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HarukoSan

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Le pianiste.


Dans cet hôtel particulier qu’ils ont pu acquérir il y a des années, aujourd’hui l’ennui s’y est installé, il a pris place dans leur vie comme une maladie chronique à laquelle on s’habitue.

Depuis sa chambre Clémence tend l’oreille, elle écoute émue, il joue depuis plus d’une heure, il s’est levé tôt ce matin...Lui? C’est Nathan son homme, son époux, son amant.

Elle n’a plus l’entrain d’autrefois, celui qui donnait à cet amant l’envie de ne jouer que pour elle. Clémence s’est lassée au fil des jours, il a compris son éloignement, sa musique ne l’émeut plus autant, elle s’est faite discrète jusqu’à disparaître.

Petit à petit leur passion s’est estompée, avec l’âge peut-être, il ne sait pas.
Un appartement trop grand, des pièces spacieuses -trop certainement- où il se sont perdus chacun à leur tour, discrètement.
Il se souvient l’avoir aimée si fort, tellement qu’ils en oubliaient les aurores, se confondant en plaisirs des nuits sans fin.

Il caresse fiévreusement les touches du piano resté trop longtemps silencieux.
Installé sur le tabouret qu’il a réglé à sa hauteur, il ferme les yeux, respire à fond, hésite quelques secondes, masse ses mains comme pour les réchauffer, ses doigts s’agitent au dessus du clavier en une gymnastique souple.

Au début c’est Elle qui écrivait ses partitions musicales, l’amour qu’il lui vouait l’inspirait, son insouciance naturelle la rendait belle à ses yeux et il jouait des heures.
Ces matins où Clémence le rejoignait, elle écartait les tentures, le jour pénétrait alors dans le grand salon et la lumière flirtait entre les rideaux jusqu’à frôler l’épais tapis persan sur lequel elle s’étirait douce et chaude.

Puis Clémence s’asseyait sur le fauteuil de style recouvert d’une soierie à rayures, juste derrière Nathan, le dévorait des yeux, elle le trouvait beau.
Elle aimait sa carrure, elle ne cessait d’admirer ses doigts qui couraient, effleuraient, survolaient les touches noires, blanches... se croisant parfois allant d’un grave à un aigu, ces mêmes doigts qui l’avaient effleurée avec audace tant de fois, c’était quand déjà?

Nathan jouait inlassablement, il fermait les yeux, vivait sa musique, il paraissait en transe.
Elle se levait alors pour tourner les pages du cahier avant qu’il n’arrive à la dernière note, posait ses mains sur ses épaules, les glissait délicatement le long de son torse sous sa chemise immaculée.
Il aimait sentir sa peau tout contre lui, son parfum, il retenait son souffle lorsque son corps vibrait, jouant encore plus vite et plus fort au rythme de l‘émotion qui s’emparait de lui.
Elle s’écartait alors en riant et reprenait place sur le fauteuil, renonçant à davantage, fière de l’avoir troublé elle l’écoutait.

Depuis, une housse blanche recouvrait l’instrument muet, objet complice des jeux impudiques auxquels ils s’étaient adonnés avec fougue.
Ils s’étreignaient encore quelquefois mais leur ardeur subissait une usure qu’ils déploraient en silence refrénant l’envie de se demander pourquoi il en était ainsi.

Ce matin une chaleur intense le réveillait, il était en sueur, de cette sueur où l’envie se mêle au désir, sensation qu’il avait presque oubliée, Clémence était endormie, il la regardait et la trouvait belle et désirable.

Il aurait aimé la caresser, l’embrasser comme il le faisait auparavant, mais il se retint à contrecoeur, elle se refusait à lui depuis des mois et il ne comprenait pas l’attitude de sa femme.
Peut-être avait-il fait ou dit quelque chose, n’avait-il pas su comprendre, deviner ce qu’elle attendait de lui?
Il l’aimait, il en était certain et il avait tout fait pour la rendre heureuse.
L’idée qu’elle ne le désirât plus le faisait souffrir et le rendait malheureux.

La musique avait pris possession de son esprit et de son corps comme une maîtresse contre qui Clémence refusait de se battre tant la perfection de cette rivale avait subjugué l’homme qu’elle aimait.
Elle s’était sentie délaissée, elle avait accepté tant de choses par amour.

Aujourd’hui, surprise de l’entendre jouer, elle enfilait son peignoir de soie, descendit sur la pointe des pieds l’escalier qui menait au salon.

Le jour pointait à peine, la silhouette de Nathan lui apparaissait par l’entrebâillement de la porte, elle sentit son coeur battre, allait-il se remettre à jouer, avait-il fait le deuil de quelque souffrance. Elle était là pour lui, un long moment elle l’observa retenant sa respiration, il venait de s’interrompre, l’avait-il entendue descendre?
Puis il reprit, ses doigts hésitants se firent plus agiles, Clémence le vit se perdre à nouveau passionné, sans bruit elle pénétra à son tour dans le salon, Nathan jouait les yeux fermés, elle retrouva sa place sur le fauteuil derrière lui.

La musique c’était sa vie, il le lui avait dit, il ne pouvait choisir de quitter l’une pour l’autre. Elle avait jalousé une rivale qu’elle ne pouvait contraindre, et ce matin elle revenait à la raison, cet homme qu’elle aimait plus que tout souffrait par sa faute.
Lentement elle quitta sa place s’approcha de Nathan, posa ses mains sur ses épaules comme autrefois, elle le sentit tressaillir, murmurer:
- Clémence...
- oui, je t’ai entendu jouer, je suis venue t’écouter.
Ils n’en dirent pas plus, elle resta près de lui, passa ses bras autour de son cou comme pour se le ré-approprier, ironique devant sa rivale, c’était son homme et elle était sienne en chair et en os.

Nathan jouait, Clémence l’enlaçait, elle l’inspirait à nouveau ses cheveux caressaient la nuque du pianiste qui s’interrompait le temps de griffonner, corriger une clé, une note plus haut, plus bas sur la portée... Il semblait revivre, elle était de nouveau sa muse. Ils allaient s’aimer encore.

La partition de leur passé disparut à la lueur du petit jour et le piano ne pleure plus leurs silences.
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Alexcg13 · il y a
Bravo.. On s y croit.. C est plein de sensibilité.. Un vrai petit clip..
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HarukoSan · il y a
wouah..merci beaucoup pour votre commentaire qui me touche !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un homme, une femme, un piano, la musique...un quatuor qui sublime l'amour et que j'apprécie tout particulièrement moi aussi...
Félicitations pour votre nouveau texte !

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HarukoSan · il y a
-:))) merci Loup!
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Nadine Gazonneau · il y a
La musique de la vie toujours présente . Très beau texte .
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Flora Martinez · il y a
Je suis ému et ma gorge se serre à la lecture de cette magnifique composition
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HarukoSan · il y a
Merci beaucoup ma floflo....belle journée, bises
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Philippe Barbier · il y a
bien agréable
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Instrument et témoin.
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Jacques Dejean · il y a
Très beau. Merci.
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Loodmer · il y a
Renaissance improbable de l'amour et de la musique. Quand c'est foutu, c'est foutu. Un like pour l'écriture
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Michel Allowin · il y a
Belles retrouvailles, décantées par le temps
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Sapho des landes · il y a
J' aime beaucoup votre récit. Je l'ai lu tout haut car cela m'a semblé nécessaire pour mieux ressentir les sentiments. La passion amoureuse endormie que la musique, autre passion exigeante, reveille est une possibilité enchanteresse.
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