me l'avouer, je ne cessai de repenser à mon pianiste fou. Quel rêve d'enfant peut-il aboutir à une telle rencontre ? Pour me dissuader d'un quelconque espoir, je me dis que cette invitation impromptue ne serait qu'un moment parmi tant d'autres dans une vie d'artiste se produisant dans le monde où d'autres Laurette l'attendaient après le concert. Ce ne serait, pour moi, qu'un bon souvenir.
Nous prîmes un café et nous dînâmes. Il me parla de son métier d'artiste, de ses contraintes, de ses espoirs, de ses déceptions et de la solitude qui, parfois, lui pesait ; il me fit part de son attente d'une autre vie, plus simple, plus régulière. Il projetait d'arrêter les concerts qui l'appelaient aux quatre coins de la planète pour se consacrer à l'enseignement dans un grand conservatoire.
Il me questionna sur ma vie de professeur ; je luis dis mes contraintes, mes espoirs, mes déceptions et la solitude qui, parfois, me pesait ; je lui dis que je n'attendais rien de particulier, que je me satisfaisais de ce que j'avais, mais bien sûr, je ne dis pas la vérité.
Nous parlâmes musique, compositeurs, harmonie ; le temps s'écoula et il fallut que le restaurant ferme ses portes pour que nous réalisions qu'il était déjà minuit. Il devait partir le lendemain pour une nouvelle tournée de quelques semaines et rentrerait ensuite à Paris pour de nouveaux concerts. Nous échangeâmes nos cartes, il promit de m'appeler, à l'occasion.
Ma vie reprit sont cours. Entre temps, je vins m'installer à Bordeaux. Pendant plusieurs semaines, je n'eus aucune nouvelle de mon pianiste et je dois dire que si, pendant quelques jours après cette inoubliable soirée, j'ai espéré un signe de sa part, j'avais fini par gommer tout espoir de le revoir.
Imaginez mon étonnement lorsqu'un matin je reçus un texto :
« Chère Laurette, me voici de nouveau en France. Que diriez-vous d'un repas en tête à tête avant mon prochain concert en province ?
— Ce serait avec plaisir, lui répondis-je, mais j'ai quitté Paris pour Bordeaux. Je suis désolée.
— Vous êtes à Bordeaux ? Mais c'est formidable ! Quelle coïncidence ! je serai de passage au Grand Théâtre pour quelques représentations la semaine prochaine. Que diriez-vous d'un dîner vendredi prochain après le concert ? »
Je ne réfléchis pas plus de dix secondes pour répondre :
« J'en serais ravie. »
Le surlendemain, je reçus une invitation pour le concert du vendredi suivant.
Placée au premier rang, j'écoutai son récital avec le même émerveillement. Après la dernière ovation, je me précipitai vers sa loge. Timidement, je me postai dans le couloir, attendant qu'il sorte ; je n'eus pas longtemps à attendre. Il m'aperçut et me fit signe d'entrer, sous le regard curieux des persona grata qui l'attendaient pour le féliciter. J'avoue que je me sentis un peu gênée d'un tel passe-droit, ce qui l'amusa beaucoup.
Le dernier admirateur parti, nous quittâmes le théâtre en taxi.
« J'ai réservé une table au bord du lac, me dit-il. Cela vous convient-il ?
— Heu... Oui, oui, c'est parfait. » Répondis-je bêtement.
Je ne m'attendais pas à tant d'attention ; intimidée, je ne savais que dire et je regrettais presque d'avoir accepté cette invitation.
La soirée fut charmante ; nous avions mille choses à nous dire et nous nous découvrîmes autant de points communs. Il repartit le lendemain et, pendant plusieurs semaines, nous échangeâmes quotidiennement un texto ou un coup de téléphone.
Six mois plus tard, il venait vivre à Bordeaux où il avait obtenu une chaire au conservatoire. Il me demanda ma main un soir du mois de juillet suivant au cours d'un dîner aux chandelles des plus romantiques au bord du lac. Notre mariage fut célébré dans l'église du Sacré Cœur où ses amis musiciens nous firent la surprise d'un concert et d'une haie d'honneur.
Lorsque je l'amenai pour la première fois dans la maison de grand-père, il déclara adorer cet endroit où il se sentait comme chez lui. Je lui contai alors mon étrange aventure d'enfant ; il m'écouta attentivement et se contenta de me demander :
« As-tu trouvé ton la ?
— Oui. Je l'ai trouvé, répondis-je en me serrant contre lui.
— Moi aussi, je l'ai trouvé, ma Laurette. Me souffla-t-il en m'embrassant. »
Cela fait vingt ans maintenant que nous vivons un bonheur sans faille ; pendant plusieurs années, nous avons fait le tour du monde, donnant des récitals à quatre mains.
Nous avons eu deux enfants et nous nous sommes installés dans la maison de mes parents qui nous ont quittés.
Dans la maison de grand-père, il y a, à la place du bureau, un piano à queue et des partitions de musiques écrites au crayon, éparpillées dans un désordre indescriptible. Certains jours d'été, des papillons multicolores virevoltent en tous sens dans le jardin et lorsque mon mari repousse sa mèche rebelle d'un revers de la main et qu'il se déplace en ayant l'air de glisser sur le sol, je ne peux m'empêcher de penser à la dernière phrase de mon pianiste fou :
« Le monde n'est pas si vaste qu'on ne puisse s'y rencontrer. Peut-être un jour nous reverrons-nous, n'est-il pas ? »

Finaliste

127 voix

Un petit mot pour l'auteur ? 81 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Cali Mero
Cali Mero · il y a
Une belle histoire. Ce rêve d'enfant ou apparait un étrange pianiste un peu farfelu avec son rat, les papillons, ses partitions installés dans la maison de son grand père. Laurette devenue une adulte enseigne le piano, à un concert elle fait la connaissance d'un pianiste qui.....bonne chance pour la finale
Image de Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
Un texte fantastique très bien écrit, un plaisir que de le lire
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Merci, Philippe :)
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Une belle métaphore de la vie, un beau texte. Je soutiens
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
merci beaucoup :)
Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Alors, La!!!
Le piano a bon Do pour nous porter jusqu'à l'apothéose.
Virtuose!

Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Si le la a bon do, alors là, merci !
Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Chapeau, l'artiste !
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Quel joli conte plein de poésie. «  Chercher son la » est une belle métaphore pour «  se trouver » ou « trouver sa voie ».
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Merci, Brigitte !)
Image de . LaNif
. LaNif · il y a
Avec une inventivité merveilleuse et une grande poésie, vous m'avez plongée dans un ravissement mystérieux qui me rappelle celui de mon enfance. Merci et bravo !
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Ravie de vous fait passer un bon moment. Merci pour votre commentaire.:)
Image de Odile ANIZET-DERUSSY
Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Des trouvailles; de la poésie, de l'originalité. Bravo
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Merci, Odile :)
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Magnifique partition ... je découvre et j'adore ! bravo à vous et bonne chance !
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Merci, Viviane. Bonne chance de même pour vos magnifiques poèmes.
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Oh merci beaucoup Mona, c'est adorable ... je pends Plein coeur !
Image de Roll Sisyphus
Roll Sisyphus · il y a
Heureux de vous retrouver !
C'est difficile à expliquer, mais en revenant à cette partition j'ai tout de suite su combien cette soyeuse émotion allait à nouveau m'envahir. Je n'ai pas hésité...
Merci, cela fait beaucoup de bien !

Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Merci. J'ai été aussi très heureuse de rencontrer votre mariée. :)
Image de Chris BÉKA
Chris BÉKA · il y a
Conte dont l'écriture est fine et déliée. Et qui rappelle fort à propos que nous avons besoin de trouver l'harmonie avec nous même et notre entourage!
Image de Mona Lassus
Mona Lassus · il y a
Vous avez raison, l'harmonie, c'est le plus important. Merci pour ce commentaire.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Nounours

Ace of Spades

Nounours est flic à Genève. Flic de quartier tout simple. Nounours n’est pas un génie, même selon les standards d’une catégorie socioprofessionnelle peu réputée pour le nombre de prix... [+]

Nouvelles

Poulicroc

Nec

Tout ce qu’on peut entendre. Tout ce qu’on peut croire.
On m’a dit de lui qu’il était fou. Qu’il fallait l’éviter. Pire, qu’il fallait l’oublier. Je ne le connaissais pas mais je... [+]